LA DOUBLE INCONSTANCE, ACTE II, SCÈNE IL
SILVIA
Eh bien I qu'il tâche de m*oublier, qu'il me renvoie, qu'il Yoie d'autres filles. Il y en a ici qui ont leur amant tout comme moi ; mais cela ne les empêche pas d'aimer tout le monde. J'ai bien vu que cela ne leur coûte rien ; mais pour moi, cela m'est impossible.
FLAMINIA
Ehl ma chère enfant, avons-nous rien ici qui vous vaille, rien qui approche de vous?
SILVU.
Ohl que si ; il y en a de plus jolies que moi; et quand elles seraient la moitié moins jolies, cela leur fait plus de profit qu'à moi d'être tout à fait belle. J'en vois ici de laides qui font si bien aller leur visage, qu'on y est trompé.
FLAMINIA
Oui ; mais le vôtre va tout seul, et cela est charmant.
SILVIA
Bon! moi! Je ne parais rien, je suis toute d'une pièce auprès d'elles; je demeure là, je ne vais ni ne viens ; au lieu qu'elles , je les vois d'une humeur joyeuse; elles ont des yeux qui caressent tout le monde; elles ont une mine hardie, une beauté libre qui ne se gêne point, qui est sans façon; cela plaît davantage que non pas une honteuse comme moi, qui n'ose regarder les gens, et qui est confuse qu'on la trouve belle.
FLAMINIA
Ehl voilà justement ce qui touche le prince, voilà ce qu'il estime; c'est cette ingénuité , cette ^ beauté simple, ce sont ces grâces naturelles. Eh { croyez-moi, ne louez pas tant les femmes d'ici; car elles ne vous louent guère.
SILVU.
Qu'estrce donc qu'elles disent?
FLAMINIA
Des impertinences ; elles se moquent de vous, raillent le prince, lui demandent comment se porte la beauté rustique. Y a-t-il de visage plus commun? disaient l'autre jour ces jalouses entre elles; de taille plus gauche? Là-dessus l'une vous prenait par les yeux, l'autre par la bouche; il n'y avait pas jusqu'aux hommes qui ne vous trouvaient pas trop jolie. J'étais dans une colère!
SILVIA
Pardi ! voilà de vilains hommes, de trahir comme cela leur pensée, pour plaire à ces sottes-là.
FLAMINU.
Sans difficulté.
SILVU.
Que je hais ces femmes-là! Mais puisque je suis si peu agréable à leur compte, pourquoi donc est-ce que le prince m'aime, et qu'il les laisse là?
FLAMINU.
Oh ! elles sont persuadées qu'il ne vous aimera pas longtemps, que c'est un caprice qui lui passera, et qu'il en rira tout le premier.
SILVIA
Hum ! elles sont bien heureuses que j'aime Arlequin; sans cela j'aurais grand plaisir à les faire mentir, ces babillardes-là.
FLAMINU.
Ahl qu'elles mériteraient bien d'être punies! Je leur ai dit : Vous faites ce que vous pouvez pour faire renvoyer Silvia, et pour plaire au prince; et si elle voulait, il ne daignerait pas vous regarder.
SILVU.
Pardi! vous voyez bien ce qui en est; il ne tient qu'à moi de les confondre.
FLAMINU.
Voilà de la compagnie qui vous vient.
SILVU.
Eh! je crois que c'est cet officier dont je vous ai parlé ; c'est lui-même. Voyez la belle physionomie d'hompiel