‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 621 sur 1238 · LE PRINCE TRAVESTI, ACTE I, SCÈNE V · texte numérisé non relu

LE PRINCE TRAVESTI, ACTE I, SCÈNE V

LKLIO.

Que veux-tu dire avec ta connaîssaDce et tes complimeuts? Est-ce que tu Tas vue, la princesse? Où est-elle?

ABLEQDIN.

Nous venons de nous quitter.

LÊLIO.

Explique-toi donc; que t*a-t-elle dit?

ARLEQUIN

Bien des choses. Elle me demandait si nous nous trouvions bien ensemble, comment s'appelaient votre père et votre mère, de quel métier ils élaient, s*ils vivaient de leurs rentes ou de celles d'autrui. Moi, je lui ai dit : Que le diable emporte celui qui les connaît! je ne sais pas quelle mine ils ont, s*ils sont nobles ou vilains, geûtilshommes ou laboureurs; mais j'ai ajouté que vous aviez Tair d'un enfant d'honnêtes gens. Après cela elle m'a dit: Je vous salue; et moi je lui ai dit : Vous me faites trop de grâce. Et puis c'est tout.

LÉUO, â part.

Quel galimatias! Tout ce que j'en puis comprendre , c'est que la princesse s'est informée de lui, s'il me connaissait. {Haut.) Enfin tu lui as donc dit que tu ne savais pas qui je suis?

ARLEQUIN

Oui; cependant je voudrais bien le savoir; car quelquefois cela me chicane. Dans la ville il y a tant de fripons, tant de vauriens qui courent par le monde pour fourber l'un, pour attraper l'autre, et qui ont bonne mine comme vous!... Je vous crois un honnête garçon, moi.

LÉUO.

Va, va, ne t'embarrasse pas, Arlequin ; tu as bon maître, je t'en assure.

ARLEQUIN

Vous me payez, je n'ai pas besoin d'autre caution; et, au cas que vous soyez quelque bohémien, pardi ! au moins vous êtes un bohémien de bon compte.

LÉLIO

En voilà assez ; ne sors point du respect que tu me dois.

ARLEQUIN

Tenez, d'un autre côté, je m'imagine quelquefois que vous êtes un grand seigneur; car j'ai entendu dire qu'il y a eu des princes qui ont couru la prétentaine pour s'ébaudîr, et peut-être que c'est un vertige qui vous a pris aussi.

LBUO, à pan.

Ce benêt-là se scrait-il aperçu de ce que je suis?... {Uaut.) Et par où juges-tu que je pourrais être un prince? Voilà une plaisante idée! Est-ce par le nombre des équipages que j'avais quand je t'ai pris, par ma magnificence?

ARLEQUIN

Bon! belles bagatelles! tout le monde a de cela; D^is, par la mardi I personne n'a si bon cœur que

vous, et il m'est avis que c'est là la marque d'un prince.

LÉLIO

On peut avoir le cœur bon i ...s être prince, et, pour l'avoir tel, un priuce a plus à travailler qu'un autre ; mais comme tu es attaché à moi, je veux bien te confier que je suis un homme de condition qui me divertis à voyager inconnu pour étudier les hommes, et voir ce qu'ils sont dans tous les états. Je suis jeune, c'est une étude qui me sera nécessaire un jour; voilà mon secret, mon enfant.

ARLEQUIN

Ma foi ! cette étude-là ne vous apprendra que misère; ce n'était pas la peine de courir la poste pour aller étudier toute cette racaille. Qu'est-ce que vous ferez de cette connaissance des hommes? Vous n'apprendrez rien que des pauvretés.

LÈUO.

C'est qu'ils ne me tromperont plus.

ARLEQUIN

Cela vous gâtera.

D'où vient?

ARLEQUIN

Vous ne serez plus si bon enfant, quand vous serez bien savant sur cette race-là. En voyant tant de canailles, par dépit canaille vous deviendrez.

LÉLIO

Il ne raisonne pas mal. Adieu; te voilà instruit, garde-moi le secret; je vais retrouver la princesse.

ARLEQUIN

De quel côté tournerai-je pour retrouver notre cuisine?

LÉLIO

Ne sais-tu pas ton chemin? Tu n'as qu'à traverser cette galerie.

Page 1