‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 722 sur 1238 · L'ILE DES ESCLAVES, SCÈNE VL · texte numérisé non relu

L'ILE DES ESCLAVES, SCÈNE VL

encore une fols nous sommes d'honnêtes gens à celte heure, il faut songer à cela; il n'est plus question de familiarité domestique. Allons, procédons noblement; n'épargnez ni compliments ni révérences.

ARLEQUIN

Et vous, n'épargnez point les mines. Courage ! quand ce ne serait que pour nous moquer de nos patrons. Garderons-nous nos gens?

CLÉANTHIS.

Sans difficulté; pouvons-nous être sans eux? c'est notre suite ; qu'ils s'éloignent seulement.

ARLEQUIN, à Ipfiicrate.

Qu*on se retire à dix pas.

{Iphicrate et Euphrosine s^éloiffnent en faisant dei gestes dUtonnement et de douleur, Cléantbis regarde aller Iphicrate, et Arlequin, Evphrosine,) ARLEQUIN, se promenant sur le théâtre avec Cléanlliis.

Remarquez-vous, madame, la clarté du jour?

CLÉANTHIS.

Il fait le plus beau temps du monde ; on appelle cela un jour tendre.

ARLEQUIN

Un jour tendre! Je ressemble donc au jour, madame.

CLÉANTHIS.

Comment! vous lui ressemblez?

ARLEQUIN

Eh palsambleu! le moyen de n'être pas tendre, quand on se trouve tête à tête avec vos grâces? (A ce mot^ il saute de joie.) Oh ! oh ! oh ! oh !

Qu'avez-vous donc? vous défigurez notre conversation.

ARLEQUIN

Oh! ce n'est rien; c'est que je m'applaudis.

CLÉANTHIS.

Rayez ces applaudissements, ils nous dérangent. {Continuant.) Je savais bien que mes grâces entreraient pour quelque chose ici. Monsieur, vous êtes galant, vous vous promenez avec moi, vous me dites des douceurs ; mais finissons, en voilà assez, je vous dispense des compliments.

ARLEQUIN

Et moi, je vous remercie de vos dispenses.

CLÉANTHIS.

Vous m'allez dire que vous m'aimez, je le vois bien; dites, monsieur, dites; heureusement on n'en croira rien. Vous êtes aimable, mais coquet, et vous ne persuaderez pas.

AnLKQiUIN, V arrêtant par le bras, et se mettant à genoux.

Faut-il m'agenouiller, madame, pour vous convaincre de mes flammes, et de la sincérité de mes feux?

CLÉANTHIS.

Mais ceci devient sérieux. Laissez-moi, je ne veux point d'affaires; levez-vous. Quelle vivacité! Faut-il vous dire qu'on vous aime? Ne peut-on en être quitte à moins? Cela est étrange !

ARLEQUIN, riant à genoux.

Ah! ah! ah! que cela va bien! Nous sommes aussi bouffons que nos patrons, mais nous sommes plus sages.

CLÉANTHIS.

Oh ! vous riez, vous gâtez tout.

ARLEQUIN

Ah ! ah! par ma foi, vous êtes bien aimable, et moi aussi. Savez-vous bien ce que je pense?

CLÉANTHIS.

Quoi?

ARLEQUIN

Premièrement, vous ne m'aimez pas, si ce n'est par coquetterie, comme le grand monde.

CLÉANTHIS.

Pas encore, mais il ne s'en fallait plus que d'un mot, quand vous m'avez interrompue. Et vous, m'aimez-vous?

ARLEQUIN

J'y allais aussi, quand il m'est venu une pensée* Comment trouvez-vous mon Arlequin?

CLÉANTHIS.

Fort à mon gré. Mais que dites-vous de ma suivante?

ARLEQUIN

Qu'elle est friponne !

CLÉANTHIS.

J'entrevois votre pensée.

Voilà ce que c'est ; tombez amoureuse d'Arlequin, et moi de votre suivante. Nous sommes assez forts pour soutenir cela.

CLÉANTHIS.

Cette imaginatioh-là me rit assez. Ils ne sauraient mieux faire que de nous aimer, dans le fond.

ARLEQUIN

Us n'ont jamais rien aimé de si raisonnable, et nous sommes d'excellents partis pour eux.

CLÉANTHIS.

Soit. Inspirez à Arlequin de s'attacher à moi ; faites-lui sentir l'avantage qu'il y trouvera dans la situation où il est. Qu'il m'épouse, il sortira tout d'un coup d'esclavage. Cela est bien aisé, au bout du compte. Je n'étais ces jours passés qu'une esclave; mais enfin me voilà dame et maltresse d'aussi bon jeu qu'une autre. Je la suis par hasard : n'est-ce pas le hasard qui fait tout? Qu'y a-t-il à dire à cela? J'ai même un visage de condition ; tout le monde me l'a dit.

ARLEQUIN

Pardi ! je vous prendrais bien, moi, si je n'aimais pas votre suivante un petit brin plus que vous. Conseillez-lui aussi de l'amour pour ma petite personne, qui, comme vous voyez, n'est pas désagréable.

CLÉANTHIS. .

Vous allez être content; je vais appeler Cléanthis, je n'ai qu'un mot à lui dire; éloignez-vous

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