DIMANCHE DE LAVENT
peut être apaisée que par mon infortune éternelle^ N 'écoutez plu5 les cris de ma douleur ^ et les plaintes d*nn cœur corrompu , qui ne connoit pas ses intérêts véritables. Je désavoue, Seigneur, ces soupirs trop humains , que la tristesse de mon état m*arrache tous les jonra encore; ces larmes charnelles $ queTaffliction méfait si souvent répandre en votre présence. N*exauceE pas les vœux que je vous ai jusqu'ici adressés pour obtenir la fin de mes peines ; achevez plutôt de vous venger ici-bas ; ne réservez rien pour cette éternité terrible , où vos châtimens seront sans fin et sans mesure. Soutenez seulement ma fotbiesse : et en répandant des amertumes sur ma vie, répandezy ces grâces qui consolent, et qui dédommagent avec tant d'usure un cœur affiigé.
A toutes ces vérités si consolantes pour une ame affligée , je pourrois encore ajouter, M. F. , que nos peines ne nous paroissent exces« sives que par l'excès de la corruption de notre cœur; que c'est la vivacité de nos passions , qui forme celle de nos soi:^rances; que nos pertes ne deviennent si douloureuses , qtie par lesattachemens outrés qui nous lioient aux objets perdus; qu'on n'est vivement affligé, que lorsqu'on étoit vivement attaché ; et que l'excès de nos afflictions est toujours la peine de Texcès de nos amours injustes» Je pourrois ajou* ter que tout ce qui nous regarde , nous le grossissons toujours ; que . cette idée même de singularité dans nos malheurs, flatte notre vanité , en même temps qu'elle autorise nos murmures; que nous ne voulons jamais ressembler aux autres ; que nous trouvons une manière de plaisir secret à nous persuader que nous sommes seuls de notre espèce : nous voudrions que tous les Jbommes ne fussent occupés que de nos malheurs , comme si nous étions les seuls malheureux de la terre. Oui , M. F. , les maux d'autrui ne sont rien à nos yeux : nous ne voyons pas que tout ce qui nous environne est pre^q^e plus malheureux que nous ; que nos afflictions ont mille ressources qui manquent à bien d'autres; que dans des infirmités habituelles, nous trouvons dans l'abondance des biens , et dans le nomhrje des personnes attentives à nos besoins, mille consolations refusées à tant d'autres malheureux; que dans la perte d'une personne chère, il nous reste dans la situation où la Providence nous a placés, mille endroits qui peuvent en adoucir l'amertume ; que dans des dissentions domestiques, nous retrouvons dans la tendresse et dans la confiance de nos amis , les douceurs que nous ne saurions trouver parmi nos proches ; que dans une préférence injuste ^ l'estime du public nous venge de l'injustice de nos maîtres; enfin , que nous trouvons mille dédommagemens humains à nos malheurs ; et que si l'on mettoit dans une JiNi«laûce, d'un côté nos consolations, de l'antre nos. peines, nous verrions qu'il reste encore dans notre état, plus de douceurs capables de nous corrompre, que de croix propres à nous sanctifier.
Aussi , M. F. , il n'est presque que les Grands et les heuretgc da monde , qui se plaignent de l'excès de leurs malheurs et de leurs })eines. Des infortunés ^ qui naissent et qui vivent dans la misère «t
DES AFFLICTIONS. 6g
.dans raocablement , passent dans le silence et dans l'oubli. presque de Icars peines , leurs jours malheureux ; la plus petite lueur de soulagement et de repos, leur redonne la sérénité et Tallégresse; les plus légères douceurs dont on console leurs peines , les leur font oublier ^ un moment de plaisir les dédommage d'une année entière de souf ^ frances : tandis qu'on Yoit ces âmes heureuses et sensuelles , au milieu de leur abondance, compter pour un malheur inouï un seul désir contredit^sefairedeTennuiet delà satiété même des plaisirs, un triste martyre; trouver dans des maux imaginaires , la source de mille chagrins réels; sentir plus yivement la douleur d'un poste manqué, que le plaisir de tous ceux qu'elles occupent; enfin regarder tout ce qui trouble tant soit peu leur félicité sensuelle, comme la dernière des infortunes.
Oui, M. F., ce sont les Grands et les Puissans, qui seuls se plaignent ; qui se croient toujours les seuls malheureux ; qui n'ont jamais assez de consolateurs; qui au plus léger contre-temps soient rassembler autour d'eux non-seulement tous ces amis mondains que leur rang et leur fortune leur donne ^ mais encore tous ces ministres pieux et éclairés, que l'estime publique distingue, et dont les saintes instructions seroient bien mieux placées auprès de tant d'autres malheureux auxquels toutes les ressources du monde et de la Religion manquent, et auxquels aussi elles seroient plus utiles. Mais, M. F., devant le Tribunal de J. C. , on comparera vos afflictions avec celles de tant d'infortunés qui Vous environnent, et dont les malheurs sont d'autant plus affreux , qu'ils sont plus obscurs et plusonbliés : et alors on Vous demandera, si c'étoit à vous à murmurer et à tous plaindre ; on vous demandera, si vous deviez tant faire valoir des calamités, qui auroientétédes consolations pour beaucoup d'autres; on vous demaûdera, s'il falloit tant murmurer contre un Dieu, qui vous traitoit avec tant d'indulgence, tandis qu'il appesanti ssoit sa main sur une infinité de malheureux ; on vous demandera, s'ils avoient moins de droit aux biens et aux plaisirs de la terr^ que vous ; si leur ameétoît moins noble et moins précieuse devant Dieu que la vôtre; en un mot, s'ils étoient ou plus criminels > ou d'une autre nature que vous.
Hélas! M. F., nou-seulement c'est l'amour excessif de nous-mêmes, mais encore c'est notre dureté pour nos frères, qui grossit à nos yeux nos propres malheurs, entrons quelquefois sous ces toits pauvres et dépourvus, où la honte cache des misères si affreuses et si touchantes; allons dans ces asiles de miséricorde , où toutes les calamités paroissent rassemblées : c'est là que nous apprendrons ce que nous devons penser de nos afflictions ;^c*est là que touchés de l'excès de tant malheurs, nous rougirons de donner encore des noms à la légèreté des nôtres; c'est {à que nos. ipucmures contre le ciel se changeront en des actions de grâces, et que moins occupé&desi croix légères que le Seigneur nous envoie, que de tant d'autres qu'il nous épargne, nous commencerons à craindre son indulgence, loin de nous plaindre des» sévérité* Mon Pieu! que le jugement des Grands et de% Puissaus icra formidable^