‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 708 sur 1238 · LÉLIO, LA COMTESSE, LE CHEVAUER, TRIVELIN · texte numérisé non relu

LÉLIO, LA COMTESSE, LE CHEVAUER, TRIVELIN

ARLEQULN.

LA COMTESSE

Lélio, mon frère ne viendra pas si tôt. Ainsi, il n'est plus question de l'attendre, et nous finirons quand vous voudrez.

LE CHEVAUER, ÙOi à Ulio.

Courage; encore une impertinence, et puis c'est tout.

LÉLIO

Ma foi, madame, oserai-je vous parler franchement? Je ne trouve plus mon cœur dans sa situation ordinaire.

LA COMTESSE

Comment donc! expliquez-vous; ne m'aimezvous plus?

LÉUO.

Je ne dis pas cela tout à fait; mais mes inquiétudes ont un peu rebuté mon cœur.

LA COMTESSE

El que signifie donc ce grand étalage de trans-

LA FAUSSE SUIVANTE, ACTE III, SCÈNE IX

ports que vous venez de me Taire? Qu'est devenu votre désespoir? N'était-ce qu'une passion de théâtre? Il semblait que vous alliez mourir, si je n*y avais mis ordre. Expliquez-vous, madame ; je n'en puis plus, je souffre...

LBLIO.

Ma foi, madame, c'est que je croyais que je ne risquerais rien, et que vous me refuseriez.

LA COMTESSE

Vous êtes un excellent' comédien. Et le dédit, qu'en ferons-nous, monsieur?

LÉLIO

Nous le tiendrons, madame ; j'aurai l'honneur de vous épouser.

LÀ COMTESSE

Quoi donc ! vous m'épouserez, et vous ne m'aimez plus !

LELIO

Cela n*y fait de rien, madame ; cela ne doit pas vous arrêter.

LA COMTESSE

Allez, je vous méprise, et ne veux point de vous. »

LÉLIO. I

Et le dédit, madame, vous voulez donc bien i l'acquitter?

Qu'entends-je, Lélio? Où est la probité?

LE CHEVALIER

Monsieur ne pourra guère vous en dire des nouvelles ; je ne crois pas qu'elle soit de sa conoaissance. Mais il n'est pas juste qu'un misérable dédit vous brouille ensemble. Tenez, ne vous gênez plus ni l'un ni Tautre ; le voilà rom^\i.{Il le déchire,) Ah! ah!ahl

LÉLIO

Ah, fourbe !

LE CHEVALIER, riottt.

Ah I ah ! ah ! consolez-vous, Lélio ; il vous reste une demoiselle de douze mille livres de rente ; ah ! ah ! On vous a écrit qu'elle était belle; on vous a trompé ; car la voilà ; mon visage est l'original du sien.

LA COMTESSE

Ah I juste ciel !

LE CHEVALIER

Ma métamorphose n'est pas du goût de vos tendres sentiments, ma chère comtesse. Je vous aurais menée assez loin, si j'avais pu vous tenir compagnie. Voilà bien de Famour de perdu ; mais, en revanche, voilà une bonne somme de sauvée. Je vous conterai le joli petit tour qu'on voulait vous jouer.

LA COMTESSE

Je n'en connais point de plus triste que celui que vous me jouez vous-même.

LE CHBVAUER.

Consolez-vous. Vous perdez d'aimables espérances. Je ne vous les avais données que pour votre bien. Regardez le chagrin qui vous arrive comme une petite punition de votre inconstance; vous avez quitté Lélio moins par raison que par légèreté, et cela mérite un peu de correction. A votre égard, seigneur Lélio, voici votre bague. Vous me l'avez donnée de bon cœur, et j'en dispose en faveur de Trivelin et d'Arlequin. Tenez, mes enfants; vendez cela, et partagez-en rargcot.

TRIVEUN ET ARLEQUIN.

Grand merci 1

TRIVELIN

Voici les musiciens qui viennent vous donner la fêle qu'ils ont promise.

LE CHEVALIER, à Lélio,

Voyez-la, puisque vous êtes ici. Vous partirez après; ce sera toujours autant de pris.

DIVERTISSEMENT

Cet amour dont nos Cœurs se laissent enflammer.

Ce charme si touchant, ce doux plaisir d'aimer.

Est le plus grand des biens que le ciel nous dispense.

Livrons-nous donc sans résistance

A Tobjet qui vient nous charmer.

Au milieu des transports dont il remplit notre àme, Jurons-lui mille fois une éternelle flanmie. Mais n'inspire-t-il plus ces aimables transports? Trahissons aussitôt nos serments sans remords. Ce n'est plus à Tobjet qui cesse de nous plaire Que doivent s'adresser les serments qu'on a faits;

C'est à l'Amour qu'on les vit faire, Cest lui qu'on a juré de ne quitter jamais.

Jurer d'aimer toute sa vie, N'est pas un rigoureux tourment.

Savez-vous ce qu*il signifie?

Ce n'est ni Philis, ni Silvie, Que Ton doit aimer constamment ; C'est l'objet qui nous fait envie.

Amants, si votre caractère, Tel qu'il est, se montrait à nous, ; Quel parti prendre, et comment faire? Le célibat est bien austère ; Faudrait-il se passer d'époux?

Mais il nous est trop nécessaire.

Mesdames, vous allez conclure Que tous les hommes sont maudits; Bkfals doucement et point d'injure; Quand nous ferons votre peinture, Elle est, je vous en avertis, Cent fois plus drôle, je vous jure.

Page 1