‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 587 sur 1238 · LE PRINCE, SILVU, FLAMINIA · texte numérisé non relu

LE PRINCE, SILVU, FLAMINIA

FLAMINU.

Voilà une créature bien effrontée I

SILVU.

Je suis outrée. J'ai bien affaire qu'on m'enlève pour se moquer de moi; chacun a son prix. Ne semble-t-il pas que je ne vaille pas bien ces femmes-là? Je ne voudrais pas être changée contre elles.

FLAMINU.

Bon! ce sont des compliments que les injures de cette jalouse-là.

LE PRINCE

Belle Silvia, cette femme-là nous a trompés, le prince et moi ; vous m'en voyez au désespoir, n'en doutez pas. Vous savez que je suis pénétré de respect pour vous; vous connaissez mon cœur. Je Tenais ici pour me donner la satisfaction de vous voir, pour jeter encore une fois les yeux sur une personne si chère, et reconnaître notre souveraine... Mais je ne prends pas garde que je me découvre, que Flaminia m'écoute, et que je vous importune encore.

FLAMINIA

Quel mal faites-vous ? Ne sais-je pas bien qu'on ne peut la voir sans l'aimer?

SILVIA

Et moi, je voudrais qu'il ne m'aimât pas; car j'ai du chagrin de ne pouvoir lui rendre le change. Encore si c'était un homme comme tant d'autres, à qui on dit ce qu'on veut; mais il est trop agréable pour qu'on le maltraite, lui ; il a toujours été comme vous le voyez.

LE PRINCE

Ah l que vous êtes obligeante, Silvia I Que puis-je faire pour mériter ce que vous venez de me dire, si ce n'est de vous aimer toujours?

SILVIA

Eh bieni aimez-moi, à la bonne heure l j'y aurai du plaisir, pourvu que vous promettiez de prendre votre mal en patience ; car je ne saurais mieux faire, en vérité. Arlequin est venu le premier; voilà tout ce qui vous nuit. Si j'avais deviné que vous viendriez après lui, en bonne foi je vous aurais attendu ; mais vous avez du malheur, et moi je ne suis pas heureuse.

tE PRINCE.

Flaminia, je vous en fais juge, pourrait-on cesser d'aimer Silvia? Connaissez-vous de cœur plus compatissant, plus généreux que le sien ? Non ; la tendresse d'une autre jne toucherait moins que la seule bonté qu'elle a de me plaindre.

SILVIA, ù FlaminitU

Et moi, je vous en fais juge aussi ; là, vous l'entendez ; comment se comporter avec un homme qui me remercie toujours, qui prend tout ce qu'on lui dit en bien?

Franchement, il a raison, Silvia; vous êtes charmante, et à sa place je serais tout comme il est.

SILVIA

Ah çà I n'allez pas l'attendrir encore. Il n'a pas besoin qu'on lui dise tant que je suis jolie ; il le croit assez. [Au prince,) Croyez-moi, tâchez de m'aimer tranquillement, et vengez-moi de cette femme qui m'a injuriée.

LE PRINCE

Oui, ma chère Silvia, j'y cour». A mon égard, de quelque façon que vous me traitiez, mon parti est pris ; j'aurai du moins le plaisir de vous aimer toute ma vie.

SILVU.

Ohl je m*en doutais bien; je vous connais.

FLAMINU.

Allez, monsieur; hâtez-vous d'informer le prince du mauvais procédé de la dame en question ; il faut que tout le monde sache ici le respect qui est dû à Silvia.

LE PRINCE

Vous aurez bientôt de mes nouvelles.

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