‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 808 sur 1238 · DORANTE, SILVIA · texte numérisé non relu

DORANTE, SILVIA

DORANTE

Lisette, quelque éloignement que tu aies pour moi, je suis forcé de te parler; je crois que j'ai à me plaindre de toi.

SILVIA

Bourguignon, ne nous tutoyons plus, je t'en prie.

DORANTS.

Comme tu voudras.

SILVIA

Tu n'en fais pourtant rien.

DORANTE

Ni toi non plus; tu me dis : Je t'en prie.

SILVIA

C'est que cela m'est échappé.

DORANTE

Eh bien I crois-moi, parlons comme nous pourrons; ce n'est pas la peine de nous gêner pour le peu de temps que nous avons à nous voir.

SILVU.

Est-ce que ton maître s'en va? Il n'y aurait pas grande perte.

DORANTE

Ni à moi non plus, n'est-il pas vrai? J'achève ta pensée.

SILVIA

Je l'achèverais bien moi-même, si j'en avais envie; mais je ne songe pas à toi.

DORANTE

Et moi, je ne te perds point de vue.

SILVIA

Tiens, Bourguignon, une bonne fois pour toutes, demeure, va-t'en, reviens, tout cela doit m'ètre indifTérent, et me 1 est en effet ! je ne te veux ni bien ni mal; je n% te hais ni ne t'aime, ni ne t'aimerai, à moins que l'esprit ne me tourne : voilà mes dispositions; ma raison ne m'en permet point d'autres, et je devrais me dispenser de te le dire.

DORANTE

Mon malheur est inconcevable; tu m'ôtes peutêtre tout le repos de ma vie.

SILVIA

Quelle fantaisie il s'est allé mettre dans l'esprit! 11 me fait de la peine : reviens à toi ; tu me parles, je te réponds; c'est beaucoup, c'est trop même, tu peux m'en croire; et si tu étais instruit, en vérité^

tu serais content de moi, tu me trouverais d'une bonté sans exemple, d'une bonté que je blâmerais dans une autre : je ne me la reproche pourtant pas, le fond de mon cœur me rassure ; ce que je fais est louable; c'est par générosité que je te parle, mais il ne faut pas que cela dure; ces générosités-là ne sont bonnes qu'en passant, et je ne suis pas faite pour me rassurer toujours «ur l'innocence de mes intentions; à la un, cela ne ressemblerait plus à rien : ainsi finissons, Bourguignou, finissonsje t'en prie. Qu'est-ce que cela signifie? C'est se moquer; allons, qu'il n'en soit plus parlé.

DORANTE

Ah! ma chère Lisette^ que je souffre!

SILVIA

Venons à ce que tu voulais me dire : tu te plaignais de moi quand tu es entré; de quoi était-il question?

DORANTE

De rien, d'une bagatelle ; j'avais envie de te voir, et je crois que je n'ai pris qu'un prétexte.

SILVIA, à part.

Que dire à cela? Quand je me fâcherais, il n'en serait ni plus ni moins.

DORANTE

Ta maîtresse, en partant, a paru m'accuser de l'avoir parlé au désavantage de mon mattre.

SILVIA

Elle se l'imagine ; et si elle t'en parle encore, tu peux nier hardiment : je me charge du reste.

DORANTE

Eh! ce n'est pas cela qui m'occupe.

SILVIA

Si tu n'as que cela à me dire, nous n'avons plus que faire ensemble.

Laisse-moi du moins le plaisir de te voir.

SILVIA

Le beau motif qu'il me fournit là! j'amuserai la passion de Bourguignon! Le souvenir de tout ceci me fera bien rire un jour.

DORANTE

Tu me railles; tu as raison : je ne sais ce que je dis. ni ce que je te demande. Adieu.

SILVIA

Adieu : tu prends le bon parti... Mais, à propos de tes adieux, il me reste encore une chose à savoir. Vous partez, m'as-tu dit : cela est-il sérieux?

DORANTE

Pour moi, il faut que je parte, ou que la tête me tourne.

SILVIA

Je ne t'arrêtais pas pour cette réponseJà, par exemple.

DORANTE

Et je n'ai fait qu'une faute, c'est de n'être pas parti dès que je t'ai vue.

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