‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 518 sur 1238 · LA SURPRISE DE L'AMOUR, ACTE I, SCÈNE IL · texte numérisé non relu

LA SURPRISE DE L'AMOUR, ACTE I, SCÈNE IL

Toudrais qu'il fût jour; voilà ma maladie; voilà comment je me porte bien et mal.

LÉLIO

Je reufeuds; c'est un peu d'ennui qui t'a pris; cela se passera. As- tu sur toi ce livre qu'on m'a envoyé de Paris?... Réponds donc.

Monsieur, avec votre permission, que je passe de l'autre côté.

LÉLIO

Que veux-tu donc? Qu'est-ce que cette cérémonie?

ADLBQUIN.

C^est pour ne pas voir sur cet arbre deux petits oiseaux qui sont amoureux; cela me tracasse. J'ai juré de ne plus faire l'amour ; mais quand je le vois faire, j'ai presque envie de manquer de parole à mon serment, cela me raccommode avec ces pestes de femmes ; et puis c'est le diable de me refàcher contre elles.

LÊLIO.

Eh ! mon cher Arlequin, me croîs-tu plus exempt que toi de ces petites inquiéludes-là? Je me ressouviens qu'il y a des femmes au monde, qu'elles sont aimables, et ce ressouvenir ne va pas sans quelques émotions de cœur; mais ce sont ces émotions-là qui me rendent inébranlable dans la résolution de ne plus voir de femmes.

ARLEQUIN

Pardil cela me fait tout le contraire, à moi; quand ces émotions-là me prennent , c'est alors que ma résolution branle. Enseignez-moi donc à en faire mon profit comme vous.

L^LIO

Onî-dà, mon ami, je t'aime; tu as du bon sens, quoiqu'un peu grossier. L'infidélité de ta maîtresse l'a rebuté de l'amour; la trahison de la mienne m'en a rebuté de même; tu m'as suivi avec courage dans ma retraite, et tu m*cs devenu cher par la conformité de ton génie avec le mien et par la ressemblance de nos aventures.

Et moi, monsieur, je vous assure que je vous aime cent fois plus aussi que de coutume, à cause que vous avez la bonté de m'aimer tant. Je neveux plus voir de femmes, non plus que vous; cela n'a point de conscience. J'ai pensé crever de Tinfidéiité de Margot. Les passe-temps de la campagne, votre conversation et la bonne nourriture m'ont un peu remis. Je n'aime plus celte Margot; seulement quelquefois son petit nez me trottceucore dans la tête; mais quand je ne songe point à elle, je n'y gagne rien ; car je pense à toutes les femmes en gros, et alors les émotions de cœur que vous dites viennent me tourmenter. Je cours, je saute, je chante, je danse; je n'ai point d'autre secret pour me chasser cela, mais ce secret-là n'est que de l'onguent milon-milaine. Je suis dans un grand danger; et, puisque vous m'aimez tant, ayez la

charité de me dire comment je ferai pour devenir fort, quand je suis faible.

LELIO

Ce pauvre garçon me fait pitié. Ah! sexe trompeur, tourmente ceux qui t'appi*ochent, mais laisse en repos ceux qui te fuient!

ARLEQUIN

Cela est trop raisonnable ; pourquoi faire du mal à ceux qui ne te font rien?

LéLIO.

Quand quelqu'un me vante une femme aimable et l'amour qu'il a pour elle, je crois voir un frénétique qui me fait l'éloge d'une vipère, qui me dit qu'elle est charmante, et qu'il a le bonheur d'en être mordu.

Fi donc! cela fait mourir.

LÉLIO

Eh 1 mon cher enfant, la vipère n'ôte que la vie. Femmes, vous nous ravissez notre raison, notre liberté, notre repos; vous nous ravissez à nousmêmes, et vous nous laissez vivre? Ne voilà-t-il pas des hommes en bel état après? Des pauvres fous, des hommes troublés, ivres de douleur ou de joie, toujours en convulsion, des esclaves! Et à qui appartiennent ces esclaves ? à des femmes ! et qu'estrce que c'est qu'une femme? Pour la définir il faudrait la connaître; nous pouvons aujourd'hui en commencer la définition, mais je soutiens qu'on n'en verra le bout qu'à la fin du monde.

ARLEQUIN

En vérité, c'est pourtant un joli petit animal que cette femme, un joli petit chat; c'est dommage qu'il ait tant de griffes.

tu as raison, c'est dommage; car enfin, est-il dans l'univers de figure plus charmante? Que de grâces, et que de variété dans ces grâces?

ARLEQUIN

C'est une créature à manger.

LBUO.

Voyez ses ajustements : jupes étroites, jupes en lanterne, coiffure en clocher, coiffure sur le nez, capuchon sur la tête, et toutes les modes les plus extravagantes, mettez-les sur une femme; dès qu'elles auront touché sa personne enchanteresse, c'est l'amour et les grâces qui Tont habillée; c'est de l'esprit qui lui vient jusques au bout des doigts. Cela n'est-il pas bien singulier?

ARLEQUIN

Oh! cela est vrai; il n'y a, mardi! pas de livre qui ait tant d'esprit qu'une femme, quand elle est en corset et en petites pantoufles <

LELIO

Quel aimable désordre d'idées dans la têtel que de vivacité! quelles expressions! que de naïveté 1 l'homme a le bon sens en partage; mais ma foi, l'esprit n'appartient qu'à la femme. A l'égard de son cœur, ahl si les plaisirs qu'il nous donne

Page 1