‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 620 sur 1238 · LE PRINCE TRAVESTI, ACTE I, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

LE PRINCE TRAVESTI, ACTE I, SCÈNE IV

ARLEQUIN

Madame, je supplie votre principauté de pardonner rimpertinence de mon étourderie; si j'avais su que votre présence eût été ici , je n'aurais pas été assez nigaud pour y venir apporter ma personne.

LA PRINCESSE

Tu n'as point fait de mal. Mais, dis moi, cherches-tu ton maître ?

Tout juste; vous Tavez deviné, madame. Depuis qu'il vous a parlé tantôt, je Tai perdu de vue dans cette peste de maison ; et, ne vous déplaise, je me suis aussi perdu, moi. Si vous vouliez m'enseigner mon chemin, vous me feriez plaisir; il y a ici un si grand tas de chambres, que j'y voyage depuis une heure sans en trouver le bout. Par la mardi I si vous louez tout cela, cela vous doit rapporter bien de l'argent, pourtant. Que de fatras de meubles, de drôleries , de colifichets I Tout un village vivrait un an de ce que cela vaut. Depuis six mois que nous sommes ici, je n'avais point encore vu cela. Gela est si beau, si beau , qu'on n'ose pas le regarder; cela fait peur à un pauvre homme comme moi. Que vous êtes riches, vous autres princes! et moi, qu'est-ce que je suis en comparaison de cela? Mais n'est-ce pas encore une autre impertinence que je fais, de raisonner avec vous comme avec ma pareille? {Ifortense n/.) Voilà votre camarade qui rit; j'aurai dit quelque sottise. Adieu, madame; je salue votre grandeur.

LA PRINCESSE

Arrête, arrête...

HORTENSE

Tu n'as point dit de sottise; au contraire, tu me parais de bonne humeur,

ARLEQUIN

Pardi ! je ris toujours; que voulez-vous? je n'ai rien à perdre. Vous vous amusez à être riches, vous autres, et moi je m'amuse à être gaillard. Il faut bien que chacun ait son amusette en ce monde.

HORTENSE

Ta condition est-elle bonne? Es-tu bien avec

ARLEQUIN

Fort bien : nous vivons ensemble de bonne amitié ; je n'aime pas le bruit, ni lui non plus; je suis drôle, et cela l'amuse. Il me paie bien, me nourrit bien, m'habille bien honnêtement et de belle étoffe, comme vous voyez; me donne par ci par là quelques petits profits, sans ceux qu'il veut bien que je prenne, et qu'il ne sait pas ; et, comme cela, je passe tout bellement ma vie.

LA PRINCESSE, à part,

II est aussi babillard que joyeux.

ARLEQUIN

Est-ce que vous savez une meilleure condition pour moi, madame?

HORTENSE

Non, je n'en sache point de meilleure que celle de ton maître; car on dit qu'il est grand seigneur.

ARLEQUIN

Il a l'air d'un garçon de famille.

HORTENSE

Tu me réponds comme si tu ne savais qui ri est.

ARLEQUIN

Non, je n'en sais rien, de bonne vérité. Je l'ai rencontré comme il sortait d'une bataille; je lui fls un petit plaisir; il me dit, grand merci. Il disait que son monde avait été tué; je lui répondis, tant pis. Il me dit : Tu me plais ; veux-tu venir avec moi? Je lui dis : Tope, je le veux bien. Ce qui fut dit, fut fait; il prit encore d'autre monde; et puis le voilà qui part pour venir ici, et pais moi je pars de même, et puis nous voifà en voyage, courant la poste, qui est le train du diable; car, parlant par respect, j'ai été près d'un mois sans pouvoir m'asscoir. Ah! les mauvaises mazettes !

LA PRINCESSE, riant.

Tu es un historien bien exact.

ARLEQUIN

Oh I quand je compte quelque chose, je n'oublie rien ; bref, tant il y a que nous arrivâmes ici, mon maître et moi. La grandeur de madame l'a trouvé brave homme, elle l'a favorisé de sa faveur; car on l'appelle favori ; il n'en est pas plus impertinent, ni moi non plus. Il est courtisé, et moi aussi; car tout le monde me respecte; tout le monde est ici en peine de ma santé, et me demande mon amitié. Moi, je la donne à tout hasard, cela ne me coûte rien ; ils en feront ce qu'ils pourront, ils n'en feront pas grand'chose. C'est un drôle de métier que d'avoir un maître ici qui a fait fortune ; tous les courtisans veulent être les serviteurs de son valet.

LA PRINCESSE, à part à Hortente,

Nous n'en apprendrons rien; allons-nous-en. {Haut.) Adieu, Arlequin.

ARLEQUIN

Ah I madame, sans cqmpliment, je ne suis pas digne d'avoir cet adieu-là.... Cette princesse est une bonne femme; elle n'a pas voulu me tourner le dos sans me faire une civilité. Boni voilà mon maître.

LÉLIO, ARLEQUIN

LÉLIO

Qu'est-ce que tu fais ici?

ARLEQUIN

J'y fais connaissance avec la princesse, et j'y reçois ses compliments.

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