‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 583 sur 1238 · SILVIA, FLAMINIA · texte numérisé non relu

SILVIA, FLAMINIA

SILVU.

Oui, je VOUS crois. Vous paraissez me vouloir du bien. Aussi vous voyez que je ne souffre que vous ; je regarde tous les autres comme mes ennemis. Mais où est Arlequin ?

FLAMINIA

n va venir; il dîne encore.

SILVIA

C*e3t quelque chose d'épouvantable que ce paysci ! Je n*ai jamais vu de femmes aussi prévenantes, d'hommes aussi honnêtes. Ce sont des manières si douces, tant de révérences, tant de compliments, Unt de signes d'amitié 1 Vous diriez que ce sont les meilleures gens du monde, qu'ils sont pleins de coeur et de conscience. Quelle erreur! De tous ces gens-là, il n'y en a pas un qui ne vienne me dire d'un air prudent: Mademoiselle, croyez-moi, je vous conseille d'abandonner Arlequin et d'épouser

le prince; mais ils me conseillent cela tout naturellement, sans avoir honte, non plus que s'ils m'exhortaient à quelque bonne action. Mais, leur dis-je, j'ai promis à Arlequin; où est la fidélité, la probité, la bonne foi? Ils ne m'entendent pas; ils ne savent ce que c'est que tout cela; c'est tout comme si leur parlais grec. Ils me rient au nez, me disent que je fais l'enfant, qu'une grande fille doit avoir de la raison; eh! cela n'est-il pas joli? Ne valoir rien, tromper son prochain, lui manquer de parole, être fourbe et menteur, voilà le devoir des grandes personnes de ce maudit endroit-ci. Qu'est-ce que c'est que ces gens-là? D'où sortentils? De quelle pâte sont-ils ?

FLAMINIA

De la pâte des autres hommes, ma chère Silvia. Que cela ne vous étonne pas; ils s'imaginent que le mariage du prince ferait votre bonheur.

SILVIA

Mais ne suis-je pas obligée d'être fidèle? N'est-ce pas mon devoir d'honnête fille? et quand on ne fait pas son devoir est-on heureuse ? Par-dessus le marché cette fidélité u'est-elle pas mon charme? Et on a le courage de me dire : Là, fais un mauvais tour, qui ne te rapportera que du mal ; perds ton plaisir et ta bonne foi ; et parce que je ae veux pas, moi, on me trouve dégoûtée 1

FfJiMINIA.

Que voulez- vous? ces gens-là pensent à leur façon, et souhaiteraient que le prince fût content

SILVIA

Mais ce prince, que ne prend-il une fille qui se rende à lui de bonne volonté? Quelle fantaisie d'en vouloir une qui ne veut pas de lui! Quel goût trouve-t-il à cela? Car c'est un abus que tout ce qu'il fait ; tous ces concerts, ces comédies , ces grands repas qui ressemblent à des noces, ces bijoux qu'il m'envoie , tout cela lui coûte un argent infini ; c'est un abîme, il se ruine ; demandezmoi ce qu'il y gagne. Quand il me donnerait toute la boutique d'un mercier, cela ne me ferait pa^ tant de plaisir qu'un petit peloton qu'Arlequk. m'a donné.

FLAMINIA

Je n'en doute pas; voilà ce que c'est que l'amour; j'ai aimé de même, et je me reconnais au peloton.

' SILVIA

Tenez, si j'avais eu à changer Arlequin contre un autre, c'aurait été contre un officier du palais, qui m'a vue cinq ou six fois , et qui est d'aussi bonne façon qu'on puisse être. Il y a bien à tirer, si le prince le vaut; e'est dommage que je n'aie pu l'aimer dans le fond, et je le plains plus que le prince.

FLAMlNLà, ionriant.

Oh! Silvia, je vous assure que vous plaindrez le prince autant que lui , quand vous le connaîtrez.

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