‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 70 sur 1238 · ANNIBAL, ACTE I, SCÈNE IL · texte numérisé non relu

ANNIBAL, ACTE I, SCÈNE IL

DevaDt FlamiDius n*oser prendre sa place. J'en rougis, et jetai sur ce hardi Romaia Des regards qui marquaient un généreux dédain. Mais du destin sans doute un injuste caprice Veut deirani les Romains que tout orgueil fléchisse: Mes dédaigneux regards rencontrèrent les siens, Et les siens, sans effort, confondirent les miens. Jusques au fond du cœur je me sentis émue ; Je ne pouvais ni fuir, ni soutenir sa vue. Je perdis sans regret un impuissant courroux; Mon propre abaissement, Égine, me fut doux. J^oubliai ces respects qui m'avaient offensée ; Mon père même alors sortit de ma pensée : Je m'oubliai moi-même, et ne m'occupai plus Qu*à voir et n'oser voir le seul Flaminius. Égine, ce récit, que j'ai honte de faire. De tous mes mouvements t'explique le mystère.

éCINE.

De ce Romain si fier, qui fut votre vainqueur. Sans doute, à votre tour, vous surprîtes le cœur.

LAOOICB.

J'ignore jusqu'ici si je touchai son âme : rexaminai pourtant s'il partageait ma flamme; J'observai si ses yeux ne m'en apprendraient rien : Mais je le voulais trop pour m'en instruire bien. Je le crus cependant, et, si sur l'apparence n est permis de prendre un peu de confiance, Egine, il me sembla que, pendant son séjour. Dans son silence même éclatait son amour. Mille indices pressants mêle faisaient comprendre : Quand je te les dirais, tu ne pourrais m'entendre ; Moi-même, que l'amour sut peut-être tromper. Je les sens, et ne puis te les développer. Flaminius partit, Égine, et je veux croire Qu'il ignora toujours ma honte et sa victoire. Hélas! pour revenir à ma tranquillité.

Que de maux à mon cœur n'en a-t-il pas coûté I J'appelai vainement la raison à mon aide : Elle irrite l'amour, loin d'y porter remède. Quand sur ma folle ardeur elle m'ouvrait les yeux, En rougissant d'aimer, je n'en aimais que mieux. Je ne me servis plus d'un secours inutile; J'attendis que le temps vtntme rendre tranquille : Je le devins, Égine, et j'ai cru l'être enfin. Quand j'ai su le retour de ce même Romain. Que ferai-je, dis-moi, si ce retour funeste [reste? D'un malheureux amour trouve en moi quelque Quoi ! j'aimerais encore l Ah I puisque je le crains, Pourrais-je me flatter que mes feux sont éteints? D*où naîtraient dans mon cœur de si promptes alarmes? Et si je n'aime plus, pourquoi verser des larmes? Cependant, chère Égine, Annibal a ma foi, El je sais destinée à vivre sous sa loi. Sans amour, il est vrai, j'allais être asservie ; M^s j'allais partager la gloire de sa vie. Mon âme, que flattait un partage si grand. Se disait qu'un héros valait bien un amant. Hélas! pî dans ce jour mon amour se ranime, Je deviendrai bien moins épouse que victime.

N'importe, quelque sort qui m'attende aujourd'hui, J'achèverai l'hymen qui doit m'unir à lui. Et, dût mon cœur brûler d'une ardeur éternelle, Égine, il a ma foi ; je lui serai fidèle.

EGINE

Madame, le voici.

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