LA SURPRISE DE L'AMOUR, ACTE 1, SCÈNE IL
étaient durables, ce serait un séjour délicieux que la terre. Nous autres hommes, pour la plupart, nous sommes jolîs en amour ; nous nous répandons en petits sentiments doucereux; nous a^ons la marotte d'être délicats, parce qoe cela donne un air plus tendre; nous faisons Tamour règlement, tout comme on fait une charge. Nous nous faisons des méthodes de tendresse; nous allons chez une femme, pourquoi? Pour Faimer, parce que c'est le devoir de notre emploi. Quelle pitoyable façon de faire I Une femme ne veut être ni tendre, ni délicate, ni fâchée, ni bien aise; elle est tout cela sans le savoir, et cela est charmant. Regardez-la quand elle aime, et qu'elle ne veut pas le dire ; morbleu I nos tendresses les plus babillardes approchent-elles de l'amour qui perce à travers son silence?
ARLEQUIN
Ah ! monsieur, je m'en souvîen», Margot avait si bonne grâce â faire comme cela la nigaude t
Sans l'aiguillon de l'amour et du plaisir, notre cœur, â nous autres, est un vrai paralytique ; nous restons là comme des eaux dormantes, qui attendent qu'on les remue pour se remuer. Le cœur d'une femme se donne sa secousse à lui-même; il part sur un mot qu'on dit, sur un mot qu'on ne dit pas, sur une contenance. Elle a beau vous avoir dit qu'elle aime; le répète-t-elle? vous l'apprenez toujours, vous ne le saviez pas encore ; ici par une impatience, par une firoideur, par une imprudence, par une distraction, en baissant les yeux, en les relevant, en sortant de sa place, en y restant; enfin c'est de la jalousie, du calme, de l'inquiétude, de la joie, du babil, et du silence de toutes couleurs. Et le moyen de ne pas s'enivrer du plaisir que cela donne I Le moyen de se voir adorer sans que la tête vous tourne! Pour moi, j'étais tout aussi sot que les autres amants ; je me croyais un petit prodige, mon mérite m'étonnait; ah I qu'il est mortifiant d'en rabattre 1 C'est aujourd'hui ma bêtise qui m'étonne ; l'homme prodigieux a disparu, et je n'ai trouvé qu'une dupe à sa place.
ARLEQUIN
Eh bienl monsieur, queusi, queumi; voilà mon histoire ; j'étais tout aussi sot que vous. Vous faites pourtant un portrait qui fait venir l'envie de l'original.
LÉLIO
Butor que tu es ! Ne Tai-je pas dit que la femme était aimable, qu'elle avait le cœur tendre, et beaucoup d'esprit?
ARLEQUIN
Ouir Est-ce que tout cela n'est pas bien joli?
Non ; tout cela est afl'reux.
ARLEQUIN
Bon ! bon I c'est que vous voulez m'attraper peutêtre#
LÉLIO
Non, ce sont là les instruments de oolre supplice. Dis-moi, mon pauvre garçon, si tu trouvais sur ton chemin de l'argent d'abord, un peu plas loin de l'or, un peu plus loin des perles, et que cela te conduisit à la caverne d'un monstre, d'un tigre, si tu veux, est-ce que tu ne haïrais pas cet argent, cet or et ces perles?
ARLEQUIN
Je ne suis pas si dégoûté, je trouverais cela fort bon ; il n^'y aurait que le vilain tigre dont je ne voudrais pas ; mais je prendrais vitement quelques milliers d'écus dans mes poches, je laisserais là le reste, et je décamperais bravement après.
LÉLIO
Oui ; mais tu ne saurais point qu'il y a un tigre au bout, et tu n'auras pas plus tôt ramassé un écu que tu ne pourras t'empêcher de vouloir le reste.
ARLEQUIN
Fi I par la morbleu I c'est bien dommage; voilà un sot trésor, de se trouver sur ce chemin-là. Pardi 1 qu'il aille au diable, et l'animal avec.
LÉLIO
Mon enfant, cet argent que tu trouves d'abord sur ton chemin, c'est la beauté, ce sont les agréments d'une femme qui t'arrêtent ; cet or que tu rencontres encore, ce sont les espérances qu'elle te donne; enfin ces perles, c'est son cœur qu'elle t'abandonne avec tous ses transports.
ARLEQUIN
Aïel aïe! gare l'animal I
LÉUO.
Le tigre enfin paratt après les perles, et ce tigre, c'est un caractère perfide retranché dans l'âme de ta maîtresse ; il se montre, il t'arrache son cœur, il déchire le tien; adieu tes plaisirs; il te laisse aussi misérable que tu croyais être heureux.
ARLEQUIN
Ah! c'est justementlà la bête que Margotalàchée sur moi, pour avoir aimé son argent, son or et ses perles.
LÉLIO
Les aimeras<tu encore?
ARLEQUIN
Hélas! monsieur, je ne .songeais pas à ce diable qui m'attendait au bout. Quand on n'a pas étudié, on ne voit pas plus loin que son nez.
LÉLIO
Quand tu seras tenté de revoir des femmes, souviens-toi toujours du tigre, et regarde tes émotions de cœur comme une envie fatale d'aller sur sa route et de te perdre.
ARLEQUIN
Oh! voilà qui est fait; je renonce à toutes les femmes et à tous les trésors du monde, et je m'en vais boire un petit coup pour me fortifier dans celte bonne pensée.