‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 487 sur 1238 · LA FÉE, TRIVELIN · texte numérisé non relu

LA FÉE, TRIVELIN

TRIVELIN, à la fée, qui ioupire.

Vous soupirez, madame; et, malheureusement pour vous, vous risquez de soupirer longtemps, si voire raison n*y met ordre. Me permettrez-vous de vous dire ici mon sentiment?

LA FÉE

Parle.

TRIVBUN.

Le jeune homme que vous avez enlevé à ses parents est un beau brun, bien fait; c^est la figure la plus charmante du monde. Il dormait dans un bois quand vous le vîtes, et c'était assurément voir TAmour endormi. Je ne suis donc point surpris du penchant subit qui vous a prise pour lui.

LA FÉE

Est-il rien plus naturel que d'aimer ce qui est aimable?

TRIVELIN

Oh ! sans doute ; cependant, avant cette aventure^ vous aimiez assez le grand enchanteur Merlin.

LA FÉE

Eh bien! l'un me fait oublier l'autre; cela est encore fort naturel.

TRIVELIN

C'est la pure nature; mais il reste une petite observation à faire; c'est que vous enlevez le jeune homme endormi, quand peu de jours après vous allez épouser le même Merlin qui en a voire parole. Ohl cela devient sérieux; et, entre nous, c'est prendre la nature un peu trop à la lettre. Cependant, passe encore ; le pis qu'il en pouvait arriver, c'était d'être infidèle; cela serait trèsvilain dans un homme; mais dans une femme, cela est 'pi us supportable. Quand une femme est fidèle, on l'admire ; mais il y a des femmes mo-

destes, qui n'ont pas la vanité de vouloir être admirées. Vous êtes de celles-là; moiasde gloire, et plus de plaisir; à la bonne heure!

LA FÉE

De la gloire à la place où je suis ! Je serais une grande dupe de me gêner pour si peu de chose.

TRIVELIN

C'est bien dit; poursuivons. Vous portez le jeune homme endormi dans votre palais, et tous voilà à guetter le moment de son réveil ; vous êtes en habit de conquête et daos un attirail di^e du mépris généreux que vous avez pour la gloire. Vous vous attendiez de la part du beau garçon à la surprise la plus amoureuse; il s'éveille, et vous salue du regard le plus imbécile que jamais nigaud ait porté. Vous vous approchez; il bâille deux ou trois fois de toutes ses forces, s'allonge, se retourne et se rendort. Voilà l'histoire curieuse d'un réveil qui promettait une scène si intéressante. Vous sortez en soupirant de dépit, et peutêtre chassée par un ronflement de basse-taille, aussi nourri qu'il en soit. Une heure se passe; il se réveille encore, et, ne voyant personne auprès de lui, il crie : Hé! A ce cri galant, vous rentrez; l'Amour se frottait les yeux. Que voulez-vous, beau jeune homme? lui dites-vous. Je veux goûter, moi, répond-il. Mais n'ôtes-vous point surpris de me voir? ajoutez-vous. Ehl mais, oui, repart-il. Depuis quinze jours qu'il est ici, sa conversation a toujours été de la même force. Cependant vous l'aimez; et, qui pis est, vous laissez penser à Merlin que lui, Merlin, va vous épouser; et votre dessein, m'avez-vous dit, est, s'il est possible, d'épouser le jeune homme. Franchement, si vous les prenez tous deux, suivant toutes les règles, le second mari doit gâter le premier.

LA FÉE

Je vais te répondre en deux mots. La figure du jeune homme en question m'enchante; j'ignorais qu'il eût si peu d'esprit quand je l'ai enlevé. Pour

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