LE PRINCE TRAVESTI, ACTE II, SCÈNE VIII
LRUO.
Vous êtes le mattre.
l'ambassadeur.
Vous êtes ici dans une belle situation , et vous craignez d*en sortir, si la princesse se marie; mais le roi mon mattre est assez grand seigneur pour vous dédommager, et j*en réponds pour lui.
LÊLIO.
Ah I de grâce, ne citez point ici le roi votre maître ; soupçonnez-moi tant que vous voudrez de manquer de droiture, mais ne Tassociez point à vos soupçons. Quand nous faisons parler les princes, monsieur, que ce soit toujours d'une manière noble et digne, d'eux; c'est un respect que nous leur devons, et vous me faites rougir pour le roi de Castille.
L*AMBASSA0EUR.
Arrêtons là. Une discussion là-dessus nous mènerait trop loin; il ne me reste qu'un mot à vous dire; et ce n'est plus le roi de Castille, c'est moi qui vous parle à présent. On m*a averti que je vous trouverais contraire au mariage dont il s'agit, tout convenable, tout nécessaire qu'il est, si jamais la princesse veut épouser un prince. On a prévu les diflcultés que vous faites , et l'on prétend que vous avez vos raisons pour les faire; raisons si hardies que je n'ai pu les croire, et qui sont fondées, dit-on, sur la confiance dont la princesse vous honore.
lAlio.
Vous m'allez encore parler à cœur ouvert, monsieur; et si vous m'en croyez, vous n'en ferez rien. La franchise ne vous réussit pas; le roi votre maître s'en est mal trouvé tout à l'heure, et vous m'inquiétez pour la princesse.
l'ambassadeub.
Ne craignez rien. Loin de manquer moi-même à ce que je lui dois, je ne veux qu'apprendre ce qui lui est dû à ceux qui l'oublient
Voyons; j'en sais tant là-dessus, que je suis en étal de corriger vos leçons mêmes. Que ditron de moi?
l'ambassadeur.
Des choses hors de toute vraisemblance.
FRÉDÉRIC
Ne les expliquez point; je crois savoir ce que c'est; on me les a dites aussi, et j'en ai ri comme d'une chimère.
LBUO, regardant Fridirîc,
N'importe; je serai bien aise de voir jusqu'où va la lâche inimitié de ceux dont je blesse ici les yeux, que vous connaissez comme moi, et à qui j'aurais fait bien du mal si j'avais voulu, mais qui ne valent pas la peine qu'un honnête homme se venge. Revenons.
l'ambassadeur.
Non, le seigneur Frédéric a raison; n'expliquons rien ; ce sont des illusions. Un homme d'es-
prit comme vous, dont la fortune est déjà si prodigieuse, et qui la mérite, ne saurait avoir des sentiments aussi périlleux, que ceux qu'on vous attribue. La princesse n'est sans doute que l'objet de vos respects ; mais le bruit qui court sur votre compte vous expose, et, pour le détruire, je vous conseillerais de porter la princesse à un mariage avantageux à l'État.
LÉLIO
Je vous suis très-obligé de vos conseils, monsieur; mais j'ai regret à la peine que vous prenez de m'en donner. Jusqu'ici les ambassadeurs n ont jamais été les précepteurs des ministres chez qui ils vont, et je n'ose renverser Tordre. Quand je verrai votre nouvelle méthode bien établie, je vous promets de la suivre.
l'ambassadeur.
Je n'ai pas tout dit. Le roi de Castille a pris de l'inclination pour la princesse sur un portrait quHl en a vu; c'est en amant que ce jeune prince souhaite un mariage que la raison, l'égalité d'âge et la politique doiventj>resser de part et d'autre. S'il ne s'achève pas, si vous en détournez la princesse par des motifs qu'elle ne sait pas, faites du moins qu'à son tour ce prince ignore les secrètes raisons qui s'opposent en vous à ce qu'il souhaite. La vengeance des princes peut porter loin ; souvenezvous-en.
LÉLIO
Encore une fois, je ne rejette point votre proposition ; nous l'examinerons plus à loisir; mais si les raisons secrètes que vous voulez dire étaient réelles, monsieur, je ne laisserais pas que d'embarrasser le ressentiment de votre prince. Il lui serait plus difficile de se venger de moi que vous ne pensez.
l'ambassadeur.
De vous?
LÉLIO
Oui, de moi.
l'ambassadeur.
Doucement; vous ne savez pas à qui vous parlez.
LÉLIO
Je sais qui je suis ; en voilà assez.
l'ambassadeur.
Laissez là ce que vous êtes, et soyez sûr que vous ^me devez respect.
Soit; et moi je n'ai, si vous le voulez, que mon cœur pour tout avantage; mais les égards que l'on doit à la seule vertu sont aussi légitimes que les respects que l'on doit aux princes ; et fussiez-vous le roi de Castille même, si vous êtes généreux, vous ne sauriez penser autrement. Je ne vous ai point manqué de respect, supposé que je vous en doive; mais les sentiments que je vous montre depuis que je vous parle, méritaient de votre part plus d'attention que vous ne leur en avez donné. Cependant je continuerai à vous respecter, puisque vous