‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 785 sur 1238 · M. ORGON, SILVIA, LISETTE · texte numérisé non relu

M. ORGON, SILVIA, LISETTE

M. ORGON

Eh! bonjour, ma fille. La nouvelle que je viens t'annoncer te fera-t-elle plaisir? Ton prétendu arrive aujourd'hui, son père me l'apprend par cette lettre-ci. Tu ne me réponds rien : tu me parais triste. Lisette, de son côté, baisse les yeux. Qu'est-ce que cela signifie? Parle donc, toi, de quoi s'agit-il?

LISETTE. '

Monsieur, un visage qui fait trembler, un autre qui fait mourir de froid, une âme gelée qiiî se tient à. l'écart, et puis le portrait d'une femme qui a le visage abattu, un teint plombé, des yeux bouffis et qui viennent de pleurer; voilà, monsieur, tout ce que nous considérons avec tant de recueillement.

M. ORGON

Que veut dire ce galimatias? une âme, un portrait. Explique-toi donc : je n'y entends fîen.

lE J£U DE L*AMOUR ET DU HASARD, ACTE I, SCÈNE IIL

.8ILVIA.

C'est que j'entretenais Lisette du malheur d'une femme maltraitée par son mari : je lui citais celle de Tersandre, que je trouvai l'autre jour fort abattue, parce que son mari venait de la quereller; et je faisais là-dessus mes réflexions.

LISETTE

Oui, nous parlions d*une physionomie qui va et i^ui vient; nous disions qu'un mari porte un masque avec le monde, et une grimace avec sa femme.

De tout cela, ma fille, je comprends que le mariage t'alarme, d'autant plus que tu ne connais point Dorante.

USBTTB.

Premièrement, il est beau; et c'est presque tant pis.

M. ORGON

Tant pis! Réves-tu, avec ton tant pis?

LISETTE

Moi, je dis ce qu'on m'apprend; c'est la doctrine de madame ; j'étudie sous elle»

M. OBGON.

. Allons, allons, il n'est pas question de tout cela. Tiens, ma chère enfant,, tu saîscoasbien je t'aime. Dorante vient pour t'épouser : dans le dernier voyage que je fis en province, j'arrèUi ce ma* rlage-là avec son père, qui est mon intime, et ancien ami; mais ce fut à condition que vous vous plairiez à tous deux, et que vous auriez entière liberté de vous expliquer là-dessus. Je te défends toute complaisance à mon égard : si Dorante ne te convient 'point, tu n'as qu'à le dire, et il repart; si tu ne lui convenais pas, il repart de même.

LISETTE

Un duo de tendresse en décidera comme à l'Opéra : Vous me vouleiria voua veux, vite un notaire; ou bien : M'aîmez-Tous? non, ni moi non plus; yite à cheval.

M. ORGON

Pour moi, je n'ai jamais vu Dorante; il était absent quand j'étais chez son père : mais, sur tout le bien qu'on m'en a dit, je ne saurais craindre que vous vous remerciiez ni l'un ni l'autre.

SILYIA.

Je suis pénétré de vos bontés, mon père; vous me défendez toute complaisance, et je vous obéirai.

M. ORGON

Je te l'ordonne.

SILYIA.

Mais si j'osais, je vous proposerais, sur une idée qui me vient, de m'accorder une grâce qui me tranquilliserait tout à fait.

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