PREMIERE PARTIE
Peu de gens se sauvent, parce qu^on ne peut comprendre dans ce nombre que deux sortes de personnes, ou celles qui ont été assez heu* reuses pour conserver leur innocence pijire et entière, ou celles qui, Hprès l'avoir perdue, l'ont retrouvée dans les travaux de la pénitence; première cause. Il n'y a que ces deux voies de salut; et le ciel n'est ouvert ou qu'aux innocens ou qii'aux pénitens. Or, de quel ^6t'é êtes-vousî êtes-vous innocent? étes-vous pénitent? Rien de souillé n'entrera dans le royaume de Dieu : i! faut dôi^c y porter ou îine innocence conservée ou une innocence recouvrée. Or, mourir innocent est un privilège où peu d'ames'pisuvent aspirer; vivre péhlteht est une grâce que îe* adotici^semèAs de la disélpliné, et le relâchement de nos mœurs rendent presque encore plus rare.
PETIT NOMBRE DES ÉLUS. 5î5
Ea effet, qui peut prétendre aujourd'hui au salut par un titre d*innQcence? Où sont ces âmes pures en qui le péché n'ait jamais habité, et qui aient conservé jusqu'à la fin le trésor sacré de la pre* mière grâce que l'Eglise leur avoit confiée dans le baptême, et que J. C. leur redemandera au jour terribleii des vengeances ?
Dans ces temps heureux où toute TEglise n'étoit encore qu'une assemblée de Saints , il étoit rare de trouver des Fidèles qui, après avoir reçu les dons de l'Esprit-Saint, et confessé J. C. dans le Sacrement qui nous régé^nère, retombassent dans le dérèglement de leurs premières mœurs. Ananie et Saphire furent les seuls prévaricateurs de l'Eglise de Jérusalem; celle de Corinthe ne vit qu'un incestueux; la pénitence canonique étoit alors un remède rare , et à peine parmi ces vrais Israélites, se trouvoit-il un seul lépreux qu'on fût obligé d'éloigner de l'autel saint , et de séparer de la communion de ses frères.
Mais depuis, la foi s'affoiblissant en commençant à s*étendre, le ^nombre des Justes diminuant à mesure que celui des Fidèles augraentoit, le progrès de TEvangile a, ce semble, arrêté celui de la piété; et le monde entier, devenu Chrétien, a porte enfin avec lui dans l'Eglise sa corruption et ses maximes. Hélas î nous nous égarons presque tous dès le sein de nos mères : le premier usage que nous faisons de notre cœur est un crime; nos premiers penchans sont des passions, et notre raison ne se développe et ne croit que sur les débris de notre innocence. La terre, dit un Prophète, est infectée par la corruption de ceux qui Thabitent ; tous ont violé les lois , changé les ordonnances, rompu raUiance qui devoit durer éternellement ; tous opèrent l'iniquité, et à peine s'en trouve- t-il un seul qui fasse le bien; l'injustice, la calomnie, le mensonge, la perfidie, l'adultère, les crimes les plus noirs ont inondé la terre : Mend^cium , et furtumy et ftduUeriam inundaverunt ( Osée. /| }• Le frère dresse des embûches au frère; le père est séparé de ses enfans, l'époux de son ^ éppQse ; il n'est point de lien qu'un vil intérêt ne divise ; la bonne foi n'e&t plus que la vertu des simples ; les haines sont éternelles ; les réconciliations sont des feintes ; et jamais on ne regarde un ennemi couune un frère : on se déchire, on se dévore les uns les autres ; les assemblées ne sont plus que des ceilsures publiques; la vertu la plu» entière n'est plus à couvert de la contradiction deà langues; les jeux sont devenus ou des trafics, ou des fraudes , ou des fureurs ; les repas , ces liens innocens de la société, des excès dont on n'oseroit par^ 1er; les plaisirs publics , des écoles de lubricité: notre siècle voit des horreurs que nos pères ne connoissoieut raénm pas ; la ville est une Niaive pécheresse ; la Cour est le centre de toutes les passions bu* maines ; et la vertu autorisée par l'exemple du Sou i^rain , honorée de sa bienveillance , animée par se^ bienfaits , y rend le crime plus circoaape9l:9 «nais ne l'y r^id pas peut-être }Aus rare : tous les états , toutes les conditions ont corrompu leurs voies ; les pauvres murmu- - . ren t cootre la main qui les frappe; ^s riches oublient TAuteuc de leur abondanc^^ Iq» Grands n^ #ei»bWt .4ixe nés que pour eux-jik^mes :
ti6 LUWDl DE LA III* SEMAINE.
rt la licence parott le seul privilège de leur élévation ; le sel même fie la terre s*est affadi ; les lampes de Jacob se sont éteintes; les pierres du sanctuaire se trafnetit indighenièht dans la boue dea; places pnbliques, etlepi*étre estdevenu semblable au peuple. ODieuIest-ce donc là votre Eglise et rassemblée des Saitits? Est-ce là cet héritage êi chéri, cette vigne bien-aimée, Tobjet de vos soins et de tos tendresses ? etqu^offroit de plus coupable à vos yeux Jérusalem, lors* que vous la frappâtes d'une malédiction éternalle? Voilà donc déjà une Toie de salut fermée presque à tous. les hommes : tous se sont égarés. Qui que vous soyez qui m'écoutcz ici, il a été un temps où le péché régnoit en vous : Tâge a peut-être calmé vos passions, mais quelle a été -votre jeunesse? Des infirmités habituelles vous ont peutêtre dégoûté du monde j mais quel usage faisiez-vous avant.cela de la santé? un coup de la grâce a peut-être changé votre cœur; mais tout le temps qui a précédé ce changement, ne priiez < vous pas sans cesse le Seigneur qu*il l'efface de son souvenir?
Mais à quoi m'amusai>je? Nous sommes tous pécheurs , ô mon Dieu 1 et vous nous connoissez. Ce que nous voyons même de nos égaremens , n*en est peut-être à vos yeux que Teiidroit le plus supportable ; et du cÀtc de Tinnocence , chacun de nous convient assez qu'il ti'a plus rien à prétendre au sali^t. Il ne reste donc plus qu'une res< iiource : c^est la pénitence. Après le naufrage, disent les Saints , c*est la planche heureuse qui seule peut encore nous mener au port ; il n*y a plus d'autre voie de salut pour nous. Qui que vous soyez qui avez été pécheur. Prince, sujet, Grand, peuple, la pénitence seule peut TOUS sauver.
Or, souffrez que je vous demSinde où sont les pénitens parmi nous? où sont-ils? forment-ils dans l'Eglise un peuple nombreui ? Vous en trouverez plus, disoit autrefois un Père, qui ne soient jamais tombés , que vous n'en trouverez qui, après leur chute , se soient relevés par une véritable pénitence: cette parole est terrible. Mais je veux que ce soit là une de ces expressions qu'il ne fatit pas trop presser , quoique les paroles des Saints soient toujours respecta blés. Ne portons pas les choses si loin; la vérité est assez terrible, sans y ajouter de nouvelles terreurs par de vaines déclamations. Examinons seulement si du côté de la pénitence nous sommes en droit , la plupart , de prétendre au salut. Qu'est*ce qu'un pénitent ? Un pénitent , disoit autrefois TertuUien, est su Fidèle qui sent, tous les momens de la vie, le
• malheur qu'il a eu de perdre et d*oublier autrefois son Dtea; qui a sans cesse son péché devant les yeux; qui en retrouve par-tout le son* venir et les tristes images : un pénitent , c'est un homme chargé des intérêt» de la justice de Dien contre lui-même ; qui s'interdit les
• plaisirs les plus innocens , parce qu'il s'en est permis de crimineb ; , qui no souffre les plus nécessaires qu'avec peine; qui ne regarde plus
son corps que comme un ennemi qu'il faut affoibiir, comme un rebelle qu'il faut châtier, o^mme un coupable à qui désormais il faut . presque tout refuser, comme an vase souillé qu'il faut purifier.
PETIT NOMBRE DES ÉLUS. S%y
comme un débiteur infidèle^ dont il faut exiger]] asqu^au dernier denier ; un pénitent , c*est un criminel qui «^envisage comma un homme destiné à la mort , parce qu'il ne mérite plus de vivre; ses mœurs par conséquent , ^a parure, ses plaisirs mêmes , doivent avoir je ne aaia quoi de triste et d'austère, et il ne doit plus vivre que pour aonfifrir ; un pénitent ne voit dans la perte de ses biens et de sa santé, que la privation des faveurs dont il a abusé ^ dans les humiliations qui lui arrivent, que la peine de son péché; dans les douleurs qui le déchirent, que le commencement 4^s supplices qu'il a mérités; dans lea calamités publiques qui affligent ses frères, que le châtiment peut« être de ses crimes particuliers: voilà ce que c'est qu'on pénitent, Mais je vous demande encore , où sont parmi nous les pénitens de ce caractère ? où sont -ils ?
Ah ! tes siè les de nos pères en voyoient encore aux portes de nos temples: c'étoient des pécheurs moins coupables que nous sans doute, de tout rang, de tout âge, de tout état ; prosternés- devant lé Vestibule du temple; couverts de cendre et de ciUce; conjurant leura frères qui entroientdans la maison du Seigneur, d'obtenir de sa clémence le pardon de leurs fautes; exclus de la participation à l'autel , et de l'assistance même aux mystères sacrés ; passant les années entières dans l'exercice des jeûnes, des macérations, des prières, et dans des épreuves si laborieuses, que les pécheurs les plus scandaleux ne voudroient pas les soutenir aujourd'hui un seul jour; privés, non-seulement des plaisirs publics, mais encore des douceurs de la Société , de la communication avec leurs fVères , de la joie commun» des solennités ; vivant comme des anaihèmes, séparés de l'assembléo sainte; dépouillés même pour un teai,ps de toutes les marques de leur grandeur selon le siècle , et n'ayant plus d'autre consofatiosL,- qufr celle de leurs larmes et de leur pénitence.
Tels étoient autrefois les pénitens dans l'Eglise: si l'on y voy6it encore des pécheurs, le spectacle de' leur pc^nilence édifioit bien phia l'assemblée (les Fidèles, que leurs chutes ne l'avoient scandalisée; c'étoient de ces fautes heureuses , qui devenoient plus utiles que Tinnocence même. Je sais qu*une sage dispensation a obligé l'Eglise de se relâcher des épreuves publiques de la pénitence; et si j'en rappclte ici l'histoire, ce n'est pas pour blâmer la pt'udence des Pasteurs qui en -ont aboli l'usage, n^ais pour déplorer la corruption générale des Fidèlen qui les y a forcés. Le changement des mœurs et des Siècles entraine nécessairement avec eux les variations de la diséiplipe. La po* Uce extérieure, fondée sur lesloia des hommes a pu changer; la loi da la pénitence, établie sur l'Evangile et sar la parole de DitUt, est touiours la même. Les degvés publijL's de la pénitence ne subsistant plua«. 1,1 QSt vrai; mais les rigueurs et l'esprit de la pénitence sont encore lea niêmes , et ne sauroient jamais prescrire. On peut satisfaite à TEgitsa aans.st\^ir les peines publique qu'elle imposoit autrefois; on ne peut satisfaire à Dieu sans lui en. offrir de particulières qui ks^ épient ^e; qui en soient' une juste compensation.
SiS LUNDI DE LA III« SEMAINE.
Or, refi^ardez autour de vous : je nedis pas quevons jugiez vos frères ; Biais examinez quels sont les mœurs de tous ceux qui vous environ- Beat : je ne parle pa« même ici de ces pécheurs déclarés qui ont secoué le jeng, et qui ne gardent plus de mesures dans le Crime ; je ne parle que de ceux qui vons ressemblent, qui sont dans des mœurs communes , et dont la vie n*offre rien de scandaleux ni décriant : ils sont pécheurs, ils en conviendront; vous n*étes pas innocent , et vous en convenez vous-même: or^ sont^ls pénitens, et Tétes-vous ? L'âge, les emplois, des soins plus sérieux -vauSiOf^t fait peut-être revenir des emportcmens d^ine première jeunesse; peut-être même les amertumes ï{ne la bonté de Dieu a pris plaisir de répandre sur vos passions, les perfidies, les bruits désagréables , une fortune reculée, la «anté ruinée, des affaires en décadence , tout cela a refroidi et retenu les penchans déréglés de vol;re CQeur: le crime vous a dégoûic du crime même; les passions d'elles -mêmes se sont peu à peu éteintes « le temps et la seule inconstance du cœur a rompu vos liens. Ce* pendant , dégoûté des créatures , vous n'en êtes pas plus "«^if pour votre Dieu : vous êtes devenu plus prudent , plus régulier , selon le monde , plus homme de probité , plus exact à remplir vos devoirs publics et particuliers ; mais vous n'êtes pas pénitent ; vous avez cessé vos. désordres, mais vous ne les avez pas expiés, mais vous ne vous êtes pas converti , mais ce grand coup qui change le cœur et qui renouvelle tout rhomme , vous ne l'avez ^as encore senti.
Cependant cet état si dangereux n'a rien qui vous alarme : des péchés qui n'ont jamais été pnrtfiés par une sincère pénitence, ni par conséquent remis devant Dieu , sont à vos yeux comme s'ils n'étoient plus ; et vous mourrez tranquille dans une impénitence d'autant plus dangereuse, que vous mourrez sans la connoitre. Ce n'est pas ici une simple expression et un mouvement de zèle; rien n'est plus réel et plus exactement vrai; c'est la situation de presque tous les hommes, et même des plus sages et des plus approuvés dans U inonde : les premières mœurs sont toujours licencieuses ; Tâge^ les dégoûts, ua établissement fixent le cœur, retirent du désordre, réconcilient même avec les saints mystères : mais où sont ceux qui se convertissent ? où sont ceux qui expient leurs crimes par des larmes et des macérations? où sont ceux.. qui, après avoir commencé comme des pécheurs , finissent comme dc^ péjuitens ? où $oat-i)s ? je Tous le demande.
MontrejB-mot seulement dans vos mceurs des traces légères de pétdtence. Quoi ? les lois de TEglise ? mais elles ne regaraent plus les personnes' d'un certain rang , et l'usage en a presque faH des devoirs obscurs et populaires. Quoi? les soins de la fortune, les inquiétudes de la faveur et de la prospérité, les fatigues du service , les dégoûts et les gênes* de la Cour, les assujettissemens des emplois et des bienséances? mais voudriez-vous mettre vos crimes au nombre de vos vertus; que Dieu vous tint compte des travaux que tous n*endurez pas pour lui ; que votre ambition , Tottt orgueil , votre cupidi^të tous
FETIT NOMBRE BES ÉLUS. Si^
déchargeassent d'anc obligation qu'elles-mêmes vous imposent } vous êtes pénitent du monde ; mais vous ne Têtes pas de J. C. Quoi enfin ? les infirmités dont Dieu vous afflige ? les ennemis qu'il vçus suscite 2 les disgrsces et les pertes qu'il vous ménage? mais recevez vona ces coups avec soumission seulement ? et loin d'y trouver des occ^* sions de pénitence , n'en faites~vous pas la matière de i^ouve^u;^ crimes ? Mais quand vous seriez fidèle sur tous ces points , seriez « TOUS pénitent? Ce sont les obligations d'une ame innocente, d^ recevoir avec soumission les coups doi^t Dieu la frappe; de remplir avec courage les devoirs pénibles de son état ; d'être fidèle aux lois de l'Eglise : mais vous, qui êtes pécheur, ne devez-vous rien a|2^ delà? Et cependant vous prétendez au salut; mais su^r quel titre? Dire que vous êtes innocent devant Dieu, votre conscience rendroit témoignage contre vous-même : vouloir nous persuader que vous êtes pénitent, vous n'osericx, et vous vous condamneriez par votre propre bouche : sur quoi donc pouvez-voos compter , ô homme qui TÎvez si tranquille : Vbl est ergà gloriaUo tua ( Rom, 3 ; 37 ).
£t ce qu'il y a ici de terrible , c'est qu'en cela vous ne faites que suivre le torrept : vos i)MBurs sont les mœurs de presque tous les hommes. Vous en çonnoissez peut-être de plus coupables que vous ( car je suppose qu'il vous reste encore des sentiraeus de religion , et quelque soiu 3e votre salut }; niais de véritables pcnitens, en connoissez-vous ? Il faut les aller chercher dans les cloîtres et dans les solitudes : vous comptez à peine parmi les personnes de votre l^ang et de votre état, un petit nombre d'ames dont les mœurs plus austères que celles du commun, s'attirent les regards, et peut^éti^e aussi la censure du public ; tout le reste marche dans la même voie. Je vois que chacun se rassure sur son voisin ; qvie les enfans succès dent là-dessus à la fausse sécurité de leurs pèrea ; que nul ne vit in* «ocent ; que nul ne me«irt pénitent : je le vois et je m'écrie : O Dieu ! «i vous ne nous avez pas trompés; si tout ce que vous nous avez dit sur la voie qui conduit à la vie , doit s'accomplir jusqu'à un point ; si le nom^bre de ceux qu'il £audroit perdre , ne vous fait rien rabattre de ia sévérité /le vos lois, où va donc se rendre cette multitude infinie de créatures qui disparoisseat tous les jours à nos yeux ? Ou sont ifos amis, nos proches, nos maîtres, nos sujets qui nous ont précédés; et quelle est leur destinée dans la région éternelle des morts ? Que serons*nous un jâur nous-mêmes ?
I«iOrsqu'autrefois un Prophète se plai^noit au Seigneur, que tons^ avoknt abandont^é son alliance dans Israël, il répondit qu'il s'étoit encore réservé sept miUe hommes qui n'avoîent pas fléchi le genou devant Baal : c'est tout ce qu'iMi royaume entier renfermoît alora d'ajnaes pures et fidèles. Mais pourriez-vous encore aujourd'hui , 6 jno^DÀeu ! consoler les géipissemens dé vos serviteurs par la mêm/i assjurançç ? Je sais que votre œil discerne encore des Justes au milieu de nous; ^Viç le s.açerdoce a encore ses Pfainée; la magistrature aes Siainue)^ r^p^.e SCS Josué^ la Co^r sesDapiel , ses Esther,et,se&
Kilo LUNDI DE LÀ IHVSEMAINE.
David; car le inonde ne subsiste que pour tos Elus, et tout seroîc détruit si leur nombre étoit accompli : mais ces restes heurrux des enfans d*Israëi qui se sauveront , que sont-ils , comparés aux grains de sable dé la mer ; je veux dire à cette multitude infinieqaise damne? Venez nous demander après cela , M. F., s*ii est vrai que peu seront sauvés. Votisi'avez dit, ômon Dieu? et par-là c'^st ane vérité qui demeure éternellement. Mais quand Dieu ne Fauroit pas dit, je ne voudrois en second Heu, que voir un instant ce qui se passe parmi les hommes; les lois sur lesquelles ils se gouvernent, les maximes qui sont devenues les règles de la multitude :*et c^est ici la seconde cause de la rareté des Elus, qui n*est proprement qu*an dévelop* pemenl de la première;' la force des coutumes et des usages.
SECONDE PARTIE
Peu ^e gens se sauvent , parce que les maximes les plus universellement reçues dans tous les états, et sur lesquelles roulent les mœi|rs de U multitude, sont des maximes iecompatibies avec le 9alut : sur Tusage des biens , sur l'amour de la gloire , sur la modération chrétienne, sur les devoirs des charges et des conditions, 9ur le délsiil des œuvres prescrites , les règles reçues « approuvées , autori9ée$ dans le monde, contredisent celles de TEvangile ; et dèslà elles ne peuvent que conduire à la mort.
Je n'entrerai pas ici dans un détail trop vaste pour un discours, et trop peu sérieux même pour la chaire chrétien/ie. Je ne vous dis pas que c'est un usage établi dans le monde , qu'on peut mesurer sa dépense sur son bien et sur son. rang ; et que pourvu que ce soit da patrimoine de ses pères, ou peut s'en faire honneur, ne mettre point des bornes à son luxe, et ne consulter dans ses profnsions, que son orgueil et ses caprices. Mais la modération chrétienne a st* règles )' mais vous n'êtes pas le maître absolu de vos biens ; et tandis sur-tout que mille malheureux souffrent, tout ce que vous employez ao-delà des besoins et des bienséances de votre état , est une inhumanité et un vol que vous faites aux pauvres. Ce sont là, diton, des raffinemens de dévotion, et en matière de dépend et de pro« fusion , rien n'est blâmable et excessif selon le monde , que ce qui peut aboutir à déranger la fortune et altérer les affaires. Je ne tobs dis pas quç c'est un usage reçu 9 que l'ordre de la naissance , on les intérêts de la fortune décident toujours de nos destinées, et règlent )e choix du siècle ou de l'Eglise, de la retraite ou du mariage. JHaîs la vocation du Ciel , à mon Dieu 1 prend^elle sa source dans )es lois humaines d'une naissance charnelle? Qn ne peut pas tout établir dans le monde 9 et i} seroit triste de voir prendre à des enfans des partis peu dignes de leur rang et de leur naissance. Je ne vous dis pa9 que l'psage veut que les jeunes persoiines du sexe ^^ qu'on élèye pour le monde, soient instruites, de bonne heure de toiis les •vtA propret à vé^niv et à ptoire , et exercée} avec soin àmk imQ
PETIT NOMBRE DES ÉLUS., 5ai
sdencefnneste, sur laquelle nos cœurs ne naissent que trop instruits. Maisl*éduçati6n chrétienne est une éducation de retraite, de pudeur, de modestie, de haine du monde. On a beau dire; il fai^t vivre comme on vit : et desmèreB, d'ailleut*s chrétiennes et timorées, ne s'avisent pas même d'entrer en scrupule sur cet article.
Ainsi TOUS êtes jeune encore ; c^est la saison des plaisirs : il ne seroi t pas juste de vous itîterdire à cet âge , ce que tous les autres se sont permis : des années plus mûres amèneront des mœurs plus se* rieuses. Vous êtes né avec un nom ; il faut parvenir à foi%e dUniri* , gués, de bassesses, de dépense; faire votre idole de votre fortune : Tambition , si condamnée par les règles de la foi , n*est plus qu'on sentiment digne de fotre nom et de votre naissance. Vous êtes d'un sexe et d'un rang qui vous met dans les bienséances du mondes vous ne pouvez pas vous faire des mœurs à part : il faut vous trouver aux réjouissances publiques , aux lieux où celles de votre rang et de votre âge s'assemblent, être des mêmes plaisirs, passer l^s jours dans les mêmes inutilités, vous exposer aux mêmes périls t ce sont des manières reçues , et vous n'êtes pas pour les réformer. Voilà la doctrine du monde.
Or, souffrez que je vous demande ici, qui tous rassure datai cei voies? Quelle est la règle qui les justifie dans votre esprit , qui vous autorise , vous, à ce faste, qui ne convient ni au titre que vous avez reçu dans votre baptême, ni peul-^être à ceux que vous tenez de vos ancêtres ? Vous , a ces plaisirs publics , que vous ne croyez innpceus que parce que votre ame trop familiarisée avec le crime n'en sent j)Ius les dangereuses impressions? Vous, à ce jeu éternel, qui est devenu la plus importante occupation de votre vie? Vous, à vous dispenser de toutes les lois de l'Eglise ; à mener une vie molle , sensuelle, sans vertu, sans souffrance, sans aucun exercice pénible de religion? Vous, à solliciter le poids formidable, des honneurs du Sanctuaire, qu'il suffit d'avoir désiré pour en être indigne devant Dieu ? Vous , à vivre comme étranger, au milieu de votre propre maison, à ne pas daigner vous informer des mœurs de ce peuple de domestiques qui dépend de vous , a ignorer par grandeur s'ils croient au Dieu que vous adorez , et s'ils remplissent les devoirs de la religion que vous professez? Qui vous autorise à des maximes si peu chrétiennes ? Est-ce l'Evangile de J. C. ? Est-ce la doctrine des Sain^ ? Sont-ce les lois de l'Eglise? Car il faut une règle pour être en sûreté ; quelle est la vôtre ? L'usage ; voilà tout ce que vous avez à nous opposer; on ne voit personne autour de soi qui ne se conduise sur les mêmes règles; entrant dans le monde, o|i y a trouvé ces mœurs établies ; nos pères avoient ainsi vécu, et c'est d'eux que nous les tenons ; les plus sensés du siècle s'y conforment ; on n'est pas plus sage tout seul que tous les hommes ensemble ; il faut s'en tenir à ce qui s'est toujours pratiqué, et ne vouloir pas être toiU feulde.son côté. '
Voilà ce qui vous nitsare contre toutea lei^.teTreiirs4e U religion ;
5ai LUNDI DE LA III' SEMAINE.
personne ne remonte jusqu'à la loi ; l'eiemple public est le seul ga^ rânt de nos mœurs; on ne fait pas attention que les lois des peuples aont vaines, comme dit TEsprit-Saint : Quia ïeges populorum vanœ sunt (Jerem. lo; 3); que J. €• nous a laissé des règles auxquelles ni les temps » ni les siècles, ni les mœurs ne sauroient jamais .i^ien changer ; que le ciel et la terre passeront ; que les mœurs et les usages changeront -y mais que ces règles divines seront toujours les mêmes.
On se contente de regarder autour de soi : on ne pense pas que ce « qu'on appelle aujourd'hui usage, étoil des singulari tés monstrueuses avant que les mœurs des Glirétien» eussent dégénéré ; et qne si la corruption a depuis gagné , les dérèglenîens, pour avoir perdu leur singularité , n'ont pas pour cela perdu leur malice : on ne voit pas que nous serons jugés sur l'Evangile, et non sur l'usage; sur les exemples des Saints , et non sur les opinions des hommes ; que les coutumes qui ne se sont établies parmi les Fidèles qu'avec l'affoiblissement de la foi , sont des abus dont il faut gémir , et non des modèles à suivre; qu'en changeant les mœurs, elles n'ont pas changé les devoirs ; que rexelnple commun qui les autorise , prouve seulement que la vertu est rare , mais non pas que le désordre est permis: en ua mot, que la piété et la vie chrétienne sont trop amères à la nature , pour être jainais le parti du plus grand nombre»
Venez nous dire maintenant que vous ne faites que oe que font tous les autres; c'est justement pour cela que vous vons damnez., Quoi ! le plus terrible préjugé de votre condamnation deviendroit le seul motif de votre confiance I Quelle est dans i'Ecritqre la voie qui conduit à la mort? jN'est*ce pas celle où marche le grand'nombre ? Quel est le parti des réprouvés? N'est-ce pas la ronltittide? Vons ne faitesqueceque font les autres? mais ainsi périrent du temps de Noé tons ceiix qui furent ensevelis sousleseauxdu déluge; du temps de Nabochodonosor , tous ceux qui se prosternèrent devant la statue sacrilège; du temps d'Elie, tous ceux qui flécliireut le genou devant Baal ; du temps d'Eléasar tous ceux qui abandonnjèrcnt la loi de leurs pères. Vous ne faites que ce que fpnt les autres , mais c'est ce que l'Ecriture vous défend : Ne vous conformez point à ce siècle corrompu {^Rom, x%\ a), nous dit-elle : or, le sièdo corrompu n'est pas le petit nombre de Justes que vous n'imitez point ; c'est la multitude que vous suivez. Vous ne faites que ce que font les autres I vons aurez donc le même sort qu'eux. Or y malheur à toi, s'écrîoit autrefois S. Augustin, torrent fatal des contâmes humaines! ne suspendras-tu jamais ton cours? entraîneras- tu jusqu'à là fin les encans a' Adam dans l'abime immense et terrible? Vœ tihi ^ fiumen moris humani! qnousque volves Evœfilios in mare magnum, èt/ormidoio- 'ium (iS. Aug, in Conf. L i.ch, i6. n. a5)*
Au lieu de se dire à soi-même : Quelles sont mes espérances ? Il y a dans l'Eglise deux voies : l'une large , où passe presque tout le monde, et qui aboutit à la .mort; l'autre étroite, on très-peu de fe&s.tati:a&t, ei ^«UonAaii à la^Lci^e quirt cftt^MÎa- j« ? mt^ mc^ars,
PETIT NOMBRE Ï)ËS ÉLUS. laS
lônt-ce les inceuTs ordinAir«s de ceux démon rang, et itKm Âge, ée mon état ; stiîs* je avec iè grand nombre? je lie suis donc pas dans )â botine voie ; je me perds; le grand nombre dans chaque 'état nVst pés le parti de tewx. qui Se sauvent^ Loin de raisonner de la SOrle, on s6 dit à soi-même ; Je ne suis pas de pire condition qixe les autres; ceux de itron rang et de mon Âge vi-vent ainsi , pourquoi ne viyrois-je pas comme em ? Pourquoi , tnon x^er Auditeur ? pour cela même : la vie cotnmtil^e'tte sauroit être uire rie chrétienne; les Saints ont été dans tous^les'Sièclesdes hommes singuliers ; ils ont eu leurs mœurs à part; ' ^ ils n'dUt été saints , que partie qu'ils h*ont pas ressemblé au reste des hommes. ■
LSisageavoit prévalu au siècle d'Ësdras, qu'on s*a)Iiât , malgré la défense , avec des femmes étrangères ; l'abus étoit universel ; le& prêtres et le peuple n'en fais'oîent plus de scrupule. Mais que fit ce saint restaurateur de la loi ? suivit-il Texemple de ses frères ? Crut- II qu'une transgression commune fût devenue plus légitime ? Il en uppela de l'abus à la règle; il prit le livre.de )a loi entre les mains ; il l'expliqua au peuple consterné , et corrigea l'usage par la vérité.
Suivez de siècle en siècle l'histoire des Justes , et voyez si Lolh se conformoit aux voies de Sodome , et si rien ne le distinguoit de sc's citoyens } si Abraham vivoit comine ceux de son siècle; si Job étoit semblable aux autres prindes de sa nation; si Esther, dans là Cour d'Assuérus, se conduisoit comme les autres femmes de ce prince ; s'il y avoit beaucoup de veuves à Béthulieet dans Israël , qui ressemblassent à Judith; si parmi les enfans de la captivité, il n'est pas dit de Tobie seul qu'il n'imitoit pas la conduite de ses frères , et qu'il fuyoit même le danger de leur société et de leur commerce : voyez si dans ces siècles heureux, où les Chrétiens étoient encore saints , ils ne brilloîent pas comme des astres au milieu des nations corrompîtes , et s'ils ne servoient pas de spectacle aux Anges et aux hommes, par la singularité de leurs mœurs ; si les Païens ne leur reproehoieiit pai lenje r^raile, leur éloîgnement des théÂtres» des cirques^ et des autres plaisirs publics; s'ils ne se plaignoient pas. qqe les Cbré*tiens affectoient de se distinguer sur toutes choses de leurs ei*toyens; de former comme un peuple à part au milieu de leur peuple; d'avoir leurs lois et leurs usages particuliers ; et si 9 dès<*là qu'ub homme avoit passé du côté des Chrétiens , ils ne le comptoient pas comme un homfne perdu pour leurs plaisirs , pour leurs assemblées et pour leurs coutumes : enfifi , Voyez si dans (dus les^ siècles , les Saints , dont la vie et les actions sont venues jusqu'à nous , ont ressemblé au r^té des hommes. ' >
Vous i^ous direz. peut- être que ce sont là des singularités et dés exceptions , plutôt que des règles que tout le monde soit obligé do auivrc : ce soiit des exceptions, il est vrai ; .mais c*est que la règle ^générale est de se perdre ; c'est qu'une ame fidèle an milieu du monde , «st toujours une singularité qui tient du prodige. Tout le monde , diteS'-iFOtts , ti*est pas obligé de Aftivré ces estcmplëÈ Mttais ert*ee qtite
5ft4 , LUîïDr DE LA Iir SEMAINE,
la sainteté n'est pas la vocation générale de tous les Fidèles ? £st-c« que pour être sauvé il ne faut pas être saint ? Est-ce que le Ciel doit beaucoup coûter à quelques-uns, et rien du tout aux autres? Est-ce que vous avez un autre Evangile à suivre, d'autres devoirs à remplir, et d'autres promesses à espérer que les Saints ? Ah l puisqu'il y avoit une vole plus commode pour arriver au salut, pieux Fidèles qui jouissez dans le Ciel d'un royaume que vous n'avez emporté que par la violence, et qui a été le prix de votre sang et de vos travaux, pourquoi nous laissiez- vous des exemples si dangereux et si inutiles?. Pourquoi nous avez- vous frayé un chemin âpre , désagréable, et tout propre à rebuter notre foiblesse, puisqu'il y en avoit un autre plus doux et plus battu , que vous auriez' pu nous montrer pour nous encourager et nous attirer, en nous facilitant notre carrière! Grand Dieu I que les homnaes consultent peu la raison dans l'affaire de leur saldt éternel! . .
Rassurez- vous, après cela sur )a multitude ; coinme si le grand nombre pouvoit rendre le crime impuni, et que Dieu n'osât perdre tous les hommes qui vivent comme vous. Mais que sont toKy^ies'boTnmes ensemble devant Dieu ? La multitude des coupables l'^pêcha-t-elle d'ex* terminer toute chair au temps du déluge ; de faire descendre le feu du ciel sur cinq villes infaines; d'engloutir Pharaon et tonte son armée sous les eaux ; de frapper de mort tous les murmurateurs dans le désert ? Ah ! les rois de la terre peuveut avoir égard au grand nombre de coupables, parce que la punition devient impossible, ,ou du moins dangereuse, dès que la faute est trop générale. Mais Dieu qui secoue les impies de dessus la terre, dit Job, pomme on secoue la poussière qui s'est attachée au vêtement; Dieu devant qui les peuples et les nations sont comme si elles n'étaient pas , il ne compte pas les coupables , il ne regarde que les crimes : et tout ce que peut présumer la foible créature des complices de sa transgression , c'est d^les avoir pour compagnons de son infortune.
Mais si peu de gens se sauvent, parce que les maximes les plus universellement reçues , sont des ma'ximes de péché; pen de gens se sauvent, parce que les maximes et les obligations les plus universellement ignorées on rèjetées, sont les plus indispensable au salut. Dernière réflextonqui n'est encore que la preuve et l'éclaircissement des précédentes.