LÉLIO, LA COMTESSE
LA COMTESSE
Non, monsieur^ je ne vous comprends point. Vous liez amitié avec le chevalier, vous me l'a-
menez ; et vous voulez ensuite que je loi fasse mauvaise mine I Qu'est-ce que cette idée-là? Vous m'avez dit vous-même que c'était un homme aimable, amusant; effectivement j'ai jugé que vous aviez raison.
LELIO
Effectivement! Cela est donc bien effectif? eh bien ! je ne sais que vous dire ; mais voilà un effectivement qui ne devrait pas se trouver là, par exemple.
LA COMTESSE
Par malheur, il s'y trouve.
Léuo.
Vous me raillez, madame.
LA COMTESSE
Voulez-vous que je respecte votre antipathie pour effectivement? Est-ce qu'il n'est pas bon français? L'a-t-on proscrit de la langue?
Non, madame ; mais il marque que vous êtesuo peu trop persuadée du mérite du chevalier.
LA COMTESSE
Il marque cela? Oh I il a tort, et le procès qu vous lui faitesest raisonnable , mais vous rn'avou» rez qu'il n'y a point de mal à sentir suffisamment le mérite d'un homme, quand le mérite est réel; et c'est comme j'en use avec le chevalier.
LÉLIO
Tenez, sentir est encore une expression qui ne vaut pas mieux ; sentir est trop, c'est cmmUre qu'il faudrait dire.
LA COMTESSE
Je suis d'avis de ne dire plus mot, et d'attendre que vous m'ayez donné la liste des termes sans reproche que je dois employer. Je crois que c'est le plus court; il n'y a que ce moyen-là qui puisse me mettre en état de m'entretenir avec vous.
LÉLIO
Eh I madame, faites grâce à mon amour.
LA COMTESSE
Supportez donc mon ignorance ; je ne savais pas la différence qu'il y avait entre connaitreei sentir,
LÉLIO
Sentir, madame, c'est le style du cœur, et ce n'est pas dans ce style-là que vous devez parler du chevalier.
Lk COMTESSE.
Écoutez; le vôtre ne m'amuse point; il est i froid, il glace ; et, si vous voulez même, il me rebute.
LÉLIO, à part,,
Bon ! je retirerai mon billet.
LA COMTESSE
Quittons-nous, croyez-moi ; je parle mal, vous ne me répondez pas mieux; cela ne fait pas une conversation amusante.
LÉUO.
Allez-vous rejoindre le chevalier?
LA FAUSSE SUIVANTE, ACTE II, SCÈNE IL
LÀ COMTESSE
Lélîo, pour prix des leçons que vous vcuez de me doDuer, Je vous avertis, moi, qu'il y a des moments où vous feriez bien de no pas vous montrer; entendez-vous?
LBLIO.
Vous me trouvez donc bien insupportable?
LA COMTESSE
Épargnez-vous ma réponse ; vous auriez à vous plaindre de la valeur de mes termes, je le sens bien.
Et moi, je sens que vous vous retenez ; vous me diriez de bon cœur que vous me haïssez.
LÀ COMTESSE
Non ; mais je vous le dirai bientAt, si cela continue, et cela continuera sans doute.
LBUO.
n semble que vous le souhaitiez.
LA COMTESSE
Hum! vous ne feriez pas languir mes souhaits.
LÉLIO, d^un air vif et fâché.
Vous me désolez, madame.
LA COMTESSE
Je me retiens, monsieur; je me retiens.
LÉLIO
Arrêtez, comtesse; vous m*avez fait l'honneur d'accorder quelque retour à ma tendresse.
LA COMTESSE
Ahl le beau détail où vous entrez là l
LÉLIO
Le dédit même qui est entre nous...
vous me trouviez trop tranquille; me voici inquiet, et je vous déplais.
LA COMTESSE
Achevez, monsieur, concluez que je suis une capricieuse; voilà ce que vous voulez dire, je vous entends bien. Le compliment que vous me faites est digne de Tentretien dont vous me régalez depuis une heure ; et après cela vous me demandez en quoi vous me déplaisez ! Ah ! l'étrange caractère !
LÉLIO
Mais je ne vous appelle pas capricieuse, madame; je dis seulement que vous vouliez que je fusse jaloux; aujourd'hui je le suis; pourquoi le trouvez-vous mauvais ?
LA COMTESSE
Eh bien I vous direz encore que vous ne m'appelez pas fantasque !
LÉLIO
De grâce, répondez.
LA COMTESSE
Non, monsieur, on n*a jamais dit à une femme ce que vous me dites là ; et je n'ai vu que vous dans la vie qui m*ayez trouvée si ridicule.
LÉLIO
Je chercherais volontiers à qui vous parlez, madame ; car ce discours-là ne peut pas s'adresser à moi.
LA COMTESSE
Fort bien I me voilà devenue visionnaire à préj sent. Continuez, monsieur, continuez; vous ne I voulez pas rompre le dédit; cependant c'est moi I qui ne le veux plus; n'est-il pas vrai?
^ LA COMTESSE. j LÉLIO.
Eh bien ! ce dédit vous chagrine? il n'y a qu'à ! Que d'industrie pour vous sauver d'une quesle rompre. Que ne me disiez-vous cela sur-le- tion fort simple, à laquelle vous ne pouvez réchamp? U y a une heure que vous biaisez pour pondre! arriver là.
LÉLIO
Le rompre! J'aimerais mieux mourir; ne m'assure-t-il pas votre main?
LA COMTESSE
Et qu'est-ce que c'est que ma main sans mon cœur?
LÉLIO
J'espère avoir l'un et l'autre.
LA COMTESSE
Pourquoi me déplaisez-vous donc?
LÉLIO
En quoi ai-je pu vous déplaire? Vous aurez de la peine à le dire vous-même.
LA COMTESSE
Vous êtes jaloux, premièrement.
LÉLIO
Eh! morbleu! madame, quand on aime...
LA COMTESSE
Ahl quel emportement!
LÉLIO
Peut-on s'empêcher d'être jaloux? Autrefois tous me reprochiez que je ne Tétais pas assez;
Oh! je n'y saurais tenir; capricieuse, ridicule, visionnaire et de mauvaise foi ! le portrait est flatteur! Je ne vous connaissais pas, monsieur Lélio, je ne vous connaissais pas ; vous m'avez trompée. Je vous passerais de lajalousie; je ne parle pas de la vôtre , elle n'est pas supportable ; c'est une jalousie terrible, odieuse, qui vient du fond du tempérament, du vice de votre esprit. Ce n'est pas délicatesse chez vous; c'est mauvaise humeur naturelle, c'est précisément caractère. Oh ! telle n'est point la jalousie que je vous demandais ; je voulais une inquiétude douce, qui a sa source dans un cœur timide et bien touché, et qui n'est qu'une I louable méfiance de soi-même. Avec cette jalousie- I là, monsieur, on ne dit point d'invectives aux ' personnes que l'on aime ; on ne les trouve ni ridicules, ni fourbes, ni fantasques; on craint seulement de n'être pas toujours aimé, parce qu'on ne se* croit pas digne de l'être. Mais cela vous passe; ces sentiments-là ne sont pas du ressort d'une âme comme la vêtre. Chez vous, ce sont des emportements, des fureurs, ou c'est pur artifice;
LA FAUSSE SUIVANTE, ACTE II, SCÈNE III
vous soupçonnez injurieusemeat; vous manquez d'estime, de respect, de soumission ; vous vous appuyez sur un dédit; vous fondez vos droits sur des raisons de contrainte. Un dédit, monsieur Lélio ! Des soupçons ! Vous appelez cela de Tamourl Cest un amour à faire peur. Adieu.
LÉLIO
Encore un mot. Vous êtes en colère; mais vous reviendrez ; car vous m'estimez dans le fond.
LA COMTESSE
Soit; j'en estime tant d'autres ! Je ne regarde pas cela comme un grand mérite d'être estimable; on n'est que ce qu'on doit être.
LÉLIO
Pour nous accommoder, accordez-moi une grâce. Vous m'êtes chère ; le chevalier vous aime; ayez pour lui un peu plus de froideur; insinuez-lui qu'il nous laisse, qu'il s'en retourne à Paris.
LA COMTESSE
Lui insinuer qu'il nous laisse, c'est-à-dire, lui glisser tout doucement une impertinence qui me fera tout doucement passer dans son esprit pour une femme qui ne sait pas vivre! Non, monsieur; vous m'en dispenserez, s'il vous plaît. Toute la subtilité possible n'empêchera pas un compliment d'être ridicule, quand ill'est; vous me le prouvez par le vôtre. C'est un avis que je vous insinue tout doucement, pour voug donner un petit essai de ce que vous appelez manière insinuante.
{Elle ton.)