LE TRIOMPHE DE L'AMOUR, ACTE I, SCÈNE L
dont il commandait alors les armées, devint, pendant son absence, amoureux de sa mattrese, et Fenleva. Léonidas, outré de douleur, et chéri des soldats, vint comme un furieux attaquer Clcomône, le prit avec la princesse son épouse, et les enferma tous deux. Au bout de quelques années, Cléomène mourut aussi bien que la princesse son épouse, qui ne lui survécut que six mois. La reine, en mourant, mit au monde un prince qui disparut, et qu'on eut l'adresse de soustraire à Léonidas. Celui-ci n'en découvrit jamais la moindre trace, et mourut à son tour sans enfants, regretté du peuple qu'il avait bien gouverné, et qui lui vit tranquillement succéder son frère. C'est à ce frère que je dois la naissance , et que j'ai succédé moi-même,
UKRMIDAS.
Oui; mais tout cela ne dit encore rien de notre déguisement, ni des portraits dont j'ai fait la copie ; et voilà ce que je veux savoir.
PHOCION
Doucement! Ce prince, qui reçut la vie dans la prison de sa mère, qu'une main inconnue enleva dès qu'il fut né, et dont Léonidas ni mon père n'ont jamais entendu parler, j'en ai des nouvelles, moi.
HBRMIDAS.
Le ciel en soit loué! Vous l'aurez donc bientôt en votre pouvoir?
PHOCION
Point du tout; c'est moi qui vais me mettre au sien.
HERMIDÀS.
Vous, madame! vous n'en ferez rien; je vous jure; je ne le souffrirai jamais. Comment donc!
PHOCION
Laisse-moi achever. Ce prioce est depuis dix ans chez le sage Hermocrate, qui Ta élevé, et à qui Euphrosine, parente de Cléomène, le confîa, sept ou huit ans après qu'il fut sorti de prison. Tout ce que je te dis là, je le sais d'un domestique qui était, il n'y a pas longtemps, au service d'Hermocrate, et qui est venu m'en informer en secret, dans l'espoir d'une récompense.
HERUIDAS.
N'importe, il faut s'assurer de sa personne, madame.
PHOCION
Ce n'est pourtant pas là le parti que j'ai pris; un sentiment d'équité, et je ne sais quelle inspiration, m'en ont fait adopter un autre. J'ai d'abord voulu voir Agis ; c*est le nom du prince. J'appris qu'Hermocrate et lui se promenaient tous les jours dans la forêt qui est à côté de mon château. Sur cette instruction, j'ai quitté, comme tu sais, la ville, je suis venue ici, j'ai vu Agis dans cette forêt, à l'entrée de laquelle j'avais laissé ma suite. Le domestique qui m'y attendait me montra ce prince lisant dans un endroit du bois assez
épais. Jusque-là j'avais bien entendu parler de l'amour; mais je n'en connaissais que le nom. Figure-toi, Corine, un assemblage de tout ce que les Grâces ont de noble et d'aimable ; à peine t'imagineras-tu les charmes de la figure et de la physionomie d'Agis.
HEBMIOAS.
Ce que je commence à imaginer de plus clair» c'est que ces charmes-là pourraient bienavoirmîs les nôtres en campagne.
PHOaON.
J'oublie de te dire que, lorsque je me retirai, Hermocrate parut ; car le domestique, en se cachant, me dit que c'était lui; et ce philosophe s'arrêta pour me prier de lui dire si la princesse ne se promenait pas dans la forêt, ce qui me marqua qu'il ne me connaissait point. Je lui répondis, assez déconcertée, qu'on disait qu'elle y était, et je m'en retournai au château.
Voilà, certes, une aventure bien singulière.
PHOCION
Le parti que j'ai pris l'est encore davantage. Je n'ai feint d'être indisposée et de ne voirpersonne, que pour être libre de venir ici. Je vais, sous le nom du jeune Phocion qui voyage, me présenter à Hermocrate, comme attire par l'estime de sa sagesse ; je le prierai de me laisser passer quelque temps avec lui, pour profiter de ses leçons; je tâcherai d'entretenir Agis, et de disposer son cœur à mes fins. Je suis née d'un sang qu'il doit haïr; ainsi je lui cacherai mon nom; car de quelques charmes dont on me flatte, j'ai besoin que l'amour, avant qu'il me connaisse, les mette à l'abri de la haine qu'il a sans doute pour moi.
HERMIDAS.
Oui; mais,madame, si, sous votre habitd'homme, Hermocrate allait reconnaître cette dame à qui il a parlé dans la forêt, vous jugez bien qu'il ne vous gardera pas chez lui.
PHOCION
J'ai pourvu à tout, Corine, et, s'il me reconnaît, tant pis pour lui. Je lui garde un piège, dont j'espère que toute sa sagesse ne le défendra pas. Je serais pourtant fâchée qu'il me réduisît à la nécessité de m'en servir; mais le but de mon entreprise est louable, c'est l'amour et la justice qui m'inspirent. J'ai besoin de deux ou trois entretiens avec Agis; tout ce que je fais est pour les avoir. Je n'en attends pas davantage, mais il me les faut; et, si je ne puis les obtenir qu'aux dépens du philosophe, je n'y saurais que faire.
HERMIDAS.
Et cette sœur qui est avec lui, et dont apparemment l'humeur doit être austère, consentirat-elle au séjourd'unétrangeraussi jeune et d'aussi bonne mine que vous?
PHOCION
Tant pis pour elle aussi, si elle me fait obstacle;