‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 848 sur 1238 · LE TRIOMPHE DE L'AMOUR, ACTE I, SCÈNE VIIL · texte numérisé non relu

LE TRIOMPHE DE L'AMOUR, ACTE I, SCÈNE VIIL

fliolirs.Ne me parlez donc plus d*Agis; je ne songe pointàluî, je le répète. En voulez- vous des preuves incontestables? Elles ne ménageront point la fierté de mon sexe; mais je n'en apporte ici ni la vanité ni Tindustrie. J'y viens avec un orgueil plus noble que le sien; vous le verrez, seigneur. 11 s'agit à présent de vos soupçons, et deux mots vont les détruire. Celui que j'aime veut-il me donner sa main? voilà la mienne. Agis n'est point ici pour accepter mes offres.

HERMOCRATB.

Je ne sais donc plus à qui elles s'adressent.

PHOCION

Vous le savez, seigneur, et je viens de vous le dire; je ne m'expliquerais pas mieux en nommant Hermocrate.

HBRMOCRATE.

Moi ! madame?

PHOCION

Vous êtes instruit, seigneur.

HERMOCRATE

Je le suis en effet, et ne reviens point du trouble où ce discours me jette. Moi, l'objet des mouvements d'un cœur tel que le vôtre!

PHOCION

Seigneur, écoutez-moi ; j'ai besoin de me justifier après l'aveu que je viens de faire.

HERMOCRATE

Non, madame, je n'écoute plus rien, toute justification est inutile. Vous n'avez rien à craindre de mes idées; calmez vos inquiétudes là-dessus; mais, de grâce, laissez-moi. Suis-je fait pour être aimé? Vous attaquez une âme solitaire et sauvage, à qui l'amour est étranger; ma rudesse doit rebuter votre jeunesse et vos charmes, et mon cœur en un mot ne pourrait rien pour le vôtre.

PHOCION

Ehl je ne lui demande point de partager mes sentiments; je n'ai nul espoir, et si j'en ai, je le désavoue ; mais souffrez que j'achève. Je vous ai dit que je vous aime ; voulez-vous que je reste en proie à l'injure que me ferait ce discours-là, si je ne m'expliquais pas?

HERMOCRATE

Mais la raison me défend d'en entendre davantage. .^ .>

PHOCION

Mais ma gloire et ma vertu, que je viens de compromettre, veulent que je continue. Encore une fois, seigneur, écoutez-moi. Vous paraître estimable, est le seul avantage où j'aspire, le seul salaire d#nt mon cœur soit jaloux. Q'est-ce qui vous empêcherait de m'entendre? Je n'ai rien de redoutable, que des charmes humiliés par l'aveu que je vous fais, qu'une faiblesse que vous méprisez, et que je vous apporte à combattre.

HERMOCRATE

J'aimerais encore mieux l'ignorer.

PHOCION

Oui, seigneur, je vous aime ; mais ne vous y trompez pas, il ne s'agit pas ici d'un penchant ordinaire. Cet aveu que je vous fais ne m'échappe point, je le fais exprès; ce n'est point l'amour à qui je l'accorde, il ne l'aurait jamais obtenu ; c'est à ma vertu même que je le donne. Je vous dis que je vous aime, parce que j'ai besoin de la confusion de le dire, parce que cette confusion aidera peutêtre à me guérir, parce que je cherche à rougir de ma faiblesse pour la vaincre. Je viens affliger mon orgueil pour le révolter contre vous. Je né vous dis point que je vous aime, afin que vous m'aimiez ; c'est afin que vous m'appreniez à ne plus vous aimer moi-même. Haïssez, méprisez l'amour, j'y consens; mais faites que je vous ressemble. Enseignez-moi à vous ôter de mon cœur; défendez-moi de l'attrait qui me porte vers vous. Je ne demande point d'être aimée, il est vrai, mais je désire de l'être; ôtez-moi ce désir; c'est contre vous-même que je vous implore.

HERMOCRATE

Eh bien ! madame, voici le secours que je vous donne; je ne veux point vous aimer. Que cette indifférence-là vous guérisse, et finissez un discours où tout est poison pour qui l'écoute.

PHOCION

Grands dieux! à quoi me renvoyez-vous? à une indifférence que j'ai bien prévue. Est-ce ainsi que vous répondez au généreux courage avec leque je vous expose ma situation? Le sage nel'est-il au profit de personne?

HERMOCRATE

Je ne le suis point, madame.

PHOCION

Eh bien ! soit; mais laissez-moi le temps devons trouver des défauts, et souffrez que je continue.

HERMOCRATE

Que m'allez-vous dire encore?

PHOCION

Écoutez-moi. J'avais entendu parler de vous tout le public est plein de votre nom.

Passons, de grâce, madame.

PHOCION

Excusez ces traits d'un cœur qui se platt à louer ce qu'il aime. Je m'appelle Aspasie ; ce fut dans ces solitudes où je vivais comme vous, maltresse de moi-même et d'une fortune assez grande, avec l'ignorance de l'amour, avec le mépris de tous les efforts qu'on faisait pour m'en inspirer...

HERMOCRATE

Que ma complaisance est ridicule l

PHOCION

Ce fut donc dans ces solitudes que je vous rencontrai, vous promenant aussi bien que moi. Je ne savais qui vous étiez d'abord; cependant, en vous

Page 1