LE JEU DE UAMOUR ET DU HASARD, ACTE I, SCÈNE H
amant de cette espëce-Ià veuille se marier dans les formes; il n*y a presque point de ûlle, sil lui faisait la cour, qui ne fût en danger de l'épouser sans cérémonie. Aimable^ bien fait, voilà de quoi vivre pour Tamour; sociable et spirituel, voilà pour l'entretien de la société : pardi ! tout en sera bon dans cet homme-là ; l'utile et l'agréable, tout s'y trouve.
SILVIA
Oui, dans le portrait que tu en fais^ et on dit qu'il y ressemble; mais c'est un on dit, et je pourrais bien n'être pas de ce sentiment-là, moi : il est bel homme, dit-on, et c'est presque tant pis.
LISBTTB.
Tant pis, tant pis : mais voilà une pensée bien hétéroclite.
SILVIA
Cest une pensée de très-bon sens: volontiers un bel homme est fat^ je l'ai remarqué.
Oh ! il a tort d'être fat, mais il a raison d'être beau.
SILVU.
On ajoute qu'il est bien fait; passe*
LISETTE
Oui-da, cela est pardonnable.
SILVIA
De beauté et de bonne mine; je l'en dispense; ce sont là des agréments superflus.
LISETTE
Yertuchoux! si je me marie jamais, ce superflu là sera mon nécessaire.
SILVIA
Tu ne sais ce que tu dis; dans le mariage, on a plus souvent affaire à l'homme raisonnable qu'à l'aimable homme : en un mot, je ne lui demande qu'un bon caractère, et cela est plus difficile à trouver qu'on ne pense. On loue beaucoup le sien, mais qui est-ce qui a vécu avec lui? Les hommes ne se contrefont-ils pas, surtout quand ils ont de l'esprit? N'en aî-je pas vu, moi, qui paraissaient avec leurs amis, les meilleurs gens du monde? C'est la douceur, la raison, l'enjouement même; il n'y a pas jusqu'à leur physionomie qui ne soit garant de toutes les bonnes qualités qn'on leur trouve. Monsieur lin tel a Tair d'un galant homme, d'un homme bien raisonnable, disait-on tous les jours d'Ergaste : aussi l'est-il, répondait-on ; je l'ai répondu moi-même. Sa physionomie ne vous ment pas d'un mot. Oui , fiez-vous-y à cette physionomie si douce, si prévenante, qui disparait un quart d'heure après pour faire place à un visage sombre, brutal, farouche, qui devient l'effroi de toute une maison. Ërgaste s'est marié; sa femme, ses enfants, âon domestique, ne lui connaissent encore que ce visage-là, pendant qu'il promène partout ailleurs cette physionomie si aimable que nous lui voyons, et qui n'est qu'un masque qu'il prend au sortir de chez luil
LISETTE
Quel fantasque avec ces deux visages!
SILVU.
N'eston pas content de Léandre, quand on le voit? Eh bien! chez lui, c'est un homme qui ne dit mot, qui ne rit ni qui ne gronde; c'est une âme glacée, solitaire, inaccessible; sa femme ne la connaît point, n'a point de commerce avec elle; elle n'est mariée qu'avec une figure qui sort d'un cabinet, qui vient à table, et qui fait expirer de lan^^ gueur, de froid et d'ennui tout ce qui l'environné: n'est-ce pas là un mari bien amusant?
LISETTE
Je gèle au récit que vous m'en faites; mais Tersandre, par exemple?
SILVIA
Oui, Tersandre! il venait l'autre jour de s'emporter contre sa femme; j'arrive, on m'annonce; je vois un homme qui vient à moi les bras ouverts, d'un air serein, dégagé; vous auriez dit qu'il sortait de la conversation la plus badine ; sa bouche et ses yeux riaient encore. Le fourbe! Voilà ce que c'est que les hommes : qui est-ce qui croit que sa femme est à plaindre avec lui? Je la trouvai tout abattue, le teint plombé, avec des yeux qui venaient de pleurer; je la trouvai comme je serai peut-être: voilà mon portrait à venir; je vais du moins risquer d'en être une copie. Elle me fit pitié, Lisette; si j'allais te faire pitié aussi? cela est terrible, qu*en dis-tu? Songe à ce que c'est qu'un mari.
LISETTE
Un mari? c*est un mari : vous ne déviez pas I finir par ce mot-là; il me raccommode avec tout le reste.