‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 488 sur 1238 · ARLEQUIN POLI PAR L'AMOUR, SCÈNE IIL · texte numérisé non relu

ARLEQUIN POLI PAR L'AMOUR, SCÈNE IIL

moi, sa bèlisc ne me rebute poÎDt; j'aime, avec les grâces qu*il a déjà, celles que lui prêtera Tesprit quand il eo aura. Quelle volupté de voir un homme aussi charmant me dire, à mes pieds : Je vous aimel II est déjà le plus beau brun du monde ; mais sa bouche, ses yeux, tous ses traits seront adorables, quand un peu d'amour les aura retouchés ; mes soins réussiront peut-être à lui en inspirer. Souvent il me regarde, et tous les jours je crois être au moment où il peut me sentir et se sentir lui-même. Si cela lui arrive, sur-le-champ j'en fais mon mari. Cette qualité le mettra alors à l'abri des fureurs de Merlin; mais, avant cela, je n'ose mécontenter cet enchanteur, aussi puissant que moi, et avec qui je différerai le plus longtemps que je pourrai.

Mais si le jeune homme n'est jamais ni plus amoureux ni plus spirituel, si l'éducation que TOUS tâchez de lui donner ne réussit pas, vous épouserez donc Merlin?

LA FÉE

Non; car, en l'épousant même, je ne pourrais me déterminer à perdre l'autre de vue; et si jamais il venait à m'aimer, toute mariée que je serais, je veux bien te l'avouer, je ne me fierais pas à moi.

TRIVELIN

Oh! je m*en serais bien douté sans que vous me Teussiez dit. Femme tentée et femme vaincue, c'est tout un. Mais je vois notre bel imbécile qui Tient avec son maître à danser.

SCËNE II

ARLEQUIN entre ^ la té le dans l' estomac ^ ou de toute autre façon niaise; SON MAITRE A DANSER, LA FÉE, TRIVEUN.

LA PÊB.

Eh bien! aimable enfant, vous me paraissez triste ; y a-t-il quelque chose ici qui vous déplaise?

ARLEQUIN

Moi, je n'en sais rien.

LA FEE, à Trivelin qui rit.

Oh! je vous prie, ne riez pas; cela me fait injure. Je l'aime, cela suffit pour que vous deviez le respecter. (Pendantce temps Arlequin prend des mouches, la fée continue à parler à Arlequin.) Voulez- VOUS bien

prendre votre leçon, mon cher enfant?

ARLEQUIN, comme n'ayant pas entendu.

Hein?

LA FÉE

Voulez-vous prendre votre leçon, pour l'amour de moi?

ARLEQUIN

Koo.

LA FÉE

Quoi I vous me refusez si peu de chose, à moi qui vous aime?

{Alors Arlequin lui voit une grosse bague au doigt ; t7 lui va prendre la main, regarde la bague, et lève la tête en se mettant à rire niaisement.)

LA FEE

Voulez-vous que je vous la donne?

ARLEQUIN

Oui-dà.- •

LA TÈE tire la bague de son doigt, et la lui présente. Comme il la prend grossièrement, elle lui dit :

Mon cher Arlequin, un beau garçon comme vous, quand une dame lui présente quelque chose, doit lui baiser la main en le recevant.

(Arlequin alors prend goulûment la main dé la fée qu'il

baise.) LA FÉE, û Trivelin.

Il ne m'entend pas; mais du moins sa méprise m'a fait plaisir. {Elle ajoute :) Baisez la vôtre à

présent. [Arlequin baise le dessus de sa main; la fée soupire, et lui donnant sa bague, lui dit :) La voilà ; en

revanche, recevez votre leçon.

{Alors le maître à danser apprend à Arlequin à faire la ré~ vérence. Arlequin égaie cette tcine de tout ce que sou génie peut lui fournir de propre au sujet.)

ARLEQUIN

Je m'ennuie.

LA FEE

En voilà donc assez ; nous allons lâcher de vous divertir.

ARLEQUIN, sautant de joie.

Divertir! divertir!

Page 1