‹ Œuvres de Massillon, ci-devant prêtre de l'ortoire, évêque de Clermont l'un des quarante de l'Académie FrançoiseChapitre 105 sur 131 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Il importe peu à notre instruction, M. F. , d'éclaircir si J. G. a v^ulu nous raconter ici une histoire véritable arrivée dans Jérusalem, ou seulement envelopper, selon sa coutume, sous des traits paraboliques , les vérités de sa doctrine. Qu'il se représente comme un pasteur tendre et empressé, courant à travers les montagnes après une brebis égarée, et, tout joyeux de l'avoir retrouvée, la mettant avec bonté sur ses épaules ; ou qu'effectivement il aille jusque dans Samarie chercher une pécheresse pour la retirer de ses égaremens ; la parabole ne réveille pas moins la conscience du pécheur que l'histoire : ainsi, que la condamnation de notre riche infortuné soit un fait ou une figure , la vérité qu'on prétend y établir, n'en est pas iBoins réelle, ni les motifs de notre terreur moins légitimes.

Il y avoit donc dans Jérusalem , dit J. G. , un homme riche iHomo quidam erat dives ( Luc. 16 ; 19}. Il semble que ce soit ici son premier crime : il étoit né heureux , erat dives, J. G. n'ajoute rien d'odieux à cette circonstance. On ne nous dit pas que , né dans la poussière, descendu d^une tribu obscure, et sorti d'une des moindres Tilles de Juda, il fût d'abord venu à Jérusalem, pauvre et dépourvu de tout ; et que, par les emplois les plus bas, par les trafics les plus vils , par des voies inconnues et toujours suspectes , il se fut élevé à ce point d'abondance et de prospérité , où il avoit depuis paru dans le monde 1 et qu'jl eût joui avec insolence d'un bien qu'il aveit acquis avec bassesse. Ge n'étoit pas ici un autre Zachée qui , sur la misère publique , eût élevé une fortune monstrueuse ; qui eût exigé pour lui-même les tributs dus à Gésar , et. qui ensuite , à prix d'argent , eût acheté. un nom, et exhaussé sa bassesse par l'éclat des dignités et la distinction des titres. .On.ne nous laisse pas sQupconuei;,

ffio, JEUDI DE LA II* SEMAINE.

que, clescendtt cl*un père avare er raviiseui*, il h'cût réciiêilll qn'aiie s^ccesslion d'iniquité : le silence de J. C. lé jtasrtifie sûr tons' ces i»epfocbesf. n étoit riche, ehitâivef ; il janis^oit pai^Bleihenl! dii patrimoine d^ ses pèreff, libre d'amBition, éiempfcfe'sfontîî, enViroifhé dé phisits tranquilles' ce domestiqnes, et ne gôûlaiif qae lés dotexceats d'un biéri qui étoir k lui. E*r il quelqu'un psrrnii fôas , M. F., qui possède des richesses dans des circonstances plus iifrioeérite^? Cependant voiiè le preiitiet degré de s«i #épNrobtibik>ir : il étoit i^ic&te, erat tUves.

En second Héw, ilétoit vêtu deptfurpi*éet delhl : Irîtlùébaïur pW-jfurd' et èys^o, Lst pourpre, à la vérité, élôitune étofiy pt^écieusfe; lîîais notis dit-on qu'en cela il passât les bornas que Pti^agfé pfesct4voit à son rang et à' sa naissance; q né ares' biens me pouvait sufHre à'sen profusions, TouVrierét le marchand stotififtissent de ses vailîtés' et de sa magnificence, et qu'enfin, comme dit lé Prophète, $ùn orgueil et son ostentatitm surpassassent ses fbrces? Superbca ejus

et arrogantia ejus , plusquàm fortitudo ejus { Is. iij; 6 ). Sbit

siècle ne connoissoit pas encore des désordres si communs dans le nôtre, où le luxe confond tous les états; où* tm peu de prospérité fait disputer de faste le Publicain avec les Princes du peuple; où les làisères publiques , en augmentant les murmures, setiiblenr augmenter les profusions ; où Ton ne connoit plus ni léshommes à leur nom^ ni les femmes à leur visage, et où Ton est modeste quand on n^ou^re pas le luxe établi , et qu'on ne fait qae se conformer à la folie et à l'excès de l'usage. On ne reproche point à liotre riche infortuné que, dans les soins de sa parure, il entrât des desseins de passions et de crime, ni ce^te prétendue simplicité d'intention, toujours alléguée et toujours fausse , sur laqtielle, femmesdu monde, TOUS excusez tant l'indécence et l'artifice de vos ajustemfens. £n un mot, ce riche étoit vêtu superbement; il aimoit la splendeur et la magnificence, et dans la synagogue, où leculteétoit encore sensible et grossier; où l*on croyoit que la- magnificence du temple toute seule et l'appareil des sacrifices honoroient le Seigneur; où Téclat extérieur des cérémonies en faisoit toute la majesté ; où Dieu même ne s'étoit montré que sous des symboles de grandeur et de gloire, il semble que cet excès étoit plus pardonnable que sous l'Evangile , où J. C. , pauvre et humilié, est devenu une leçon , et un devoir en même temps de modestie et de simplicité ^ tous les Fidèles.

En troisième lieu, il te traitoit tous les jours magnifiquement : Epulabatur quotieUè spiendidè ; mais la loi de Moïse ne défendoit que les exoès ; elle n^ordonnoit pas encore cette rigoureuse attention sur leà^sens , que la loi de l'Evangile nous a depuis prescrite. Le lait et le ipiel étoient renfermés dans les promfs^es faites aux enfans' d'Abrahatn, et il senfble qu'on étoit autorisé a goûter les douceurs d'une abondance qui avoit été pi*oposée- comme la récompense de la fidélité. D'ailletirs , il est accusé de s^^tre- traité magnifiquement; mais est^il repris d^swoîr mé des viandei défendues par la loi, ou

LB «A-UVAIS RfCHE. 4CT

]fianqaéàt*ob9efrtaucede»]eûties, et de tant d'abstinences qu*elle prescrivoit ? Il ne sefaisoît pas de sa naissance , de ses grands biens , et de sa mollesse, un prétexte pout se dispenser de ces lois rigoureases. Observateur fidèle des traditions de ses pères , il distinguoit le9 temps et les jours; et quoiqu'il Técût dans les délices , il savoit, qua&d il le ftiUoit , s'affliger avec son peuple , et expier du moins eu quelque sorte, en observant les abstinences de la loi , les plaisir» journaliers de sa table.

A Ta vérité, il faisoit tous les jours bonne cbère, quotidiè ; mais son revenu pouvoit soutenir cette dépense. Ce n*est pas assez de la bonne chère ; elle étoit encore somptueuse et magnifique , splendidê : mais on n'ajoute pas qu'il y eût de Pexcès et de la débauche ; que les libertins et les impies fussent ses convives; que des discours dissolus fissent l'assaisonnement de ses repas : il n'est point marqué qu'au sortir delà, il courût à un spectacle profane, pour occuper •on loisir , et se délaaser des fatigues de la bonne chère ; que saisi de la fureur du jeu, il en fit son occupation ordinaire, et risquât quelquefois en un seul coup la fortune de ses enfaa» , et l'héritage de ses ancêtres ; ou qu'enfin , des entretiens' dangereux et des com« merce^ de passion remplissent le reste de ses journées. Sur la religion et la foi de ses pères , on ne trouve- rien à redire en lui ; il nefaisoit pas l'esprit fort, et ne croyoit pas s'honorer, en montrant} des doutes scandaleux sur les merveilles que Dieu avoit autrefois opé« rées enfaveur de son peuple, et sur ses manifestations aux Patriarches; il ne regardoit pas la croyance commune, comme un préjugé vulgaire; les superstitions des Pharisiens, les erreurs des Sadncéens, les disputes et les animosités de ces deux sectes, qui déchiroient la synagogue , ne lui faisoient pas conclure , que la synagogue ellemême n'avoit rien de certain dans ses lois et dans son culte, et que la religion étoit une invention humaine : il offroit les sacrifices ordonnés, il pratiquoit les ablutions prescrites; en un mot, il n'est pas appelé mattre cruel, ami perfide, ennemi irréconciliable, époux infidèle, fier, injuste, déloyal. Il ne se servoit pas de ses biens pour corrompre l'innocence : le lit de son prochain étoit pour lui inviolable : la réputation et la prospérité d*autrui ne l'avoient jamais trouvé ni envieux , ni mordant ; et de la manière dont on nous parle de lui , c^étoit un homme de bonne chère, faisant de la dépense dans Jérusalem , menant une vie douce et tranquille ; d'ailleurs , essentiel sur la probité , réglé dans ses mœurs , vivant sans reproche , et selon que le monde veut qu'on vive quand on a du bien ;' recevant à sa table les citoyens et les étrangers^; enfin, un de ces hommes que le siècle loue , /que la voie publique exalte, qu'on'pro^ pose pour modèle» et que 1«^ piété elle-même n'oseroit souvent cendamner. -

Or , M. F. , tel que je viens de vous le dépeîffdlre ; et tel qu'il étoît en effet , vods parott-iï fort ^coupable;, et il quelqu'un avant J. C. avoit prononcé qne cette vûié^ est Is vofequr mette â là perdition, ee^

qne cet homme est digoe de Tenfer, ne vous seriez-Y4>as pas réerié# contre rindiscrétion et la dureté du zèle ? n'anriez-Toas pas diti\ec indignation , comme autrefois toute l'armée d'Israâ , lorsque Saùl eut condamné son fils Jonathas : Qu*a-t>il donc fait ? et faul-ii qu*il meure pour avoir goûté un peu de miel ? Ergone Jonathas mon'etur^I. Reg. i4; 45 )? Les préjugés de Tenfance tous ont laissé une idée si affreuse de ce mauvais riche ; cependant de quoi s*8git-il ? venons an fond; n'ajoutez rien à ce qu'en dit l'Evangile. Il étoit riche; il étoit vêtu magnifiquement ; il faisoit bonne chère : que trouvez-vous là de si énorme et de si criant ? Si je n'ed jage que par vos mœurs et vos maximes , non-seulement il ne paroit pas si coupable, mais je le trouve vertueux; et dans la dépravation où loti vit aojoud'hui, si je parlois ici comme un sage mondain , ce seroît un modèle que je vous proposerois à suivre.

Que dites-vous tous les jours vous-mêmes de ceux qui lui ressemblent? Un tel vit noblement; il mange son bien avec honneur; sa table est servie avec propreté et magnificence : du reste « il est honnUe essentiel, ami solide, et plein de cette probité qui fait la véritable religion et la solide vertu. C'est peu de le louer ; on fait , 6 mon Dieu ! des parallèles injurieux à la piété de vos serviteurs : on dit que voilà comme il fandroit vivre dans le monde , et non pas comme tels et telles , à qui la dévotion a gâté l'esprit , et qui décrient la véritable piété par des façons sauvages et des singularités indiscrètes. Voilà le monde, M. F. ; et ce qui me fait trembler, c'est que le seul réprouvé que J. C. nous fasse paroitre dans TEvangile, se tronveroit presque aujourd'hui le plus homme de bien parmi nous.

Peut-être m'opposerez-veus ici sa dureté envers Lazare; et du moins en cela , tous prétendrez avoir quelque avantage au-dtessus de lui* A ce motif de confiance , je n'aurois d'abord qu'à répondre avec S. Paul, qu'en vain vous donneriez tout votre bien aux pauvres, si vous n'avez pas dans le cœur cette charité qui croit tout, qui espère tout , qui sonffre tout , qui pardonne tout , qui n'est ni vaine , ni envieuse , ni intéressée , ni volupi ueuse ; si la sainteté de vos mœurs ne soutient l'abondance de vos largesses , vous ne faites rien y et vous n'êtes rien vous-mêmes devant Dieu , nihil suni (/. Cor, i3; a), L*aum6ne aide à expier les péchés dont on se repent , mais elle ne justifie pas ceux dans lesquels on vit ; c'est un devoir , mais ce n'est pas Tunique; et quoiqu'y manquer ce soit être coupable de tout le reste , l'observer pourtant n'est pas toute la Foi.

Mais d'ailleurs, voyons quel est là-dessus le crime de notre riche* voluptueux et peut-être vous trouver^'^vous encore plus coupables que lui. // y avoit, continue J. C. , un pauvre appelé Lazare , tout couvert â^ulcères y couché a la porte de ce riche , qui eût bien voulu se rassasier des miettes- ^ui tomboient de^sa fftble >* mais personne ne lui en donnait (^ Luc. i6; 20» ai ). Il y.ii^.je Tàvôue, dans cette conduite, je ne sais quoi qui jblesse toupies sentimens même de l'huma-*

LE MAUVAIS RICHE. ^ei

iiîté : le spectacte d*an Tolnptueux assis autour d'une table chargée Ae nièls ex(|ais9 et insensible aux soiiffrances d*un inalheureux qu'il a sous les yeux, couvert de plaies, et réduit à souhaiter des miettes , pour apaiser la faim qui le dévore , forme d'abord une opposition monstrueuse; et la seule vertu mondaine s*indigne de cette barbarie. Mais tapprochons-en toufes les circonstances, et vous verrez ^ue i. C n*a pas tant vOulu nous représenter ce riche, comme un monstre d'inhumanité , que comme un homme indolent , trop occupé de ses plaisirs , et manquant d^attentioh seulement pour les misères de Lazare : Vous verrez que lé trait qui rrgarde ce pauvre , n'est qu'un incident , pour ainsi dire, de l'histoire; et que la vie molle et voluptueuse du riche, éhfatt conimelefond et le sujet principal»

Premièrement , Lazare étoit un mendiant public, Mendicas ; or, on est naturellement moins attentif aux misères de ces indigens dé« clarés, qui ont toute une ville pour témoin et pour ressource de leur indigence : on peut toujours se persuader que leurs iinportu.^ nités éternelles sont de purs artiGces; et que l'oisiveté) bien j>lus que le besoin ^ forme leurs plaintes et leur misère : en un mot , les pré-", textes dont vous vous servez tous les jours pour rebuter ces pauvre» errans, notre riche pouvoit s'en servir envers Lazare. Peut-être que des besoins secrets , que des œuvres publiques de miséricorde^^ qui eussent plus flatté sa vanité) l'eussent aussi trouvé plus misé^. ricordieux et plus sensible.

Secondement y Lazare tout couvert de plaieâ, il eât vrai, étoit couché à la porte de ce riche : Ulcerihas plenus , jàcebat adjanùant divitis^ Uu objet si digne de pitié auroit dû Tattendrir sans doute ^ mais du moins c'est quelque chose qu'Un spectacle aussi horrible à voir que le deVoit être Lazare, fût soufTet-t à la porte sans qu'on le rebutât; que rien d'aigre ni de dur tae fût janàais sorti de la bouche de ce riche , blessé d'avoir sans cesse le même objet devant les yeux i et qu'il eût permis qtie cet infortuné eût fait de l'entrée de sa maison ,' son asile ordinaire^ Vous vous seriez peut-êti^e hâté , voiis , mon cher Auditeur, de faire quelque latgesse ; mais l'empressement d'é- Idigner de vos yeux un objet si dégoûtant, y eût eu plus de part ^ ({Ue le désir de soulager un membre de J. C. : peut-être mênïe , pbur épargner à votre délicatesse uu seul instant de dégoût, n*auriez« vous pas crn votre frère affligé, digne de recevoir ce bienfait de vos propres mains » et qu'un domestique eût été chargé de votre part d'en être le distributeur, au lieu de reconnottre alors dans .une chair toute ulcérée , l'image des plaies honteuses que votre ame étale aux yeux de Dieu, et d'expier tous les crimes de vos regards , en les laissant reposer sur un objet désagréable : ainsi vous auriez été peutêtre plus coupable devant Dieu, par un excès de délicatesse, que le réprouvé de notre Evangile , par son indifférence et par son oubli.

Enfin, on ne lui donnoit pa^ même les miettes qui tomboient de la fable ; mais on ne dit pas que Lazare les eût demandées ; on se MassiUon. Toxt U 3o

iSG JEUDI DÉ LA II« SEMAINE.

contente de remarquer qu'il les souhaîtoit , cupiens ; on n^accose pas le riche de les lui avoir refusées ; mais seulement que personne ne les lui donnoit : Nemo illi dabat. II n'est point marqué que Lazare lui parle, qu'il l'importune, qu'il lui expose sa faim et ses misères. Lazare se tait , et laisse parler ses plaies en sa faveur. Cette retenue sembloit solliciter encore plus vivement la pitié de cet homme riche; mais son rang, sa dissipation, ses plaisirs ne lui permettent guère de descendre dans ce dctail et d'entrer dans ces attentions. Peat>étre avoit-il ordonné négligemment à des domestiques infidèles , de secourir ce mendiant ; car voilà où se borne tous les jours la libéralité de ses semblables. En un mot, on ne nous le représente pas tant ici comme coupable de dureté, que d'indolence et de défaut d'attention.

Au^si lorsqu' Abraham , du haut de la demeure céleste , lai apprend le sujet de sa condamnation, il ne lui dit pas, comme J. C. le dira au grand jour aux réprouvés : Lazare étoit nu , et vous ne l'avez pas revêtu; ilavoit faim, et vous ne l'avez pas rassasié; il étoit malade, et vous ne l'avez pas soulagé : il se contente de lui dire: Mon fils, souvenez-vous que vous avez reçu des biens pendant votre vie : Fili , recordare quia recepisti bùna in vite iud ( ibid. aS )• Souvenez-vous que vous n'avez rien souffert sur la terre: ce n'est pas ainsi qu'on arrive au repos promis à ma postérité. Vos pères avj^ient toujours éic errans, fugitifs, étrangers dans le monde; ils n'y possédoient rien : ils jouissent maintenant dans mon sein de cet héritage promis, après lequel ils avoient tant soupiré. Vous avez cherché, vous , votre conaolation sur la terre ; vous n'appartenez donc plus au peuple de Dieu; TOUS n'êtes plus un enfant de la promesse; vous n'avez pas été béni en moi, et votre sort est avec les infidèles. Vous avez fait du lieu de votre pèlerinage, le lieu de vos délices : cette injuste félicité ne pouvoit pas durer ; ici tout change de face : les larmes de Lazare sont essuyées , ses afflictions consolées ; mais vos ris et vos joies se changent en grincemens de dents , et vos plaisirs d'un instant, en des ■tourmens qui ne finissent plus: Fili , recordare quia recepisti bona in viid iud , Lazarus autem mala ; hic comolatur , tu vero cruciaris (Jbid,)m Voilà son grand crime; une vie passée dans les plaisirs de l'abondance et dans la mollesse : voilà ce qui l'a damné; et nous serions téméraires d'en chercher d'autres raisons que celles que l'Esprit de Dieu lui-même nous a marquées dans l'Evangile.

Tous en êtes surpris, M. F. ? Tous ignorez donc que c'est un crime pour des Chrétiens, de n'avoir point de vertu? Vous croyez donc que l'enfer n'est ouvert qu'aux adultères , aux fomicatenrs , aux injustes? Ah! si un disciple de Moïse, vivant sons une loi encore imparfaite et chamelle, où les vertus qu'on exigeoit étoient moins sobliraes , le détachement moins rigoureux , l'usage des sens moins sévère ^ est réprouvé pour avoir mené une vie molle, délicieuse, sans ^ices ni vertu ; un membre de J. C. crucifié , un enfvint de la )oi nou- Yelle , un disciple de l'Evangile » où les vertus ordonnées sonl si par-

faîtes'^ la^violence si continuelle, les plaisirs si interdits « les sou£> frances si nécessaires ; où Tusage des sens est envirqpné de rant de préceptes et de conseils rigoureux ; où. la croix est le fi^ç^u de ceux qui sont prédestinés; vous croiriez qu'il seroit traité plus fatorat bleroent, en ne refusant rien à, ses sens« et s/abstenant seui^tnent^ comme ce riche y des excèscrianSy et des plai&ijrs injustes et konteuxl

Mais, M. F. , c*est une vérité de salùt qu un CTirétîen ne peut être prédestiné^ que pouir être rendu id-ba» confonlie à rimage de J. C. Si TO^' iHtifeurs lie sont pas une expression des s.lenne^ ; si le t^ère ne Tetrottve pas en tous la ressemblance de son Fils; si le memt)rç porte des traits dififérens du chef, et que ce soit une alliance monstrueuse de les unir ensemble, vous serez rejeté comme une image infidèle t comme une pierre de rebnt , qui n*a pas été taillée par la main de Touvrier , et qui ne peut entrer dans l'édifice , comme ua membre difforine, et qu'on ne sauroit assortir au reste du corps.

Or, je TOUS demande, M. F., pour ressemblera J. C, &Qffit-ii de^ n'être ni fornicateur, ni impie, ni sacrilège, ni injuste? J. C« ê^esl*^ il contenté de ne faire tort à' personne; de ne point soulever les peu« pies ; de rendre à César ce qui est dû à César; de n*étre pas un bu« veur et un homme de bonne chère; de ne pouvoir être repris pac ses ennemis mêmes d'aucun péché grossier ; en un mot , de n'avoif ' pas été un Samaritain et un ennemi de la loi ? A- 1- il borné là toutes ses vertus ? N'a-t>il pas été doux et humble de cœur ? N'a-t-il pa« prié pour ses ennemis ? A-t-il aimé le monde , lui qui Ta réprouvé ? S'est-il conformé au monde , lui qui n'étoit venu que pour le corriger et pour le reprendre? A-t-il cru que le salut fût pour le monde « lui qui n'a pas prié pour le monde? A-t-il couru après les plaisirsi lui qai les a maudits , et qui a déclaré que le monde se réjoui roi 1 1 mais qne ses disciples ne prendroient aucune part^à ces vaines joies ^ et seroient dans la tristesse? A t-il cherché les honneurs et les dis*^ tinctions humaines, lui qui n'a jamais cherchésa gloire, mais la gloire de son Père, et qui s'est caché lorsqu'on a voulu le faire Roi?. At-il mené une vie douce et agréable, lui qui a porté sa croix dès le premiei^ instant de sa vie mortelle , et qui a consommé sa course par la con- ' sommation de ses souffrances ? Voilà votre modèle : soyez du monde, soyez solitaire; à la Cour, ou dans le cloître; consacré à Dieu, ou partagé entre le Seigneur et les soins dti mariage , si vous ne porteJl pas l'image de J. C. , vous êtes perdu.

Cependant vous ne craignez rien pour votre destinée , pourvuque vous viviez dans une régularité que le monde approuve, et que la conscience ne vous reproche pas de vice grossiei; et criant. Et il ^$1 si vrai que cet état ne vous laisse point d'alarmes sur le salât, que, lorsque nous vous proposons d'imiter l'exemple de ceux qui, aprèsavoir mené une vie semblable à la vôtre, en ont connu le danger, se sont retirés des plaisirs et des dissipations du monde, et Içjur .ont fait su<frcédet la prière, la retraite, la mortification, la pratique des oeuvres

:4M JEUDI DE LA IV SËMaIN*.

èaifites, tous répondez qu*il est dangereux de le pi'endre si baut; Vous vous croyez plus sages en évitant ces prétendus etcés, et vous ne voyez riett à changer à votre conduite. S. Augustin se plaignoic «utrefois que certains païens de son temps refîisoient de se convertir à la foi , parce qu'ils nienoient une vie réglée, selon le monde. Lorsqu'on les exhortoit, dit ce Père, à passer' du côté des Chrétiens, il est question de bien^ vivre , répondoient-ils : Benê vivere opus est. Que m'ordonnera J.. C. que vous me prêchez ?. Q«i</ mihi prœcep^ ïurus est Christus ? que je mène une vie exempte de blâme, ut benè vivant ? Je la mène depuis long-temps : je ne fais tort à personne « ie ne souille pas le lit de mon prochain, je ne lui ravis pas son bien pair des voies injustes: /a/Tz benè vivo , nulle adulterio contaminor , hulla/n rapinamfacio, Qu'est^il besoin de changer, et d'embrasser une religion nouvelle? Si ma vie étoit criminelle, vous auriez raison de me proposer une loi qui règle les moturs , et qui défend les excès ; mais si, sans la loi de J. C. ^ je les évite, J. C. ne m'est donc plus nécessaire : Quid mihi necessarius est Christus ?

'. Voilà précisément, M. F., la situation de ces Chrétiens voluptueux et indolens, de ces vertueux du siècle , de ces personnes irréprochables selon le monde, dont je parle. Lorsque nous les exhortons à une vie plus chrétienne , plus conforme aux maximes de l'Evangile , aux exemples des Saints et de J. C. ; que nous leur annonçons qu'on ne peut pas être son disciple sans renoncer au monde et à ses plaisirs , comme nous l'avons promis sur les fonts sacrés , ils nous ré* pondent qu'il ne s'agit pas d'être de certains plaisirs, ou den*enêtre point ; d'aller se délasser à un spectacle , ou de s'en faire un sqru-' pule ; de se conformer aux usages sur la dépense , sur la parure , sur le genre de vie , ou d'affecter d'être singulier ; qu*il s'agit de bien vivre : Benè vivere opus est; d'être bon citoyen , époux fidèle , maître généreux , juste, désintéressé , sincère; que voilà l'essentiel; qu'avec ces vertus on se sauve par-tout , et que tout ce qu'on met de plus dans la dévotion , n'est pas nécessaire : Jam benè vivo; quid mihi necessa" rius est Christus (S, Aug, in Joan. 4 5) ?

Mais écoutez ce qu'ajoute ce Père sur le même sujet dans un autre encjroit: leur conduite est irréprochable selon le monde; ils sont hommes de probité , femmes régulières ; ils honorent leurs parens , ils ne trompent pas leurs frères , ils sont fidèles dans leurs promesses , ils ne font point d'injustices; mais ils ne sont pas Chrétiens : Christiani non sunt. Pourquoi cela ? Les Chrétiens ont crucifié leur chair avec ses désirs , et vous nourrissez , et vous flattez sans cesse ces ennemis domestiques; les Chrétiens ne sont pas de ce monde, et vous «u êtes l'esclave , le- partisan et l'apologiste; les Chrétiens gémissent •sans cesse au fond du cœur sur les périls des sens et des objets de la vanité qui les environnent , et vous les aimez ; les Chrétiens se font fine violence continuelle , et vous vivez dans une indolence et dans , «ne paix profonde avec vous-même ; les Chrétiens sont des voyageurs •Sûr la terra, qui na s'attachent point, tt méprisent même tout ce qui

%t trouTC sur leur roate, et soupirent sans cesse après leur patrie;, et TOUS Tondriez pouvoir établir ici-bas une cité permanente, et voua éterniser dans cette vallée de larmes et de douleur; les Chrétiens ra^ chètent le temps qui est court, et tous leurs jours sont pleins devank le Seigneur, et toute votre vien'est qu'un grand vide , et Tinutilité en est même la portion la plus innocente; les Chrétiens regardent les richesses comme des embarras , les dignités comme des écueils » la grandeur comme le haut d'un précipice, les afflictions comme ie$ grâces , les prospérités comme des malheurs , la figure du monde comme un songe : voyez -vous les choses des mêmes yeux ? en un mot» les Chrétiens sont spirituels, et vous êtes encore tout terrestre : CAris^ tiani non sunt.

Ahl si , pour être Chrétien , il suffisoit de ne pas donner dans les excès, le paganisme ne nous a-t-il pas fourni des hommes sages , rè* glés , tempérans; des femmes fortes, d'une vertu austère, d'une conduite héroïque , attachées au devoir par des principes de gloire eC d'honneur ; et tout ce que nous voyops de plus vertueux dans le siècle , approche-t-il de la rigidité de oes anciens modèles ? Ce ne sont donc pas les désordres évités qui font les Chrétiens , ce sont les ver^ tus de l'Evangile pratiquées ; ce ne sont pas des mœurs irréprochables aux yeux des hommes, c'est l'Esprit de J. C. crucifié; ce ne sont pas les qualités que le monde admire, l'honneur , la probité, la bonne foi , la générosité, la droiture, la modération, l'humanité; c'est une foi vive, une conscience pure, une charité non feinte. Toute vie qui ne peut pas mériter le Ciel, est une vie de péché; toute vie qui n'est pas digne d'un Saint , est indigne d'un Chrétien : l'arbre quin*a qutf des feuilles est frappé de malédiction , comme Tarbre mort et déraciné; et l'Evangile condamne aux mêmes ténèbres éternelles et aux mêmes supplices, et le serviteur infidèle, et le serviteur inutile. Aussi , après vdùs avoir exposé dans les mœurs de notre Riche ré^ prouvé, l'image d'une vie voluptueuse et mondaine ^exempte même de crime et de débauche, il faut, dans sa punition , vous apprendre quelle en est la fin et la destinée,

SECONDE PARTIE

Or , il arriva , continue J. C. , que ce Pauvre mourut, et fut porté par les Anges dafts le sein et Abraham : le Riche mourut aussi, et il fut enseveli dans Venfer* Quel nouvel ordre de destinées , M. F. ! Lazare meurt le premier , car le Seigneur se hâte de visiter ses Elus, et d'abréger leurs jours avec leurs souffrances : le Riche lui survit; le Seigneur , au contraire , n'ouvre que lentement les portes de la mort aux pécheurs , pour les attendre-plus long-temps à pénitence; mais enfin le Riche meurt, car les grands biens nous attachent à la vie, mais ils ne nous rendentpas immortels; il est enseveli, sepuUusi circonstance qu'on ne remarque pas dans la mort de Lazare : des bonneurs funèbres sont sans doute rendus à sa mémoire , la pompe f t la vanité parois>&ent ju&ques sur soa toxabeau : en rehausse par

des monumens superbes son néaat et ses cendres ; mais %QU «me toot^ seule préeipitée sons le poids de ses iniquités , s'est déjà creusé ua lieu profond dans l*abiine éternel , sepultus est in inferno, Lazare meurt ; son corps abandonné trouve à peine un peu de terre qui lui ierve de sépulture : sa fii^ est sans honneur devant les hommes ; luaif son ame glorieuse est menée entriorophe par tous les Esprits céleste» dans le sein d'Abraham : FactHm estautem ut moreretur mendtçus , et pùrtaretur. ab Angelis in sinum Jhrahœ, Le riche meurt ; toul Jérusalem en parle. On loue ses vertus , on vaiite sa magnificence , ses amis le pleurent; ses proches, pour se cQnsoIer de sa perte, cherchent à éterniser sa mémoire par des titres et des inscriptions, âoins inutiles des hommes ! son nom même n'est pas venu jusqu'à nous : nous ne le connoissons que par ses malheurs : nous savons seulement de lui qu'il étoit riche , et qu'il est réprouvé ; sa naîssuçce, sa tribu, sa famille , tout cela est anéanti avec lui ; car les impies, d^t l'EspritSaint, ont péri comme ceux qui n'ont jamais été : ils sont i^és comme s'ils ne l'étoient pas : Perierunt, quasi qui nonfuerint.; et nati sunf, quasi non rtati (EccL 44 > 9)« Lazare' meurt , on ignore même dans Jérusalem s'il a vécu ; sa mort est obscure comme sa vie ; le mqnde qui ne l'avoit pas même connu « n'a pas de peine à l'oublier; mais son nom écrit dans le livre de vie, a mérité d'être conservé aussi dans nos livres saints , et de retentir tous les jours dans ces chaires chréliennes : Car le corps des Justes est enseveli dans la paix ; et leur nom vivra dans tous' les siècles (Eccl, V. i4 )t En un mot, Lazare meurt, et il est porté par les Auges dans le sein d'Abraham; le Riche meurt , et il est enseveli dans l'enfer : voilà mu partage qui ne changera plus. Insensés que nous sommes ! que nous importe dans quelle situation la main de Dieu nous place poi^r l'instant rapide que nous paroissons sur la terre ; pourquoi n'être pas plu$ occupés de ce que nous serons pour toujours dans l'éternité? Or, M. F» , continuons l'histoi^ denotre Evangile , et exami^pns toutes les circonstances du supplice que souffre cet ix^fortuné dan^ le lieu des tourmens.

Premièrement , à peine se fut-il trouvé , dit J. G. , dans le lieu de aon supplice , qu'il leva les yeux en haut et vit Abraham , et Lazare dans son sein, elevansoculos. Il commence d'abord par lever les yeux : quelle surprisel c'est-à-dire, que pendant toure sa vie, il ne les avoit pas ouverta XJxe seule fois sur le danger de son état ; c'est-àdire , qu'il ne s'étpit même jamais avisé de se défier que la voie on il marchoit ^ ai sûre en apparence , et si approuvée du monde , pût le conduire à la perdition ; car les pécheurs déclarés , les âmes entièrement livrées au crime , sentent bien que leur vie est une vie de ré* probation,et ne se calment que dans l'espérance d'en sortir un jour» et de mieux vivre ; mais ces âmes indolentes, molles, voluptueuses , dont je parle , qui se défendent des excès et des désordres , elles mei^reiit d'ordinaire sans avoir su qu'elles ont vécu coupables. Le Eiche réprpttvé voit de loin «Lazare dans le sein d^Abraham, revêtu de gloire e( d'wmoirtalité : preuûère circonstance d» son supplice.

Ce mendiant c^UTert d'ulcères , qa*Il n'avoit pas même daigné autre- , fois honorer d'un seul de ses regards, est dans le lieu de paix et de rafraichissement ; tandis que lui-même se sent dévoré par les ardeurs étemelles* Quel parallèle alors ! quels désirs de lui avoir ressemblé ! quelle secrète rage de ne lui ressembler pas ! Il voit en méme^ temps toute l'étendue des biens qu'il a perdus , et les maux irrépa* râbles quUl s'est préparés. Il regarde cette paix , cette sérénité , ces délices toujours nouvelles 9 dont jouit Lazare. Il retombe d'une ma« nière affreuse sur lui-même, et d'un coup d'œil s'offrent à lui tous ses malheurs. Plus déchiré par l'image toujours présente du bonheur dont il est déchu , que par l'horreur des peines qu'il endure ; le ciel, dit un Père, le bràîe plus que l'enfer ( Chrysol),

Oui, M. F., c'est ainsi que Dieu ouvrira pendant toute l'éternité le sein de sa gloire ; qu'il dépliera les cieux devant ces millions de réprouvés que sa vengeance aura précipités dans l'abime , et qnelà il exposera sans cesse à chaque damné , l'objet le plus propre à nourrir sa fureur, et à augmenter ses peines.

Du fond de ce gouCfre , vous lèverez peut-être les yeux comme le réprouvé de notre Evangile, vous qui m'écoutez, et durant toute la durée des siècles , vous verrez dans le sein d'Abraham ce père sage et pieux , dont la foi et la piété vous ^avoient toujours paru une simplicité d'esprit et une foiblesse de l'âge : vous rappellerez les dernières instructions dont il tâcha de redresser vos mauvais penchans au lit d^ la mort, les marques de tendresse qu'il vous donna, les vœux mourans qu'il fit pour la conduite de votre vie, en ce dernier moment où sa religion et son amour pour vous sembloient se ranimer ; et vos dissolutions , vos biens depuis dissipés , vos affaires rui« nées, votre malheur présent , ne s'offriront à vous qu'avec ses remontrances paternelles et les ; exemples de piété qu'il vous avoit donnés.

Vous lèverez encore les yeux , vous qui , dans un état de veuvage et de désolation, vivez dans les délices et êtes morte devant Dieu ; et, du milieu des flammes, vous verrez éternellement dans le séjour de la gloire cet époux avec qui vous ne formiez autrefois qu'un même cœur et une même ame, sur les cendres duquel vous répandîtes tant de larmes, et qui , touché de votre fidélité, vous laissa dépositaiife de ses biens et de ses enfans comme de sa tendresse; et cet objet» autrefois si cher , vous reprochera sans cesse les infidélités que voua avez depuis faites à sa mémoire , la honte de votre conduite , les biens qu'il v«us avoit laissés, pour consoler 'votre affliction; employés à le déshonorer, et ses enfans mêmes, les gages précieux de son souvenir et de sa tendresse, négligés et sacrifiés à des amours injustes.

Oui , M. F. , du milieu des flammes , ces enfans de colère verront dans le sein d'Abraham , pendai^t tous les siècles, leurs frères , leurs amis, leurs proches, avec qui ils avoient vécu , jouir de la gloire des Saints , heureux par la po^^ssion du Dieu même qu'ils avoient servi.

4;;a JEUDI DE LA II* SEMAINE.

Ce spectacle tout seal sera la plus désespérante de leurs peines : Uê sentiront qu'ils étoient nés pour le même bonheur ; que leur cœur ëtoit fait pour jouir du même Dieu; car la présence d'un bien auquel on n'a jamais eu dé droit , ou qu*on n'ainie plus , foucbe moins des malheureux qui en sont privés ; mais ici un mouvement plus rapide que celui d*un trait décoché par une main puissante, portera leur cœur vers le Dieu pour qui seul il étoit créé, et une maixi invisible )e repoussera loin de lui : ils se sentiront éternellement déchirés , et par les efforrs violens que tout leur être fera pour se réunir à leur Créateur , à leur fin , au centre de tous leurs désirs , et par les chaînes de la justice divine qui les en arrachera, et qui les liera aux flammes éternelles.

LeDieude gloire même, pour augmenter leur désespoir, se montrera à eux, plus grand, plus magnifique , s'il étoit possible, qu'il se paroît à ses Elus. Il étalera à leurs yeux toute sa majesté pour réveiller dans leur cœur tous les mouvemens les plus vifs d'un amour inséparable de leur être ; et sa clémence , sa bonté , sa munificence les tourmentera plus cruellement que sa fureur et sa justice. Nous ne sentons pas ici-bàs, M. F., la violence de l'amour naturel que notre ame a pour son Dieu ; parce que les faux biens qui nous environnent, et que nous prenons pour le bien véritable, ou l'occupent, Qu la partagent. Mais l'ame une fois séparée du corps, ah! touji ces fantômes qui l'abusoient , s'évanouiront ; tous ces attachemens étrangers périront; elle ne pourra plus aimer que son Dieu, parce qu'elle ne connoitra pluA que lui d'aimable. Tous ses penclians, toutes ses lumières, tous ses désirs, tous ses mouvemens , tout son être se réunira dans ce seul amour; tout l'emportera, tout la précipitera, si j^ Xose dir^ , dans le sein de son Dieu , et le poids de son iniquité la fera sans, ce^se retomber sur elle-même : éternellement forcée d,e prendre l'essor vers le ciel , éternellement repoussée vers l'abîme, çt plus malhenreuse de ne pouvoir cesser d'aimer, que de sentir les effets terribles de la justice et de la vengeance de ce qu'elle aime !

Quelle affreuse destinée ! le sein de la gloire sera toujours ouvevt aux yeux de ces infortunés ; sans cesse ils se diront à eux-mêmes : Toilà le royaume qui nous étoit préparé, voilà le sort qui nous at- 'tendoit, voilà les promesses qui nous étoient faites; voilà le Seigneur seul aiaaable, seul puissant, seul miséricordieux, seul immortel, pour qui nous étions créés. Nous y avons renoncé pour un songe, pour des plaisirs qui n'ont duré qu'un instant ! Eh I quand nous n'aurions rien à souffrir dans ee séjour d'horreur et de désespoir , cette perte toute seule pourroit-elle être assez pleurée ? Première circonstance que nous rapporte J. C. des tourmens du Riche réprouvé: il est malheureux par l'image toujours présente de la félicité qu'il a perdue.

Mais il est encore malheureux par le souvenir des biens qu'il a voit reçus pendant sa vie , seconde circonstance de son supplice. Mon fils , lui dit Abraham , souvenez-vous des biens que vous avez reçus pendant votre vie: Féii , recordare quia recepisû bona in vitâ tud»

LE MAtJVAIS RICHE, 4?^

Or, quelle foule dépensées désespérantes Abraham ne réveillent- il pas dans son esprit avec ce souvenir? Tavantage d*étre descendu G*un peuple saint et d'une race bénie, méprisé; les promesses faites à la postérité d*Abraham , inutiles pour lui ; le Temple j^ TAutel , les sacrifices, la loi, les instructions des Prophètes, les exemples des Justes de la synagogue, tout cela sans fruit pour son salut ; les biens même temporels dont il auroit pu se servir pour acheter une con-> ronne immortelle , employés à^flatter un corps destiné à brûler éternellement : Recordare quia recepisti bona in pîtâ tud. Ainsi Tame réprouvée entendra pendant toute l'éternité , au milieu de ses tour- • mens , cette voix amère : Souvenez-vous des biens que vous avez rffçus pendant voire vie. Rappelez ces jours passés dans Tabondance; cette foule d'esclaves attentifs à prévenir même vos souhaits ; les distinctions publiques qui vous avoient fait passer des momens si doux et si agréables, ces talens éclatans qui vous avoient attiré l'estime et l'admiration des peuples, recordare \ souvenez vous-en. Quel supplice alors pour cette ame, que le parallèle de ce qu'elle avoit été avec ce qu'elle est ! Plus l'image de sa félicité passée sera agréable, plus affreuse sera l'amerlumede sa condition présente ; car telle est la destinée de l'adversité , de nous grossir et i)ous mettre sans cesse sous les yeux les plaisirs de notre première situation, et les malheurs attachés à notre condition présente.

Ce n'est pas asse?; : on lui rappellera encpre tous les biens de la grâce dont elle a abusé : Hecordare quia recepisti bona. Souvenez^ vous que vous étiez enfant des $aints, et né au milieu d'un peuple fidèle; vous aviez reçu tous les secours d'une éducation chrétienne, je vous avois donné en partage une ame bonne, un cœur défendu par d'heureuses inclinations; tous vos momens presque avoient été marqués, où par quelque inspiration secrète, ou par quelque événement public qui vous rappeloit aux voies du salut. Je vous avois fait naître dans des circonstances si favorables à la piété ; je vous ^vois environné de tant d'obstacles contre vos passions , de tant de facilités pour la vertu, qu'il vous en a plus coûté pour vous perdre, qu'il ne vous en eût coûté pour vous sauver , recordare ; souvenez^ vnus-en. Rappelez toutes les grâces dont vous avez abusé avec tant d'ingratitude, et combien il vous étoit aisé d'éviter le malheur oî| vous êtes tombé.

Ah! c'est ici que Taroe réprouvée, repassant sur toutes les facilités de salut que la bonté de Dieu lui avoit ménagées, entre en fureur contre elle-même. Plus elle approfondit son aveuglement , plus son malheur l'aigrit et la dévore, plus sa rage croit et augmente, e( la plus douce occupation de son désespoir est de se haïr éternellement elle-même. G Dieu ! que vous êtes juste en punissant le pécheur, puisque vous le rendez luiméme l'instrument le plus affreux de son supplice ! Seconde circonstance des tourmens de notre infortuné : il est malheureux par le souvenir du passé.

[ Il est encore midheureax par les pcipes présentes qu'il endure ^ C^h-

ciorin Jiâcflammâ^ je souffre d*extrêmea tourmens dans cette flamme; troisième circonstance de son supplice , la conformité de ses toursnens avec ses fautes. Des flammes étemelles s'attachent à sa langue voluptueuse , une soif ardente le dévore ; il demande une goutte d*eau, non pour éteindre, mais pour adoucir Tardeur vengeresse qui le brûle; et elle lui est refusée. Au lieu de la pourpre et du lin qui Gouvroient autrefois son corps, il est aujourd'hui environné d'un vêtement de feu ; en un mot , autant avoit-ii été dans les plaiftirs 9 autant lui rend-on de tourmens. Nous ne savons pas ce qu'il eouffre, M. F., et je ne prétends pas aussi vous l'expliquer, ni affoiblir par des peintures vulgaires une image si effrayante ; mais nous savons qu'il crie depuis deux mille ans du milieu des flammes : Je souffre d'extrêmes tourmens dans cette flamme , Crucior in hâc fiammâ^ Nous savons qu'il souffre ce que Tœil n'a jamais vu , ce que l'oreille n'a jamais entendu , ce que l'esprit de l'homme ne peut com* prendre. Nous savons que des flammes éternelles , allumées par la Justice divine, sont attachées à son corps, et qu'il souffre tout ce que Dieu lui-même peut faire souffrir à un coupable qu'il est inté* ressé de punir. Nous savons que dans le séjour de l'horreur et du désespoir , la victime sera salée avec un feu éternel , sans cesse consumée, et renaissant saiis cesse de ses cendres. Noas savons qu'un ver secret et dévorant , placé de la main de Dieu au milieu de son cœur, la déchirera durant tous les siècles. Nous savons que ses pleurs n'éteindront jamais les flammes qui la consumeront , et que ne pouvant se dévorer elle-même , les grincemens de dents suppléeront à ce désir affreux. Nous savons que, lassée de blasphémer en vain contre l'Auteur de >son être , sa langue deviendra la pâture de sa propre fureur , et que son corps, comme un tison noir et fumant , dit le Prophète, sera le jouet des esprits immondes, dont il avoit été l'asile sur la terre. Nous savons enfin que dans l'ardeur de sa peine , elle maudira éternellement le jour qui la vit naître , et le sein qui la porta ; qu'elle invoquera la mort , et que la mort ne viendra point , et que le désir d'un anéantissement éternel deviendra la plus douce de ses pensées. Nous le savons , et ce ne sont là que les expressions àit% livres saints.

Vous nous dites tous les jours , M. F., avec un air déplorable de sécurité , disoit autrefois S. Chrysostôme aux Grands de la Cour de Constantinople ( Chrys, Conf. 3 de Laps, ) , pour vous calmer sur les terreurs d'un avenir , que vous voudriez voir quelqu'un revenu de l'autre vie, pour vous redire ce qui s'y passe. £h bien! continuoit cet éloquent Evéque , contentez aujourd'hui votre curiosité; écoutez cet infortuné que J. C. en rappelle , et qui vous raconte le détail affreux de ses malheurs et de sa destinée ; c'est un prédicateur que l'enfer lui-même vous fournit. Quand nous vous parlons, nous, des tourmens de Tautre vie , hélas ! il faut adoucir nos expressions ^ de peur de blesser votre fausse délicatesse. Une vérité qui a épouvanté les Césars , eonverti les tyrans, changé l'Univers, n'est presque plus destinée aujourd'hui qu'à toucher les âmes simples et vul- '

gaires; ees images, dans nos bouches, sont écoutées ayec dédain, et renvoyées au peuple. Mais ici yous de\ç% en croire un infortuné, qui ue vous redit que sa propre infortune , et qui vous en dit pin» par ses cris et par son désespoir , que par ses paroles Vous écouter avec tant d'attention ceux qui, revenus des Iles les plus éloignées, vous racontent les mœurs et les usages des j'ays où vous n'irez jamais; pourquoi n'entendriez -vous pas aveo plus d'intérêt un maU heureux qui vient vous apprendre ce qui se passe dans un lieu d*oà lui seul est revepu , et qui sera peut-être votre demeure éternelle ?

Mais ses souffrances sont d'autant plus affreuses , qu'on lui fait connoitre qu'elles ne finiront point ; quatrième circonstance de son supplice. De plus, lui répond Abraham, iljr a un grand ahtine entre vous et nous ; de sorte que ceux qui voudroient passer d^ici vers vous^ ne le peuvent y comme on ne peut plus venir ici du lieu oit vous êtes.

Ainsi l'ame réprouvée perce dans tout^ la durée des siècles , et elle n'y voit point le terme de ses malheurs. Des peines qui doivent finir ne sont jamais sans consolation , et l'espérance est une douce occupation pour les malheureux. Mais ici l'avenir est la plus affreuse de ses pensées. Plus elle avança en esprit dans ces espaces infinis qu'elle voit devant ej^f e , plus il lui reste de chemin à faire : l'êtes nité toute seule est la mesure de ses tourmens. Elle voadroit pon^ voir du moins se dérober à la pensée de cet avenir terrible; mais la justice de Dieu lui présente sans cesse cette affreuse image, la force de l'envisager, de l'examiner, de s'en occuper, d'en faire le plus cruel de ses supplices. Chaque instant est pour elle un tourment éternel , parce que chaque instant n'est que le commencement de ses peines, et que chaque tourment est pour elle sans espérance. Souffrir des tourmens affreux , souffrir une éternité à chaque moment , souffrir sans ressource, et recommencer tous les jours son supplice ; telle est la destinée de l'ame malheureuse. Je passe rapidement sur toutes ces circonstances : il est des vérités qu'il suffit d'avoir montrées, qui sont elles-mêmes de grandes sources de réflexions, et qu'il faut laisser développer à ceux qui les écoutent.

Enfin , le dérèglement de ses frères qui vivoient encore , et auxquels i'exemple de sa vie molle et volupteuse avoitparuun modèle à suivre, et par conséquent étoit une occasion de chute et de scandale fait la dernière circonstance de ses peines : Père Abraham , s'écriet-il , envojres du moins Lazare dans la maison de mon père , afin qu'il avertisse les cinq frères que fx ««* laissés , de peur qu'ils ne viennent eux-mêmes dans ce lieu de tourmens : car si quelqu'un n€ i-essuscite d'entre les morts, ils ne croiront pas^ Il souffre pour les péchés d'autrui : tous les crimes où ses frères tombent encore , augmentent la fureur de ses flammes , parce qu'ils sont une suite de ses scan«dales; et il demande leur conversion comme un adoucissement à ses peines.

Ah!' M. F., combien croyez-vous qu'il 7 ait d'ames réprouvées

dans Tenfer, avec lesquelles vous avez vécu autrefois, et qui sont tourmentées pour les fautes où vous tombez tous les jours encore? Peut-être que la personne infortunée, qui corrompit la première "votre innocence, crie actuellement dans le lieu de son supplice , et fait des instances de rage auprès de son Juge , afin qu'il lui soit permis de venir vous montrer ce spectre affreux, qui alluma iintrefois dedans votre ame encore pudique des désirs impurs, dont la licence de vos mœurs n*a été depuis qu'une suite funeste: Peut-être que cet impie qui vous avoit appris à douter de la foi de vos pères , et qui avoit gâté votre esprit et votre cœur par des maximes d'irréligion et de libertinage , lève sa voix dans le séjour de Thorrenr et du déses* poir y et détrompé trop tard , demande de venir vous détromper lui* même, et adoucir ses tourmens en corrigeant votre incrédulité. Peutêtre que cet écrivain profane et lascif, dont les œuvres fatales à la pudeur font tous les jours sur votre innocei^ce des impressions si dangereuses, pousse dans les flammes des cris afi^reux , et sollicite en vain que quelque compagnon de son supplice vienne vous informer des malheurs de sa destinée. Peut-être que l'inventeur de ces spectacles criminels , où vous courez avec tant de fureur, sentant croître la rigueur de ses peines, à mesure que les fruits dangereux et irréparables de son art portent un nouveau poison dans vos âmes, peut-être qu'il faitmonter ses rugissemens jusqu'au sein d'Abrabam^ pour obtenir qu'il puisse lui-même, avec son cadavre hideux et dévoré des feux étemels, venir paroître sur ces théâtres infâmes que sa main éleva autrefois, el corriger par l'effroi de ce nouveau spectacle, le danger de ceux qui lui doivent leur naissance, et auxquels il doit lui-même aon éternelle infortune*

Mais quelle réponse fait^on du sein d'Abraham à toutes ces âmes réprouvées ? que vous avez Moïse et les Prophètes , et de plus les pré* ceptes de J. C. ; et que, si les vérités des Ecritures ne vous corrigent pas , en yain un mort ressuciteroit pour vous convertir , et que ce apectacle vouslaisseroit encore incrédules: Hahent Moïsen et Pro^ phetas. Si Moïsen ttProphetas non audiunt, neque si quis ex mor^ tuis resurrexerit , credent. Vous croyez qu'un miracle, qu'un mort ressuscité, qu'un Ange qui viendroit vous parler de la part de Dieu, vous feroit renoncer au monde et changer de vie ? vous le dites tous les jours; vous vous trompez, M. F. : vous trouveriez encore des raisons de douter ; votre cœur corrompu trouveroit encore des prétextes pour se défendre contre l'évidence de la vérité. Les miracles de J. C. ne corrigeoient pas l'hypocrisie des Pharisiens, ni l'incrédulité des Saducéens. Ils en devenoient plus inexcusables ; mais ils n'en étoient pas plus fidèles. Le plus grand miracle de la religion , c'est la subli-* mité de sa doctrine , c'est la sainteté de sa mpraie, c'est la magnificence et la divinité de nos Ecritures : si vous n'en êtes pas touchés , éclairés,! changés, tout le reste seroit inutile : Hahent Moïsen et prophetas. Si Moïsen et Propàetas non audiunt^ neque si quis e^ mortuis fcsurrexeriê, credent^

Lisez-les donc ces livres saints, M. F.; commencez par- là toutes ▼os journées , et par- là finissez-les toutes , puisque c'est le seul ex-% pédient que nous propose aujourd'hui J. C. y pour éviter la destinée du réprouvé de notre Evangile. Hélas! M. F., si vous méditiez ces livres divins , nous n'aurions pas besoin de venir prouver qu'une vie mondaine, voluptueuse, exempte même de désordres , est Une vie criminelle et digne de l'enfer : nous ne serions pas obligés de vous apprendre que le royaume du ciel souffre violence; que ne pas se re« noncer sans cesse soi-même , chercher sa consolation en ce monde, n'en pas user comme si l'on n'en usoit point , n^vivre que pour ^on corps , c'est perdre son ame et n'être pas disciple de J. C. : ce sont là les vérités les plus simples et les plus familières de l'Evangile, les premiers fondemens de la doctrine du salut. .

£t , an fond , dans quelque état d'opulence et de prospérité que TOUS soyez nés, comme notre Riche réprouvé , les jours de notre pèlerinage , sont-ils assez longs , ou pour vous livrer tranquillement aux plaisirs qui vous environnent, ou pour vous laisser alarmer par les devoirs pénibles qui^ous assurent une meilleure destinée? Neos paroissons un instant sur la terre , et en un clin d'œil tout s'évanouit devant nous , et nous rentrons dans les abîmes de l'éternité. Quelle impression peuvent donc faire sur nos cœurs des plaisirs qui vont £nir demain , et qui ne nous laissent rien de plus réel que le regrets d'en avoir. joui ? Qaoi ! si^ pendant une longue vie, vous ne dévies avoir d'agréable qu'un seul songe , et que tout le reste de vos jours fut destiné à expier par des tourmens indicibles , le plaisir de cette courte rêverie , votre sort vous paroitroit-il si digne d'envie? TeUe est cependant votre destinée , dit S. Ghrysostôme , vous qui vivez dans les délices et dans l'oubli de Dieu ; vous ressemblez à un homme qui songe qu'il est malheureux, et qui, après le plaisir de cette courte rêverie , s'éveille au son d'une voix terrible , voit avec surprise s'évanouir ce vain fantôme de félicité qui amusoit ses sens assoupis , tout s'anéantir autour de lui , tout disparoitre à ses yeux , et un abîme éternel s'ouvrir , où des flammes vengeresses vont punir durant l'é*' temité l'erreur fugitive d'un songe agréable. Méditez ces vérités saintes, M. F.; apprenez quelle est l'espérance et quels sont les devoirs de votre vocation , afin que méprisant tout ce qui doit passer, TOUS ne perdiez j[amais de vue les biens immuables. Ainsi soù-il.

^S VENDREDI DE LA IV S£iM[AIN£.

SERMON

WÛK LE VENDREDI

DE LA SECONDE SEMAINE DE CARÊME

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