‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 640 sur 1238 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

u PRINCESSE, HORTENSE.

LA PRINCESSE

Ma chère Horlense, apparemment ma rêverie est contagieuse ; car vous devenez rêveuse aussi bien que moi.

HORTENSE

Que voulez-vous, madame? Je vous vois rêver, et cela me donne un air pensif; je vous copie de

figure.

LA PRINCESSE

Vous copiez si bien, qu'on s'y méprendrait.

Quant à moi, je ne suis point tranquille; le rapport que vous me faites de Lélio ne me satisfait pas. Un homme à qui vous avez fait apercevoir que je l'aime, un homme à qui j'ai cru voir du penchant pour moi, devrait, à votre discours, donner malgré lui quelques marques de joie, et vous ne me parlez que de son profond respect; cela est bien froid.

HORTENSE

Mais, madame, je ne lui ai pas dit crûment, la princesse vous aime; il ne m'a pas répondu crûment, j'en suis charmé; il ne lui a pas pris de transports; mais il m'a paru pénétré d'un profond respect. J'en reviens toujours à ce respect, et je le trouve à sa place.

Vous êtes femme d*esprît. Avez-vous remarqué au moins que votre discours lui causât quelque surprise agréable ?

HORTENSE

De la surprise? Oui, il en a montré. A l'égard de savoir si elle était agréable ou non, quand un homme sent du plaisir, et qu'il ne le dit point, il en aurait un jour entier sans qu'on le devinât; mais enfin, pour moi, je suis fort contenie de lui.

LA PRINCESSR.

Vous êtes fort contente de lui, Hortense? N'y aurait-il rien d'équivoque là-dessous? Qu'est-ce que cela signifie?

HORTENSE

Ce que signifie, je suis contente de lui? Cela veut dire... En vérité, madame, cela veut dire que je suis contente de lui; on ne saurait expliquer cela qu'en le répétant. Comment Yeriez-vous pour dire autrement? Je suis satisfaite de ce qu'il m'a répondu sur votre chapitre; Taimez-vous mieux de cette façon-là?

LA PRINCESSE

Cela est plus clair.

HORTENSE

C'est pourtant la même chose.

LA PRINCESSE

Ne vous fâchez point; je suis dans une situation d'esprit qui mérite un peu d'indulgence. Il me vient des idées fâcheuses, déraisonnables. Je crains tout, je soupçonne tout; je crois que j'ai été jalouse de vous, oui, de vous-même, qui êtes*la meilleure de mes amies, qui méritez ma confiance, et qui l'avez. Vous êtes aimable, Lélio l'est aussi; vous vous êtes vus tous deux ; vous m'avez fait un rapport de lui qui n'a pas rempli mes espérances; je me suis égarée là-dessus, j'ai vu mille chimères; vous étiez déjà ma rivale. Qu'est-ce que c'est que l'amour, ma chère Hortense! Où est l'estime que j'ai pour vous, la justice que je dois vous rendre? Me reconnaissez-vous? Ne sont-ce pas là les faiblesses d'un enfant que je rapporte?

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