L'ÉCOLE DES MÈRES, SCÈNE IIL
LISETTE
Serais-tu capable de rendre service à un honnête homme, qui t'en récompenserait bien?
FRONTIN
Honnête homme ou non, son honneur est de trop, dès qu'il récompense.
Tu sais à qui madame marie Angélique, ma maîtresse?
FRONTIN
Oui; je pense que ce sont à peu près soixante ans qui en épousent dix-sept.
LISETTE
Tu vois bien que ce mariage-là ne convient point.
FRONTIN
Oui ; il menace de stérilité ; les héritiers en seront nuls ou auxiliaires.
LISETTE
Ce n'est qu'à regret qu'Angélique obéit; d'autant plus que le hasard lui a fait connaître un aimable homme qui a touché son cœur.
FRONTIN
Le cousin La Ramée pourrait bien nous venir de là.
LISETTE
Tu l'as dit, c'est cola même.
ÉRASTE
Oui, mon enfant, c'est moi.
FRONTIN
Eh ! que ne disiez-vous? En ce cas, je vous pardonne votre figure, et je suis tout à vous. Voyons, que faut-il faire?
KRASTE.
Rien, si ce n'est favoriser une entrevue que Lisette va me procurer ce soir; tu seras content de moi.
FRONTIN
Je le crois; mais qu'espérez-vous de cette entrevue? On signe le contrat ce soir.
LISETTE
Eh bien ! pendant que la compagnie, avant le souper, sera dans l'appartement de madame; monsieur nous attendra dans cette salle, sans lumière pour n'être point vu, et nous y viendrons, Angélique et moi, pour examiner le parti qu'il y aura à prendre.
FRONTIN
Ce n'est pas de l'entretien que je doute; mais à quoi aboutira-t-il ? Angélique est une Agnès élevée dans la plus sévère contrainte^ et qui, malgré son penchant pour vous, n'aura que des regrets, des larmes et de la frayeur à vous donner. Est-ce que vous avez dessein de l'enlever?
ÉRASTE
Ce serait un parti bien extrême.
FRONTIN
Et dont l'extrémité ne vous ferait pas grand'peur, n'esl-il pas vrai?
LISETTE
Pour nous, Frontin, nous ne nous chargeons que dé faciliter l'entretien auquel je serai présente; mais de ce qu'on y résoudra, nous n'y trempons point; cela ne nous regarde pas.
FRONTIN
Oh I si fait, cela nous regarderait un peu, si cette petite conversation nocturne que nous leur ménageons dans la salle était découverte ; d'autant plus qu'une des portes de la salle aboutit au jardin; que du jardin on va à une petite porte qui rend dans la rue, et qu'à cause de la salle où nous les mettrons, nous répondons de toutes ces petites portes-là, qui sont de notre connaissance. Mais, tout coup vaille! pour se mettre à son aise, il faut quelquefois risquer son honneur. Il s'agit d'ailleurs d'une jeune victime qu'on veut sacrifier, et je crois qu'il est généreux d'avoir part à sa délivrance, sans s'embarrasser de quelle façon elle s'opérera. Monsieur payera bien, cela grossira ta dot, et nous ferons une action qui joindra l'utile au louable.
ÉRASTE
Ne vous inquiétez de rien; je n'ai point envie d'enlever Angélique, et je ne veux que l'exciter à refuser Tépoux qu'on lui destine. Mais la nuit s'approche; où me retirerai-je en attendant le moment qui me permettra de voir Angélique?
LISETTE
Comme on ne sait encore qui vous êtes, en cas qu'on vous fit quelques questions, au lieu d'être mon cousin, soyez celui de Frontin, et retirezvous dans sa chambre, qui est à côté de cette salle, et d'où Frontin pourra vous amener quand il faudra.
FRONTIN
Ouî-dà, monsieur; disposez de mon appartement.
Allez tout à l'heure; car il faut que je prévienne Angélique, qui assurément sera charmée de vous voir, mais qui ne sait pas que vous êtes ici, et à qui je dirai d'abord qu'il y a un domestique dans la chambre de Frontin qui demande à lui parler de votre part. Mais sortez, j'entends quelqu'un qui vient.
FRONTIN
Allons, cousin, sauvons-nous.
LISETTE
Non, restez; c'est la mère d'Angélique, elle vous verrait fuir; il vaut mieux que vous demeuriez.