‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 984 sur 1238 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

FRONTIN. ERGASTE

FRONTIN

Je VOUS dis, moDsieur, que je raitends ici ; je vous dis qu'elle s*y rendra, que j*ea suis sûr, et que j'y compte, comme si elle y était déjà.

ERGASTE

Et moi, je n'en crois rien.

FRONTIN

C'est que vous ne savez pas ce que je vaux ; mais une fille ne s'y trompera pas. J'ai vu la friponne jeter sur moi de certains regards, qui n'en demeureront pas là, qui auront des suites; vous le verrez.

ERGASTE

Nous n'avons vu la maîtresse et la suivante qu'une fois; encore, ce fut par un coup du hasard que nous les rencontrâmes hier dans cette promenade-ci. Elles ne furent avec nous qu'un instant. Nous ne les connaissons point. De ton propre aveu, la suivante ne te répondit rien quand tu lui parlas. Quelle apparence y a-t-il qu'elle ait faitla moindre attention à ce que tu lui dis ?

FRONTIN

Mais, monsieur, faut-il encore vous répéter que ses yeux me répondirent? N'est-ce rien que des yeux qui parlent? Ce qu'ils disent est encore plus sûr que des paroles. Mon maître en tient pour votre maltresse, lui dis-je tout bas en me rapprochant d'elle ; son cœur est pris, c'est autant de perdu. Celui de votre maltresse me parait bien aventuré; j'en crois la moitié partie, et l'autre en l'air. Du mien, vous n'en avez pas fait à deux fois; vous me l'avez expédié d'un coup d'œil. En un mot, ma charmante, je t'adore. Nous reviendrons demain ici, mon maître et moi, à pareille heure. Ne manque point d'y mener ta maîtresse, afin qu'on donne la dernière main à cet amour-ci, qui

n'a peut-être pas toutes ses façons. Moi, je m'y rendrai une heure avant mon maître; et tu comprends bien que c'est t'inviter d'en faire autant; car il sera bon de nous entendre sur tout ceci, n'est-ce pas? Nos cœurs ne seront pas fâchés de se connaître un peu plus à fond; qu'en pcnses-iu, ma poule? Y viendras-tu?

ERGASTE

A cela nulle réponse ?

FRONTIN

Ah! vous m'excuserez.

ERGASTE

Quoi I elle parla donc ?

FRONTIN

Non.

ERGASTE

Que veux-tu donc dire?

FRONTIN

Comme il faut du temps pour prononcer des paroles, et que nous étions très-pressés, elle mit, ainsi que je vous l'ai dit, des regards à la place des mots, pour aller plus vite, et se tournant de mon côté avec une douceur infinie : Oui, n:on fils, me dit-elle, sans ouvrir la bouche, je m'y rendrai, je te le promets; tu peux compter là-dessus; viens-y en pleine confiance, et tu m'y trouveras. Voilà ce qu'elle me dit; et je voua le rends mot pour mot, comme je l'ai traduit d'après ses yeux.

ERGASTB.

Va, tu rêves.

FRONTIN

Enfin je l'attends. Mais vous, monsieur, pensezvous que la maîtresse veuille revenir?

ERGASTE

Je n'ose m'en flatter, et cependant je l'espère un peu. Tu sais bien que notre conversation fut courte. Je lui rendis le gant qu'elle avait laisse tomber ; elle me remercia d'une manière trèsobligeante de la vitesse avec laquelle j'avais couru pour le ramasser, et se démasqua en me remer-

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