ANNIBAL, ACTE IV, SCÈNE V
Quel devoir 1
FLAMINIUS
Vous savez la grandeur des Romaîns, Et jusqu'où sont portés leurs augustes destias. De Tuoivers catîer et la crainte et Thommage Sont moins de leur valeur le formidable ouvrage Qu'un effet glorieux de l'amour du devoir, Qui sur Flaminius borne votre pouvoir.
Je pourrais tromper Rome; un rapport peu sincère Eu surprendrait sans doute un ordre moins sévère : Mais je lui ravirais, si j'osais la trahir, L'avantage important de se faire obéir.
Lui déguiser des rois et l'audace et TofTense, Cest conjurer sa perte et saper sa puissance. Rome doit sa durée aux châtiments vengeurs Des crimes révélés par ses ambassadeurs; Et par là nos avis sont la source féconde De l'effroi que sa foudre entretient dans le monde ; Et lorsqu'elle poursuit sur un roi révolté Le mépris imprudent de son autorité, La valeur seulement achève la victoire Dont un rapport fidèle a ménagé la gloire. Nos austères vertus ont mérité des dieux...
LAObiCE.
Ah Iles consultez-vous, Romains ambitieux? Ces dieux, Flaminius, auraient cessé de l'être S'ils voulaient ce que veut le Sénat, votre maître. Son orgueil, ses succès sur de malheureux rois. Voilà les dieux dont Rome emprunte tous ses droits; Voilà les dieux cruels à qui ce cœur austère Immole son amour, un héros et mon père, Et pour qui Ton répond que l'offre de ma main Vest pas un bien que puisse accepter un Romain. Cependant cet hymen que votre cœur rejette. Méritez-vous, ingrat, que le mien le regrette? Vous ne répondez rien I
FLAMINIUS
C'est avec désespoir Que je vais m*acquittcrdc mon triste devoir. .Né Romain, je gémis de ce noble avantage, Qui force à des vertus d'un si cruel usage. Voyez l'égarement où m'emportent mes feux ; ie gémis d'être né pour être vertueux.
Je n'en suis pas confus : ce que je sacrifie Excuse mes regrets, ou plutôt les expie ; Et ce serait peut-être une férocité Que d'oser aspirer à plus de fermeté.
Mais enfin, pardonnez à ce cœur qui vous aime Des refus dont il est si déchiré lui-même. Ne rougiriez-vous pas de régner sur un cœur Qui vous aimerait plus que sa foi, sou honneur?
LAODICE
Ah! seigneur, oubliez cet honneur chimérique, Crime que d'un beau nom couvre la poli li que. Songez qu*ua sentiment et plus juste et plus doux D'un lien éternel va m'attacher à vous. Ce n'est pas tout encor : songez que votre amante Va trouver avec vous cette union charmante, Et que je souhaitais de vous avoir donné
Cet amour dont le mien vous avait soupçonné. Vous devez aujourd'hui l'aveu de ma tendresse Au péril du héros pour qui je m'intéresse : Mais, seigneur, qu'avec vous mon cœur s'est écarts Des bornes de l'aveu qu'il avait projeté ! N'importe ; plus je cède à l'amour qui m'inspire, Et plus sur vous peut-être obtiendrai-je d'empire. Me trompé-je, seigneur? Ai-je trop présumé? Et vous aurais-je en vain si tendrement aimé ? Vous soupirezl Grands dieux ! c'est vous qui dans nos Voulûtes allumer de mutuelles flammes ; [âmes Contre mon propre amour en vain j'ai combattu; Justes dieux I dans mon cœur vous l'avez défendu. Qu'il soit donc un bienfait et non pas un supplice. Oui, seigneur, qu'avec soin votre âme y réfléchisse. Vous ne prévoyez pas, si vous me refusez. Jusqu'où vont les tourments où vous vous exposez. Vous ne sentez encor que la perte éternelle Du bouheur où l'amour aujourd'hui nous appelle ; Mais l'état douloureux où vous laissez mon cœui. Vous n'en connaissez pas le souvenir vengeur.
PLAUINIUS.
Quelle épreuve !
LAODICE
Ahl seigneur, ma tendresse l'emporte!
Dieux! que ne peut-elle être aujourd'hui lapins Mais Rome... [forte 1
LAODICE
Ingrat ! cessez d'excuser vos refus :
Mon cœur vous garde un prix digne de vos vertus.