‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 847 sur 1238 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

HERMOCRATE, PHOaON.

Ou je me trompe, seigneur, oji vous ne m'êtes pas inconnu.

PHOCION

Moi, seigneur?

HERMOCRATE

Ce n'est pas sans raison que j'ai voulu vous parler en secret; j'ai des soupçons dont Téclaircissement ne demande point d'éclat, et c'est vous à qui je l'épargne.

PHOCION

Quels sont donc ces soupçons?

HERMOCRATE

Vous ne vous appelez point Phoeion.

PHOCION, ù part.

Il se ressouvient de la forêt.

HERMOCRATE

Celui dont vous prenez le nom est actuellement à Athènes; je l'apprends par une lettre de Mermécide.

PHOCION

Ce peut être quelqu'un qui se nomme comme moi.

HERMOCRATE

Ce n'est pas là tout; c'est que ce nom supposé est la moindre erreur où vous voulez nous jeter.

PHOCION

Je ne vous entends point, seigneur.

HERMOCRATE

Cet habit-là n'est pas le vôtre; avouez-le, madame; je vous ai vue ailleurs.

PHOCION, affectant d'être surpris.

Vous dites vrai, seigneur.

HERMOCRATE

Les témoins, comme vous voyez, n'étaient pas nécessaires; du moins ne rougissez-vous que devant moi.

PHOCION

Si je rougis, je neme rends pas justice, seigneur, et c'est un mouvement que je désavoue ; mon déguisement n'enveloppe aucun projet dont je doive être confuse.

HERMOCRATE

Moi, qui entrevois ce projet, je n'y vois cependant rien de convenable à l'innocence des mœurs de votre sexe, rien dont vous puissiez vous applaudir. L'idée de venir m'enlever Agis, mon élève, d'essayer sur lui de dangereux appas, de jeter dans son cœurun trouble presque toujours funeste; cette idée-là, ce me semble, n'a rien qui doive vous dispenser de rougir, madame.

PHOCION

Agis I qui? ce jeune homme qui vient de paraître ici ?Sont-ce là vos soupçons? Ai-je rien en moi qui les justifie? Est-ce ma physionomie qui vous lesinspire, et les mérite-t-eïle? Faut-il que ce soit vous qui me fassiez cet outrage? Faut-il que des sentiments tels que les miens l'attirent? et les dieux, qui savent mes desseins, ne me le devaientils pas épargner? Non, seigneur, je ne viens point ici troubler le cœur d'Agis. Tout élevé qu'il est par vos mains, tout fort qu'il est de la sagesse de vos leçons, ce déguisement pour lui n*eût pas été nécessaire. Si je l'aimais, j'en aurais espéré la conquête à moins de frais; il n'aurait fallu que me montrer peut-être, que faire parler mes yeux ; son âge et mes faibles appas m'auraient fait raison de son cœur. Mais ce n'est pas à lui que le mien en veut. Celui que je cherche est plus difficile à surprendre; il ne relève point du pouvoir de mes yeux; mes appas ne feront rien sur lui. Vous voyez que je ne compte point sur eux, que je n'en fais pas ma ressource. Je ne les ai pas mis en état de plaire, et je les cache sous ce déguisement, parce qu'ils me seraient inutiles.

HERMOCRATE

Mais ce séjour que vous voulez faire chez moi, madame, qu'a-t-il de commun avec vos desseins, si vous ne songez pas à Agis?

PHOCION

Eh quoi I toujours Agis ! Eh ! seigneur, épargnez à votre vertu le regret d'avoir oflensé la mienne. N'abusez point contre moi des apparences d'une aventure peut-être encore plus louable qu'innocente, que vous me voyez soutenir avec un cou* rage qui doit étonner vos soupçons, et dont j'ose attendre votre estime, quand vous en saurez les

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