‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 101 sur 235 · DE LA MANIERE · texte numérisé non relu

DE LA MANIERE

tions nous font une nécessité inévitable de vivre au milieu du monde : c'était le privilège et la consolation de ces heureux solitaires que leur vocation et leur première institution consacraient à la retraite et à la pénitence, de vivre séparés entièrement de lui. Effrayés des iniquités et des contradictions de cette cité perverse, ils cherchaient un asile dans la solitude des cloîtres; et là sous les lois d'une discipline sévère, uniquement occupés des miséricordes du Dieu qui les avait séparés de la corruption générale, ils lui chantaient ensemble jour et nuit des cantiques d'actions de grâces , et intercédaient pour tous les enfants de l'Église, exposés au péril et à la dépravation du siècle.

Pour nous, mes frères, distinés à être le sel de la terre , il faut que nous soyons pour ainsi dire mêlés avec elle ; que nous ne formions qu'une masse et qu'un corps de société avec ceux qui l'habitent; et qu'au lieu de chercher au loin un asile contre la contagion de leurs vices, nous leur en présentions sans cesse les remèdes. Cette situation , qui devrait avoir de si grandes utilités pour le monde, n'a souvent que des périls pour nous; et établis pour nous opposer au torrent des désordres et des erreurs qui l'inondent, nous nous y laissons souvent entraîner nous-mêmes. Pour éviter donc ce malheur, auquel nous sommes tous les jours exposés, il n'y a qu'à établir les règles de prudence et de religion que nous devons observer dans notre commerce avec les personnes du monde; règles dont l'observation peut seule en sanctifier les périls , et dont le mépris ne peut que les multiplier sans cesse.

La première règle est le choix des personnes avec qui il nous est permis de lier quelque société; et par là vous sentez d'abord que la société de la plus grande partie de ceux qui composent ce qu'on appelle le monde nous est interdite. Je ne parle pas seulement des commerces inutiles et fréquents avec un sexe dont la bienséance seule et les lois mêmes du monde doivent nous éloigner. Quand nous y porterions les intentions les plus pures; quand nous pourrions nous répondre que notre œil y sera toujours simple et sans tache; quand nous croirions n'avoir rien à nous reprocher jusqu'ici là-dessus devant Dieu; le frivole seul de ces sociétés assidues convient-il à la gravité d'un prêtre, et au sérieux de notre ministère? De plus, le monde qui vous voit déplacés dans ces sociétés, jugera-t-il de vous par une innocence de cœur qu'il ne voit pas , ou par une conduite indécente qui le blesse? excuserat-il une imprudence visible sur une vertu qui lui est inconnue, lui toujours enclin à mal penser de nous, lui qui empoisonne nos démarches les plus

innocentes, et qui nous fait souvent un crime de nos vertus mêmes? Or un prêtre, un pasteur dont la réputation est si précieuse à l'Église, et doit être si chère à lui-même, puisque tout le fruit de son ministère en dépend , peut-il persévérer tranquillement dans un genre de vie qui la flétrit et la rend suspecte ? doit-il être écouté, quand sur les murmures et les clameurs publiques qui sont venues jusqu'à nous, et que nous lui reprochons, il nous répond que ce sont des calomnies inventées par ses ennemis pour le perdre , et qu'il prend Dieu à témoin de son innocence? De son innocence, mes frères! mais quand il n'y aurait que de l'imprudence, peut-H être innocent? mais quand il n'aurait donné lieu qu'à des soupçons , serait-il excusable de n'avoir pris aucune précaution pour lever le scandale? mais suffit-il à un prêtre d'être exempt de crime, ne doit-il pas l'être de l'apparence et du soupçon ? mais est-il innocent quand il sacrifie l'opinion publique si respectable pour un pasteur, et l'honneur de l'Église, à des assiduités dont le frivole , l'indécence et l'inutilité font toujours le moindre crime? Mais faut-il , dira-t-on, sur des bruits ridicules , et au premier mauvais discours d'un libertin, s'interdire des sociétés que la bienséance ou des liens anciens de connaissance ou d'amitié avaient formées? et n'est-ce pass'avouer coupable, et déclarer soi-même au public que ces liaisons n'étaient pas innocentes, de les rompre au premier bruit qui nous en vient? C'est ainsi qu'on se fait une illusion grossière à soimême : car, mes frères, n'est-ce pas déjà un grand mal, et un préjugé honteux à un prêtre, que ces liaisons aient été d'une nature à donner lieu à de tels discours? un saint prêtre, un bon pasteur tout occupé de ses fonctions, ne trouve pas beaucoup de temps de reste pour des liaisons assidues et inutiles; des bienséances inévitables seules, des devoirs de charité, et l'exercice de ses fonctions , le produisent en public; le sérieux de son ministère l'y accompagne partout. Les inutilités et les assiduités d'un commerce dont on peut parler, et qui peut paraître suspect , ne conviennent guère qu'à un pasteur oiseux et dont la vie peu grave et peu sacerdotale, loin de prévenir la témérité des soupçons, y donne lieu et les fait naître. Mais il les autorise, dit-on, en y ayant égard, et se retirant: c'est-à-dire, qu'il confond la malice de ceux qui ont été capables de les former : c'est-à-dire, qu'il ferme la boueheà la calomnie; qu'il déclare ne tenir à rien de plus cher qu'à son devoir et à sa réputation ; qu'il ne lui en coûte rien d'arracher l'œilqui scandalise le moindre de ses frères; c'est-à-dire, en un mot, qu'il respecte son caractère, et qu'il force à le respecter

DE CONVERSER, etc.

ceux mêmes qui cherchaient à le flétrir : voilà comment il se déshonore, en faisant cesser l'occasion du scandale. Eh! plût à Dieu qu'il ne se déshonorât pas davantage en se roidissant contre les bruits publics! plût à Dieu qu'en prersévérant dans ces liaisons suspectes, il ne déclarât pas lui-même tout haut qu'il y tient par des liens où il n'est pas possible de supposer de l'innocence ; qu'il ne donnât pas lieu de dire qu'un malheureux penchant l'emporte sur la sainteté de son état, et sur l'amour de sa réputation , et qu'il ne méprise et n'oublie les discours publics que parce que depuis longtemps il s'est oublié lui-même!

Hélas ! mes frères , que de larmes ont coûtées , et coûtent encore tous les jours à l'Église affligée, les scandales et les chutes publiques où la prétendue innocence de ces sociétés a conduit les ministres! de quel opprobre public n'ont-ils pas couvert cette chaste épouse de Jésus-Christ! quel mépris humiliant n'ont-ils pas attiré sur tout le saint ministère ! et quelle occasion n'ont-ils pas donnée aux sectateurs impies du vice , de blasphémer le nom du Seigneur, et de s'en prendre à la religion même des désordres de ses ministres! Mais laissons un voile éternel sur ces horreurs ; et ne renouvelons pas notre douleur devant les ministres fidèles qui la partagent avec nous , et dont la présence même l'adoucit et la console.

Par la suite de la même règle , toute société dans le monde avec les amateurs publics du vice , et les contempteurs de la vertu, nous est interdite; avec ces hommes dont le plaisir fait l'unique occupation , et qui se font un honneur insensé de leurs excès et de leur intempérance. Hélas! mes frères, quel pourrait être le prétexte d'un prêtre, d'un ministre consacré à la piété et à la défense de ses maximes, dans de pareilles assemblées? s'il s'y plaît, il participe à leurs œuvres de ténèbres; s'il ne les désapprouve que faiblement, et comme par une espèce de honte, c'est un hypocrite qui n'a honte que de luimême, et non des excès dont il est témoin : c'est un déserteur de l'Évangile ; etsa modération simulée, et connue pour telle, ne sert que de nouvel aiguillon à la débauche , et à attirer de nouvelles dérisions à la vertu. Quel scandale, mes frères, et quelle honte pour le sacerdoce, qu'un prêtre et un pasteur puisse être cité dans le récit d'une assemblée dont la licence et la crapule ont fait tout l'honneur; qu'on le cite peut-être comme celui qui s'y est le plus signalé, et qui a fait des excès où personne que lui n'a pu atteindre! Car, mes frères, tel est d'ordinaire le sort malheureux d'un prêtre qui sort des bornes de son état , d'aller toujours plus loin que les gens du monde

en fait de licence, et de joindre au mépris des règles celui même de la modération et des bienséances.

On nous dira sans doute que toutes les sociétés avec les personnes du monde ne sont pas de ce caractère; qu'on a besoin de délassement; et qu'il s'y trouve des gens sages et réglés avec lesquels on peut vivre sans danger, et sans que la religion ni les bienséances du caractère en souffrent. J'en conviens, mes frères : mais , avant de vous exposer les règles qui doivent vous conduire dans ces liaisons mondaines, je vous dis que, dans la société des mondains, sages même selon le monde, on y respire toujours un air du monde et de ses maximes , qui se répand peu à peu sur tout notre extérieur, et qui y prend insensiblement la place de ce maintien sacerdotal si recommandé par les saints canons , et si digne de notre ministère : je vous dis qu'en vivant avec ce monde qu'on appelle sage on s'y nourrit de ces maximes que la fausse sagesse du monde approuve, toujours infiniment éloignées des maximes de l'Évangile; qu'on y laisse éteindre peu à peu le premier esprit de son état , et qu'on y substitue l'esprit faux et étranger du siècle : je vous dis qu'il n'est que la conformité des goûts et des penchants qui lie les sociétés et les commerces; et que si ceux du monde vous sont nécessaires; c'est une preuve certaine que ses goûts sont les vôtres, et que vous n'êtes à votre place qu'avec lui.

Mais on a besoin de délassement, dites-vous, et on ne peut pas toujours vaquer à des occupations sérieuses. Mais, mes frères, souffrez que je vous réponde ici ce que saint Paul reprochait autrefois à des disciples, qui, loin de s'adresser à leurs frères pour finir leurs contestations, s'adressaient à des juges gentils : Sic non est inter vos sapiens quisquam? ( i Cob. vi, 5..) Quoi! vous ne sauriez trouver parmi vos confrères des ministres sages et aimables pour vous délasser avec eux du sérieux de vos occupations? Sic non est inter vos sapiens quiS' quant! Est-il possible qu'au milieu de tant d'ecclésiastiques d'une société douce, édifiante, honorable pour vous, vous ayez besoin d'appeler le monde à votre secours , et de chercher des délassements où vous ne devriez porter que vos fonctions et vos peines! Hélas! mes frères, un bon prêtre, un prêtre rempli de foi, peut-il aller chercher des délassements au milieu du monde ! et que trouvera-t-il parmi ses amateurs les plus réglés même aux yeux du monde? des erreurs et des abus que l'usage a consacrés , et que la religion déteste; les passions honorées des éloges qu'on refuse à la vertu ; Jésus-Christ outragé dans ses maximes, dans son culte, souvent dans ses ser-

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