‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 641 sur 1238 · LE PRINCE TRAVESTI, ACTE II, SCENE V · texte numérisé non relu

LE PRINCE TRAVESTI, ACTE II, SCENE V

HORTBNSE.

Oui ; mais les faiblesses d'un enfant de votre âge sont dangereuses, et je voudrais bien n'avoir rien à démêler avec elles.

LA PRINCESSE

Écoutez ; je n'ai pas si grand tort. Tantôt, pendant que nous étions à cette fête, Lélio n'a presque regardé que vous; vous le savez bien.

HORTEKSE.

Moi, madame?

LA PRINCESSE

Eh bien I vous n'en convenez pas ; cela est mal entendu, par exemple; il semblerait qu'il y a du mystère. N'ai-je pas remarqué que les regards de Lélio vous embarrassaient, et que vous n'osiez le regarder, par considération pour moi sans doute ?. . . Vous ne me répondez pas?

C'est que je vous vois en train de remarquer; et si je réponds, j'ai peur que vous ne remarquiez encore quelque chose dans ma réponse ; cependant je n'y gagne rien, car vous faites une remarque sur mon silence. Je ne sais plus comment me conduire. Si je me tais, c'est du mystère; si je parle, autre mystère; enfin je suis mystère depuis les pieds jusqu'à la télé. En vérité, je n'ose pas me remuer; j'ai peur que vous n'y trouviez une équivoque. Quel étrange amour que le vôtre, madame ! Je n'en ai jamais vu de celte humeur-là.

LA PRINCESSE

Encore une fois, je me condamne; mais vous n*ètes pas mon amie pour rien ; vous êtes obligée de me supporter; j'ai de l'amour, en un mot; voilà mon excuse.

HORTENSE

Hais, madame, c'est plus mon amour que le vôtre. De la manière dont vous le prenez, il mé fatigue plus que vous ; ne pourriez-vous me dispenser de votre confidence? Je me trouve une passion sur les bi^s qui ne m'appartient point; y a-t-il de fardeau plus ingrat?

LA PRINCESSE

Hortense, je vous croyais plus d'attachement pour moi; et je ne sais que penser, après tout, du mécontentement que vous témoignez. Quand je répare mes soupçons à votre égard par l'aveu que je vous en fais, mon amour vous déplaît trop; je n'y comprends rien ; on dirait presque que vous ca avez peur.

HORTENSE

Ahl la désagréable situation! Que je suis malheureuse de ne pouvoir ouvrir ni fermer la bouche en sûreté! Que faudra-t-il donc que je devienne? Les remarques me suivent, je n'y saurais tenir. Vous me désespérez, je vous tourmente; toujours je vous fâcherai en parlant; toujours je vous fâcherai en ne disant mot ; je ne saurais donc me corriger. Voilà une querelle fondée pour l'éternité; le moyen de vivre ensemble! J'aimerais

mieux mourir. Vous me trouvez rêveuse; après cela il faut que je m'explique. Lélio m'a regardée; vous ne savez que penser, vous ne me comprenez pas. Vous m'estimez ; vous me croyez fourbe : haine, amitié, soupçon, confiance, le calme, l'orage, vous mettez tout ensemble. Je m'y perds, la tête me tourne, je ne sais où je suis. Je quille la partie, je me sauve, je m'en retourne, dussiezvous prendre mon voyage pour une finesse.

LA PRINCESSE

Non, ma chère Hortense, vous ne me quitterez point; je ne veux pas vous perdre, je veux vous aimer, je veux que vous m'aimiez; j'abjure toutes mes faiblesses ; vous êtes mon amie, je suis la vôtre, et cela durera toujours.

HORTENSE

Madame, cet amour-là nous brouillera ensemble, vous le verrez. Laissez-moi partir; comptez que je fais pour le mieux.

LA PRINCESSE

Non, ma chère; je vais faire arrêter tous vos équipages, vous ne vous servirez que des miens; et, pour plus de sûreté, à toutes les portes de la ville vous trouverez des gardes qui ne vous laisseront passer qu'avec moi. Nous irons quelquefois nous promener ensemble; voilà tous les voyages que vous ferez. Point de mutinerie; je n'en rabattrai rien. A l'égard de Lélio, vous continuerez de le voir avec moi ou sans mci, quand votre amie vous en priera.

Moi, voir Lélio, madame I Et si Lélio me regarde? Il a des yeux. Et si je le regarde? J'en ai aussi. Ou bien si je ne le regarde pas? Car tout est égal avec vous. Que voulez-vous queje fasse dans la compagnie d'un homme avec qui toute fonction de mes deux yeux est interdite? Les fermerai-je? les détournerai-jeî Voilà tout ce qu'on peut faire, et rien de tout cela ne vous convient. D'ailleurs, s'il a toujours ce profond respect qui n'est pas de votre goût, vous vous en prendrez à moi ; vous me direz encore, cela est bien froid ; comme si je n'avais qu'à lui dire : Monsieur, soyez plus tendre. Ainsi son respect, ses yeux et les miens, voilà trois choses que vous ne me passerez jamais. Je ne sais si, pour vous accommoder, il me suffirait d'être aveugle, sourde et muette ; je ne serais peut-être pas encore à l'abri de votre chicane.

LA PRINCESSE

Toute cette vivacité-là ne me fait point de peur; je vous connais: vous êtes bonne, mais impatiente; et quelque jour, vous et moi, nous rirons de ce qui nous arrive aujourd'hui.

HORTBNSB.

Souffrez que je m'éloigne pendant que vous aimez. Au lieu de rire de mon séjour, nous rirons de mon absence ; n'est-ce pas la même chose?

LA PRINCESSE

Ne m'en parlez plus, vous m'aflligcz. Voici

Page 1