LE PRINCE TRAVESTI, ACTE II, SCÈNE VII
ritez pas. Dites-moi, qu'est-ce qui m'empêche de vous aimer? Cela est-il si difficile? N'ai-jc pas le cœur libre? N'êtes-vous pas aimable? Ne m'aimez- Yous pas assez? Que vous manque-t-il? Vous n'êtes pas raisonnable. Je vous refuse mon cœur avec le péril qu'il y a de l'avoir; mon amour vous perdrait. Voilà pourquoi vous ne l'aurez point; voilà d'où me vient ce courage que vous me reprochez. Et vous vous plaignez de moi, et vous me demandez encore que je vous aime I Expliquez-vous donc. Que me demandez-vous? Que vous faut-il? Qu'appelez-vous aimer? Je n'y comprends rien.
LÉLIO
C'est votre main qui manque à mon bonheur.
HORTENSB.
Ma mainl... Ahl je ne périrais pas seule, et le don que je vous en ferais me coûterait mon époux; et je ne veux pas mourir, en perdant un homme comme vous. Non, si je faisais jamais votre bonheur, je voudrais qu'il durât longtemps.
LÉLIO
Mon cœur ne peut suffire à toute ma tendresse. Madame, prêtez-moi, de grâce, un moment d'attention; je vais vous instruire.
Arrêtez, Lélio ; j'envisage un malheur qui me fait frémir; je ne sache rien de si cruel que votre 'obstination ; il me semble que tout ce que vous me dites m'entretient de votre mort. Je vous avais prié de laisser mon cœur en repos, vous n'en faites rien; voilà qui est fini; poursuivez, je ne vous crains plus. Je me suis d'abord contentée de vous dire que je ne pouvais pas vous aimer, cela ne vous a pas épouvante; mais je sais des façons de parler plus positives, plus intelligibles, et qui assurément vous guériront de toute espérance. Voici donc, à la lettre, ce que je pense, et ce que je penserai toujours : c'est que je ne vous aime point, et que je ne vous aimerai jamais. Ce discours est net, je le crois sans réplique; il ne reste plus de question à faire. Je ne sortirai point delà; je ne vous aime point, vous ne me plaisez point. Si je savais une manière de m'expliqucr plus dure, je m'en servirais pour vous punir de la douleur que je souffre à vous faire de la peine. Je ne pense pas qu'à présent vous ayez envie de parler de votre amour ; ainsi changeons de sujet.
LÉLIO
Oui, madame, je vois bien que votre résolution est prise. La seule espérance d'être uni pour jamais avec vous, m'arrêtait encore ici ; je m'étais flatté, je l'avoue; mais c'est bien peu de chose que l'intérêt que l'on prend à un homme à qui l'on peut parler comme vous le faites. Quand je vous apprendrais qui je suis, cela ne servirait de rien; vos refus n'en seraient que plus affligeants. Adieu, madame; il n'y a plus de séjour ici pour moi ; je pars dans l'instant, et je ne vous oublierai jamais.
HORTENSB.
Oh I je ne sais plus où j'en suis; je n'avais pas prévu ce coup-là... Lélio!
Que me voulez-vous, madame?
HORTEKSB.
, Je n'en sais rien ; vous êtes au désespoir, vous m'y mettez; je ne sais encore* que cela.
LÉLIO
Vous me haïrez si je ne vous quitte.
HORTENSB.
Je ne vous hais plus quand vous me quittez.
LÉLIO
Daignez donc consulter votre cœur.
HORTENSB.
Vous voyez bien les conseils qu'il me doone; vous partez, je vous rappelle ; je vous rappellerai, si je vous renvoie; mon cœur ne finira rieo.
LÉLIO
Eh! madame, ne me renvoyez plus; nouséchap* perons aisément à tous les malheurs que vous craignez; laissez-moi vous expliquer mes mesures, et vous dire que ma naissance...
HORTENSB.
Non; je me retrouve enfin, je ne veux plus rien entendre. Échapper à nos malheurs! Ne s'agit-il pas de sortir d'ici? Le pourrons-nous? Na-t-oa pas les yeux sur nous? Ne serez-vous pas arrêté? Adieu; je vous dois la vie; je ne vous devrai rien, si vous ne sauvez la vôtre. Vous dites que vous m'aimez ; non, je n'en crois rien, si vous ne partez. Partez donc, ou soyez mon ennemi moKel. Parlez, ma tendresse vous l'ordonne ; ou restez ici l'homme du monde le plus haï de moi, et le plus haïssable que je connaisse.
LÉLIO
Je partirai donc, puisque vous le voulez; mais vous prétendez me sauver la vie, et vous n'y réussirez pas.
HORTENSB.
Vous me rappelez donc à votre tour?
LÉLIO
J'aime autant mourir que de ne vous plus voir.
HORTENSB.
Ah ! voyons donc les mesures que vous voulez prendre.
LÉLIO
Quel bonheur! je ne saurais retenir mes traus^ ports.
HORTENSB.
Vous m'aimez beaucoup, je le sais bien; passons votre reconnaissance; nous dirons cela une autre fois. Venons aux mesures...
LÉLIO
Que n'ai-je, au lieu d'une couronne qui m'attend, l'empire de la terre à vous offrir?
HORTENSB.
Vous êtes né prince? Mais vous n'avez qu'à me