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SCÈNE III

LÉLIO, TRIVELLN.

LÉLIO, riant.

Allons, allons, cela va très-rondement; j'épouserai les douze mille livres de rente. Mais voilà le valet du chevalier, (i Trivelin.) Il m*a paru tantôt que tu avais quelque chose à me dire?

TRIVELIN

Oui, monsieur; pardonnez à la liberté que je prends. L'équipage où je suis ne prévient pas en ma faveur; cependant, tel que vous me voyez, il y a là-dedans le cœur d'un honnête homme, avec une extrême inclination pour les honnêtes gens.

Je le crois.

TRIVELIN

Moi-même, et je le dis avec un souvenir modeste, moi-même autrefois j'ai été du nombre de ces honnêtes gens ; mais vous savez, monsieur, à combien d'accidents nous sommes sujets dans la vie. Le sort m'a joué; il en a joué bien d'autres; l'histoire est remplie du récit de ses mauvais tours. Princes, héros, il a tout malmené, et je me console de mes malheurs avec de tels confrères.

LÉLIO

Tu m'obligerais de retrancher tes réflexions et de venir au fait.

TRIVELIN

Les infortunés sont un peu babillards, monsieur ; ils s'attendrissent aisément sur leurs aventures. Maïs je coupe court; ce petit préambule me servira, s'il vous plaft, à m'attirer un peu d'estime, et donnera du poids à ce que je vais vous dire.

LÉLIO

Soit.

TRIVELIN

Vous savez que je fais la fonction de domestique auprès de monsieur le chevalier.

LÉLIO

Oui.

TRrVBLIN.

Je ne demeurerai pas longtemps avec lui, monsieur; son caractère donne trop de scandale au mien.

LÉLIO

Et que lui trouves-tu de mauvais?

TRIVELIN

Que vous êtes différent de luil A peine vous ai-je vu, vous ai-je entendu parler, que j'ai dit en moi-même : Ah ! quelle âme franche ! que de netteté dans ce cœur-là!

LÉLIO

Tu vas encore t'amuser à mon éloge; tu ne finiras point.

TRIVELIN

Monsieur, la vertu vaut bien une petite parenthèse en sa faveur.

LÉLIO

Venons donc au reste à présent.

TRIVEUN.

De grâce, sciirTrez qu'auparavant nous convenions d'un petit article.

LÉLIO

Parle.

TRIVELIN

Je suis Aer, mais je suis pauvre; qualités, comme vous jugez bien, très-difficiles à accorder Tune avec l'autre, et qui pourtant ont la rage de se trouver presque toujours ensemble ; voilà ce qui me passe.

Poursuis. A quoi nous mènent ta fierté et ta pauvreté?

TRIVELIN

Elles nous mènent à un combat qui se passe entre elles. La fierté se défend d'abord à merveille, mais son ennemie est bien pressante. Bientôt la fierté plie, recule, fuit, et laisse le champ de bataille à la pauvreté, qui ne rougit de rien, et qui sollicite en ce moment votre libéralité.

LÉLIO

Je t'entends; tu me demandes quelque argent pour récompense de l'avis que tu vas me donner?

TRIVELIN

Vous y êtes. Les âmes généreuses ont cela de bon, qu'elles devinent ce qu'il vous faut et vous

LA FAUSSE SUIVANTE, ACTE II, SCENE III

épargnent la honte d'expliquer tos besoins; que cela est beau !

LéuO.

Je consens à ce que lu me demandes, mais j'y mets à mon tour une condition ; c'est que le secret que tu m*apprendras vaudra la peine d'être payé ; et je serai de bonne foi là-dessus. Dis à présent.

TRIVEUN.

Pourquoi faut-il que la rareté de l'argent ait ruiné la générosité de vos pareils? Quelle misère! mais n'importe; votre équité me rendra ce que votre économie me retranche, et je commence. Vous croyez le chevalier votre intime et fidèle ami-; n'est-ce pas?

LÉUO.

Oui, sans doute.

TRIVELIN

Erreur.

LÉIJO.

Eu quoi donc?

TRIVELIN

Vous croyez que la comtesse vous aime toujours?

LéLlO.

J'en suis persuadé.

TRIVELIN

Erreur, trois fois erreur I

LÉLIO

Comment?

TRIVKLIN.

Oui, monsieur; vous n'avez ni ami ni maîtresse. Quel brigandage dans ce monde ! la comtesse ne vous aime plus, le chevalier vous a escamoté son cœur. Il l'aime, il en est aimé. C'est un fait; je le sais, je l'ai vu, je vous en avertis; faites-en votre profit et le mien.

LELIO

Eh! dis-moi, as- tu remarqué quelque chose qui te rende sûr de cela?

TRIVELIN

Monsieur, on peut se fier à mes observations. Tenez, je n'ai qu'à regarder une femme entre deux yeux; je vous dirai ce qu'elle sent et ce quelle sentira, le tout à une virgule près. Tout ce qui se passe dans son cœur, s'écrit sur son visage; et j'ai tant étudié cette écriture-là, que je la lis tout aussi couramment que la mienne. Par exemple, tantôt, pendant que vous vous amusiez dans le jardin à cueillir des fleurs pour la comtesse, je raccommodais près d'elle une palissade, et je voyais le chevalier, sautillant, rire et folâtrer avec elle. Que vous êtes badin I lui disaitelle, en souriant négligemment à ses enjouements. Tout autre que moi n'aurait rien remarqué dans ce sourire-là; c'était un chiffre. Savcz-vous ce qu'il signifiait? Que vous m'amusez agréablement, chevalier! Que vous êtes aimable dans vos façons I Ne sentez-vous pas que vous me plaisez?

LELIO

Cela est bon ; mais rapporte-moi quelque chose que je puisse expliquer, moi, qui ne suis pas si savant que toi.

TRIVELIN

En voici qui ne demande nulle condition. Le chevalier continuait, lui volait quelques baisers, dont on se fâchait, et qu'on n'esquivait pas. Laissez-moi donc, disait-elle avec un visage indolent, qui ne faisait rien pour se tirer d'affaire, et qui avait la paresse de rester exposé à l'injure. Mais, en vérilé, vous n'y songez pas, ajoutait-elle ensuite. Et moi, tout en raccommodant ma palissade, j'expliquais ce vous n'y songez pas^ et ce laiS" sez-moi donc; et je voyais que cela voulait dire : Courage, chevalier; encore un baiser sur le même ton; surprenez-moi toujours, afin de sauver les bienséances; je ne dois consentir à rien ; mais si vous êtes adroit, je n'y saurais que faire; ce ne sera pas ma faute.

LISLIO.

Oui-dà ; c'est quelque chose que des baisers.

TAIVELIN.

Voici le plus touchant. Ah! la belle main! s'écrie-t-il ensuite ; souffrez que je l'admire. — Il n'est pas nécessaire. — De grâce. — Je ne veux point... Ce nonobstant, la main est prise, admirée, caressée; cela va tout de suite... Arrêtezvous... Point de nouvelles. Un coup d'éventail par là-dessus; coup galant qui signifie, ne lâchez point. L'éventail est saisi; nouvelles pirateries sur la main qu'on tient. L'autre vient à son secours; autant de pris encore par l'ennemi... Mais je ne vous comprends point; finissez donc. — Vous en parlez bien à votre aise, madame!... Alors la comtesse de s'embarrasser, le chevalier de la regarder tendrement; elle de rougir, lui de s'animer; elle de se fâcher sans colère, lui de se jeter à ses genoux sans repentance ; elle de pousser honteusement un demi-soupir, lui de riposter effrontément par un soupir tout entier; et puis vient du silence; et puis des regards qui sont bien tendres; et puis d'autres qui n'osent pas l'être; et puis... Qu'est ce que cela signifie, monsieur? — Vous le voyez bien, madame. — Levez-vous donc. — Me pardonnez-vous? — Ah! je ne sais... Le procès en était là quand vous êtes venu ; mais je crois maintenant les parties d'accord. Qu'en ditesvous?

LÉLIO

Je dis que ta découverte commence à prendre forme.

TRIVELIN

Commence à prendre forme I Et jusqu'où prétendez-vous donc que je la conduise pour vous persuader? Je désespère de la pousser jamais plus loin. J'ai vu l'amour naissant; quand il sera grand garçon, j'aurai beau l'attendre auprès de la palissade, au diable s'il y vient badiner ; or, il gran-

LA FAUSSE SUIVANTE, ACTE II, SCÈNE V

dira s'il n'est déjà grandi; car il m*a paru aller bon train , le gaillard.

LÊLIO.

Fort bon train, ma foi.

TRIVBLIN.

Que dites-vous de la comtesse? Sans moi, ne Fauriez-vous pas épousée? Si vous aviez vu de quel air elle abandonnait sa main blanche au chevalier!...

LÉLIO

En vérité! Te paraissait-il qu'elle y prit goût?

TRIVELIN

Oui, monsieur. {À part.) On dirait qu'il en prend aussi lui. (Haut,) Eh bienl trouvez-vous que mon avis mérite salaire?

LÉUO.

Sans difficulté. Tu es un coquin.

TRIVELIN, ù purl.

Sans difficulté, tu es un coquin; voilà un prélude de reconnaissance bien bizarre.

Le chevalier te donnerait cent coups de bâton, si je lui disais que tu le trahis. Or^ ces coups de bâton que tu mérites, ma bonté te les épargne; je ne dirai mot. Adieu; tu dois être content; te voilà payé.

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