LE PRINCE TRAVESTI, ACTE I, SCÈNE XIII
ARLEQUIN
Âvancez-moî encore la fille ; nous la rabattrons sur le reste.
FRÉDÉRIC
On ne paie un service qu*après qu*il est rendu, mon enfant; c'est la coutume.
ARLEQUIN
Coutume de vilain que celai
FRÉDÉRIC
Tu n'attendras que trois semaines.
ARLEQUIN
Taime mieux vous faire mon billet comme quoi j'aurai reçu cette fille à compte; je ne plaiderai point contre mon écrit.
FRÉDÉRIC
Tu me serviras de meilleur courage en l'attendant. Acquitte-toi d'abord de ce que je dis; pourquoi hésites-tu?
ARLEQUIN
Tout franc, c'est que la commission me chiffonne.
Quoi! tu mets mon argent dans ta poche, et tu refuses de me servir!
ARLEQUIN
Ne parlons point de votre argent; il est fort bon Je n'ai rien à lui dire; mais, tenez, j'ai opinion que vous voulez me donner un ofGce de fripon; car qu'est-ce que vous voulez faire des paroles du seigneur Lélio, mon matlre, là?
FRÉDÉRIC
^ C'est une simple curiosité qui me prend.
ARLEQUIN
Hum!., il y a de la malice là-dessous. Vous avez l'air d'un sournois; je m'en vais gager dix sous contre vous, que vous ne valez rien.
FRÉDÉRIC
Que te mets-tu donc dans l'esprit? Tu n'y songes pas, Arlequin.
ARLEQUIN
Allez, vous ne devriez pas tenter un pauvre garçon, qui n'a pas plus d'honneur qu'il ne lui en faut, et qui aime les filles. J'ai bien de la peine à m'empècher d'être un coquin; faut-il que l'honneur me ruine, qu'il m'^te mon bien, mes emplois et une jolie fille? Par la mardis vous êtes bien méchant, d'avoir été trouver l'invention de cetle fille.
FRÉDÉRIC, à part.
Ce butor m'inquiète avec ses réflexions. (Hau/.) Encore une fois, es-tu fou d'être si longtemps à prendre ton parti? D'où vient ton scrupule? De quoi s'agit-il? De me donner quelques instructions innocentes sur le chapitre d'un homme inconnu, ^uî demain tombera peut-être, et qui te laissera sur le pavé. Songes-tu bien que je t'offre ta fortune, et que tu la perds ?
ARLEQUIN
Je songe que cette commission-là sent le tricot
tout pur; et, par bonheur, ce tricot fortifie mon pauvre honneur, qui a pensé barguigner. Tenez, votre jolie fille, ce n'est qu'une guenon; vos emplois, de la marchandise de chien; voilà mon dernier mot, et je m'en vais tout droit trouver la princesse et mon maître; peut-être récompenserontils le dommage que je souffre pour l'amour de ma bonne conscience. *
FRÉDÉRIC
Comment 1 tu vas trouver la princesse et ton matlre! D'où vient?
ARLEQUIN
Pour leur conter mon désastre, et toute votre marchandise.
FRÉDÉRIC
Misérable! as4u donc résolu de me perdre, de me déshonorer?
ARLEQUIN
Bon! quand on n'a pointd'honneur, est-ce qu'il faut avoir de la réputation ?
FRÉDÉRIC
Si tu parles, malheureux que tu es, je prendrai de toi une vengeance terrible. Ta vie me répondra de ce que tu feras; m'entends-tu bien?
Brrrrl ma vie n'a jamais servi de caution. Je boirai encore bouteille trente ans après votre trépassement. Vous êtes vieux comme le père à trctous, et moi je m'appelle le cadet Arlequin. Adieu.
FRÉDÉRIC
Arrête, Arlequin; tu me mets au désespoir. Tu ne sais pas la conséquence de ce que tu vas faire, mon enfant; tu me fais trembler. C'est toi-même que je te conjure d'épargner, en te priant de sauver mon honneur. Encore une fois, arrête; la situation d'esprit où tu me mets, ne me punit que trop de mon imprudence.
ARLEQUIN
Comment ! cela est épouvantable. Je passe mon chemin sans penser à mal ; et puis vous venez à rencontre de moi pour m'ofîrir des filles; et puis vous me donnez une pistolepour trois sous; est-ce que cela se fait? Moi, je prends cela, parce que je suis honnête; et puis vous me fourbez encore avec je ne sais combien d'autres pistoles que j'ai dans ma poche, et que je ferai venir en témoignage contre vous, comme quoi vous avez mitonné le cœur d'un innocent, qui a eu sa conscience et la crainte du bâton devant les yeux, et qui sans cela aurait trahi son bon maître, qui est le plus brave et le plus gentil- garçon, le meilleur corps qu'on puisse trouver dans tous les corps du monde, et le factotum de la princesse; cela se peul-il souffrir?
FRÉDÉRIC
Doucement, Arlequin; quelqu'un peut venir; j'ai tort; mais finissons. J'achèterai ton silence tout ce que tu voudras; parle, que me demandes-tu?