‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 73 sur 1238 · PRUSIAS, ANNIBAL, AMILCAR · texte numérisé non relu

PRUSIAS, ANNIBAL, AMILCAR

PRUSIAS

Enfin, Flamînius va bientôt nous instruire Des motifs importants qui peuvent le conduire. Avant la fin du jour, seigneur, nous Talions voir,

Et déjà je m'apprête à l'aller recevoir.

ANNIBAL

Qu'en tends-je? vous, seigneur!

PRUSIAS

D'où vient cette surprise ?

Je lui fais un honneur que l'usage autorise: J'imite mes pareils...

ANNIBAL

Eh ! n'êtes- vous pas roi ?

PRUSIAS

Seigneur, ceuxdont je parleontmêmerangquemoi.

ANNIBAL

Eh quoi 1 pour vos pareils voulez-vous reconnaître Des hommes, par abus appelés rois sans l'être ; Des esclaves de Rome, et dont la dignité Est l'ouvrage insolent de son autorité; Qui, du trône héritiers, n'osent y prendre place, Si Rome auparavant n'en a permis l'audace; Qui, sur ce trône assis, et le sceptre à la main, S'abaissent à l'aspect d'un citoyen romain ; Des rois qui, soupçonnés de désobéissance. Prouvent à force d'or leur honteuse innocence, Et que d'un fier Sénat l'ordre souvej:it fatal Expose en criminels devant son tribunal ; Méprisés des Romains autant que méprisables? Voilà ceux qu'un monarque appelle ses semblables I Ces rois dont le Sénat, sans armer tles soldats, A de vils concurrents adjuge les États; Ces clients, en un mot, qu'il punit et protège, Peuvent de ses agents augmenter le cortège. Mais vous, examinez, en voyant ce qu'ils sont, Si vous devez encor imiter ce qu'ils font.

PRUSUS.

Si ceux dont nous parlons vivent dans l'infamie. S'ils livrent aux Romains et leur sceptreet leur vie. Ce lâche oubli du rang qu'ils ont reçu des dieux. Autant qu'à vous, seigneur, me parait odieux : Mais donner au Sénat quelque marque d'estime. Rendre à ses envoyés un honneur légitime. Je l'avoûrai, seigneur, j'aurais peine à penser Qu'à de honteux égards ce fût se rabaisser : Je crois pouvoir enfin les imiter moi-même, Et n'en garder pas moins les droits du rangsupréme,

ANNIBAL

Quoil seigneur, votre rang n'est pas sacrifié, Eu courant au-devant des pas d'un envoyé 1 C'est montrer votre estime, en produire des marques Que vous ne croyez pas indignes des monarques I L'ai-je bien entendu? De quel œil, dites-moi, Voyez-vous le Sénat? et qu'est-ce donc qu'un roi? Quel discours! juste ciel 1 de quelle fantaisie L'âme aujourd'hui des rois est-elle donc saisie? Et quel est donc enfin le charme ou le poison Dont Rome semble avoir altéré leur raison? Cet orgueil, que leur cœur respire sur le trône, Au seul nom de Romain, fuit et les abandonne; Et d'un commun accord, ces maîtres des humains. Sans s'en apercevoir, respectent les Romains! 0 rois! et ce respect, vous l'appelez estime!

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