QUINZIÈME DISCOURS
De la douceur nécessaire aux ministres.
La douceur dans le ministère sur laquelle M. le Promoteur vient de vous entretenir, me paraît un sujet si important, que je ne saurais m'empêcher d'ajouter quelques réflexions à tout ce qu'il vous a dit là-dessus d'édifiant et de solide.
Sans doute, mes frères, dès que nous sommes pères et pasteurs, la douceur, la tendresse, la charité, doivent former notre principal caractère, et devenir comme l'esprit dominant de toutes nos fonctions : cependant , il n'est que trop vrai que nous substituons souvent l'humeur, l'esprit de domination , le faux zèle , à cette charité tendre et prudente qui seule peut assurer le succès de nos fonctions. Au reste, mes frères, cette douceur dont nous vous parlons aujourd'hui ne regarde pas proprement la
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conduite des pasteurs dans le tribunal (nous en avons assez souvent ailleurs établi les règles), mais leur douceur dans les fonctions extérieures , et dans la conduite ordinaire de la vie avec leurs paroissiens. Or je dis, premièrement, que nous mettons souvent l'humeur à la place de cette douceur si nécessaire dans nos fonctions. Hélas! mes frères, si la grâce du sacerdoce, en nous consacrant au saint ministère , changeait nos inclinations, comme elle change notre état; si elle donnait à nos sentiments la même élévation qu'à notre caractère; si l'onction sainte qui coule sur nos mains en les consacrant, se répandait aussi dans nos cœurs , en les adoucissant, il serait inutile de vous recommander ici une vertu qui serait née en nous avec le sacerdoce : mais malheureusement nous portons dans cet état saint tous les défauts de l'éducation et de la naissance; le caractère sacré qui fait le prêtre, ne change rien à celui qui a formé l'homme; et un prêtre né avec un esprit rude, impétueux, grossier, bizarre, se voyant établi sur une paroisse, loin de trouver dans sa nouvelle qualité de père et de pasteur, un frein à son humeur, et de nouveaux motifs de douceur et de tendresse, n'y trouve presquetoujours que de nouvelles occasions de rudesse, de bizarrerie et d'emportement. On était doux et paisible dans un état dépendant et subalterne; le désir d'être en place était plus fort que l'humeur, et la contraignait; on obéissait avec docilité : à peine est-on placé, que l'on commande avec rudesse , et que l'on ne se contraint plus dans une nouvellesituationoù l'on aurait dû trouver mille nouveaux motifs d'adoucir l'humeur et dé la contraindre. De là tant de plaintes qui nous reviennent tous les jours sur le caractère brusque et grossier des pasteurs : ce n'est pas le peuple seul qui se plaint; les seigneurs eux-mêmes des paroisses , qui avaient cru trouver dans leur curé une société douce et édifiante, un conseil dans leurs perplexités, une consolation dans leurs peines , un ami solide et chrétien dans l'éloignement où ils vivent des villes et de tous les autres secours de la religion et de la société, n'y trouvent souvent qu'un pasteur féroce , livré à lui-même, à son humeur brusque et solitaire, sans communication, sans prévenance, sans aucune autre attention que de n'en avoir aucune pour le premier de ses paroissiens ; de le chicaner, de le contredire, et par là de le révolter et contre le ministre de la religion, et contre la religion elle-même. Mais, quand il n'aurait qu'à gouverner son peuple seul , quel fruit peut se promettre dans une paroisse un pasteur brusque et grossier, établi sur un peuple encore plus agreste et plus féroce que lui-même;' tout le révoltera contre les mœurs dures et grossières de ses pa-
roissiens; et tout à son tour révoltera sesparoissieits contre son caractère dur et féroce : son ministère ne sera plus qu'une scène éternelle de trouble et de querelle; son humeur profanera même la parole sainte ; ses instructions ne seront plus que des invectives publiques contre ses paroissiens ; et l'Évangile, cette parole de paix et de réconciliation, ne sera plus dans sa bouche qu'un signal de dissension et de guerre.: ce ne sont point là de simples conjectures; et les plaintes qui nous en sont très-souvent revenues, ne confirment que trop là-dessus nos justes craintes.
Non, mes frères, c'est à nous qui sommes les pères , à souffrir des défauts de nos enfants : un pasteur qui ne sait rien prendre sur lui , ne fera jamais rien d'utile. Je conviens que sa patience et sa douceur sont mises tous les jours à de fréquentes épreuves : un peuple grossier ne connaît presque jamais ni les bienséances, ni les précautions de circonspection à prendre , en s'adressant à son pasteur : s'il vient pour se plaindre , il se plaint sans ménagement; s'il demande, il n'a égard ni au temps , ni aux lieux , ni aux occupations , ni à mille autres circonstances qui rendent sa demande déplacée et importune : il ne connaît pas les contre-temps; et il est difficile que le pasteur ne les sente pas lui-même : il s'impatiente, il rebute; et une éducation agreste qui cache au peuple son propre tort, ne lui découvre que celui de son pasteur. C'est donc à nous, mes frères, à n'opposer qu'une douceur paternelle à la rudessede nos peuples , et à les corriger et les adoucir en les supportant : il serait inutile que saint Paul nous eût recommandé, à nous principalement, d'être patients envers tous les hommes : Patientes estote ad omnes (i Thess. v, 14) , si nous trouvions partout cette politesse et ces attentions qui ne. laissent plus rien à faire à la patience. Non, mes frères, ce qui fait que nous nous livrons souvent à notre impatience; exposés tous les jours aux manières agrestes et importunes de nos peuples', c'est que nous ne pensons pas assez qu'ils usent de leur droit en s'adressant à nous; que nous ne sommes point à nous, mais à eux : Non estis vestri; qu'en les rebutant, et refusant de les écouter, nous leur refusons un temps qui leur appartient , et qui n'est plus à nous, mais à eux seuls : ce n'est qu'une dette qu'ils nous redemandent : il se peut faire qu'ils ne prennent pas bien leur temps, ou qu'ils demandent mal; mais nous ne leur en sommes pas moins redevables; et leurs contre-temps peuvent exercer notre patience, mais ils ne diminuent rien à nos obligations. Ainsi, mes frères , plus nos peuples sont grossiers et féroces , plus la patience et la douceur sont nécessaires
DISCOURS
à un pasteur pour les adoucir. Ma gré toute leur rudesse, il en est d'eux comme des vents impétueux ; un peu d'eau, une seule parole douce les calme : l'impatience et l'humeur ne corrigent pas leurs défauts ; elles ne font que manifester les nôtres : elles ne nous mettent pas à couvert de leurs importunités; mais elles nous font perdre leur amour et leur confiance.
Or, mes frères , un pasteur touché du salut des âmes qui lui sont confiées, peut-il ne pas sacrifier quelques moments d'humeur et d'impatience pour se les attacher, et se faciliter auprès de son peuple le succès de ses fonctions? Les premiers ministres de l'Église furent envoyés comme des agneaux au milieu des loups; mais quels loups, mes frères, qui les déchiraient, qui les dévoraient, et dont la rage ne pouvait s'assouvir que par leur sang ! cependant leur douceur et leur patience adoucirent la férocité de ces loups ; et leur sang même fit de ces persécuteurs barbares, des agneaux simples et dociles. Nous avons succédé à leur mission , comme à leur ministère ; nous sommes envoyés à leur place comme des agneaux au milieu des loups. Si nous avions encore , comme nos saints prédécesseurs , à craindre leur barbarie, et que les tourments les plus cruels fussent l'unique prix que nous dussions nous promettre de nos travaux et notre zèle, il faudrait, ou renoncer à Jésus-Christ et au ministère dont il nous a honorés, ou les aller affronter avec une sainte joie ; et ici où nous n'avons plus à supporter que les manières agrestes d'un peuple rude et grossier; ici où toute notre patience et tout notre courage le plus héroïque se borne à passer à nos peuples quelques légers défauts de respect, de déférence et d'attention pour nous; ici où toute la rage de ces loups prétendus se réduit à n'être pas assez instruits de toutes les marques extérieures de soumission qui pourraient flatter notre orgueil , nous leur en ferions un crime ? nous croirions être en droit de les traiter avec rudesse? leur grossière simplicité serait pour nous un outrage qui autoriserait l'aigreur de nos rebuts? et nous deviendrions nous-mêmes des loups envoyés au milieu des agneaux ? Hélas! mes frères, sommes-nous excusables de perdre à de si légères épreuves la patience et la douceur de notre ministère ? comment aurions-nous soutenu , comme nos pères , les tourments les plus affreux, et glorifié Jésus-Christ par notre mort , nous qui ne pouvons pas souffrir la moindre importunité; et honorer notre ministère en sacrifiant un moment d'humeur et d'impatience? ce qui nous trompe , mes frères , c'est que nous nous accoutumons à dominer sur nos peuples, à exiger pour nous le respect qu'ils doivent à notre ministère :
nous nous regardons comme leurs maîtres ; et nous ne sommes que leurs serviteurs et leurs ministres.
Et voilà , mes frères , le second défaut opposé à la douceur dans les fonctions du ministère; l'esprit de domination : il n'en est pas de plus opposé à l'esprit d'un ministère de charité et d'humilité. Les princes de la terre, disait Jésus-Christ à ses disciples, exercent avec empire l'autorité qu'ils ont sur leurs peuples : l'orgueil, la terreur, le faste et l'éclat environnent leur dignité ; pour vous , la modestie , l'humilité et la douceur seront les privilèges et les ornements les plus éclatants de la vôtre : ils se regardent comme les maîtres de leurs sujets, vous vous regarderez, vous, comme leurs serviteurs et leurs frères : ils les gouvernent en dominant; pour vous, vous ne dominerez sur eux qu'en les aimant et les servant : Principes gentium dominantur eorum; vos autem, non sic. (Matth . xx , 25.) Quel orgueil , mes frères, pourrait donc nous inspirer une dignité qui nous soumet à tous ceux sur qui nous sommes préposés, qui nous rend redevables à tous et responsables de tous ? qu'y a-t-il qui puisse nous enfler le cœur dans des places dont l'unique avantage est démultiplier nos travaux, nos devoirs, nos dangers et nos peines ? Il faut avoir oublié que nous sommes les envoyés, et que nous tenons la place d'un Dieu humble , patient , chargé d'opprobres , et les ministres d'une Église ici-bas étrangère et gémissante, pour tourner en orgueil les fonctions saintes du ministère dont elle nous a chargés.
Cependant , sous prétexte de soutenir l'honneur et l'autorité de ce ministère, nous sommes inexorables aux plus légères inadvertances qui semblent y déroger ; nous exigeons des égards et des déférences , moins pour faire respecter la religion , que pour nous faire respecter nous-mêmes ; les moindres atteintes données à nos droits, nous révoltent et ne s'effacent plus de notre esprit; nous faisons de notre autorité un joug qui accable nos peuples, et non un secours destiné à les défendre et à les soulager : nous oublions que nos droits ne doivent nous être précieux qu'autant qu'ils leur sont utiles; qu'ils ne nous ont été confiés que pour faciliter le succès de nos fonctions, et non pour y mettre un obstacle : pour attirer plus de respect à la religion , et non plus de faste et de terreur à notre dignité; pour rendre nos exemples de vertu plus publics et plus utiles, et non notre autorité plus hautaine et plus fière. Je l'ai déjà dit , et on ne peut trop le répéter, les ministres d'un Dieu crucifié et rassasié d'opprobres, peuventils trouver dans leur ministère des droits qui autorisent le faste et l'orgueil ? et peuvent-ils se persuader qu'ils soutiennent l'honneur d'une dignité
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humble et modeste, en la rendant altière et fastueuse? Je sais que les lois de l'Église et de l'Etat exigent des fidèles un respect de religion pour ses ministres ; mais il faut nous attirer ce respect plutôt que l'exiger nous-mêmes. La crainte des lois peut nous faire rendre des honneurs extérieurs, mais la vertu seule nous attire un respect véritable. Le peuple n'est déjà que trop porté à regarder avec des yeux d'envie les avantages temporels qui environnent nos places; nos droits ne tardent pas de lui paraître douteux, dès qu'il commence à douter de notre vertu : plus il nous voit, attentifs et rigides à les faire valoir, plus il se défie qu'ils nous soient dus à juste titre ; plus nous les exigeons avec rigueur, plus il nous les refuse; et quand nous parviendrions à les augmenter à force de contestations et de poursuites , qu'y gagnons-nous, si nous perdons l'amour et la confiance de nos peuples? Est-ce honorer notre ministère, comme nous le recommande saint Paul, que de le rendre odieux et inutile?
Mais il faut soutenir, dit-on, les droits du ministère qui nous sont confiés , et ne pas souffrir qu'ils s'avilissent entre nos mains. Oui , mes frères , soutenons-les par la supériorité de nos vertus ; c'est par là que nous les rendrons toujours respectables : dominons sur nos peuples en les aimant, en les secourant , en les édifiant ; c'est ainsi que nous en serons plus sûrement les maîtres : ne cherchons que les intérêts de leur salut ; et ils ne nous disputeront pas ceux de nos places : nous n'avons reçu l'autorité que pour eux; n'en usons que pour eux et non sur eux, et ils en deviendront eux-mêmes les plus zélés défenseurs : ce n'est pas pour nous que nous sommes pasteurs et ministres, c'est pour nos peuples; livrons-nous à eux sans réserve , sans intérêt , sans aucune vue que celle de leur salut : que ce motif seule adoucisse nos peines, récompense nos travaux , devienne le droit et la prérogative la plus honorable et la plus utile de notre ministère : proportionnons nos talents, nos caractères, nos inclinations aux besoins de nos peuples : soyons faibles avec les faibles ; pleurons avec ceux* qui pleurent; souffrons avec ceux qui sont dans l'indigence; encourageons les pusillanimes; donnons la main à ceux qui sont sur le point de tomber ; supportons ceux qui nous résistent, et vainquons parla patience leur obstination ; corrigeons avec douceur les esprits inquiets : en un mot , soyons tout à tous ; et nous serons , dit Jésus- Christ, les premiers et les maîtres de tous. Non, mes frères, ce n'est pas le peu de respect qu'ont les peuples pour la religion , qui avilit dans leur esprit l'autorité et les droits du ministère, c'est l'abus qu'en font les ministres. Il y a dans un pasteur ver-
tueux une modestie noble et simple, un désintéressement paternel , qui imprime plus de vénération , et assure plus ses droits, que l'ardeur et l'habileté d'un min stre mondain à les soutenir. Nos droits , mes frères, sont toujours plus en sûreté dans les cœurs de nos peuples , que dans les titres mêmes qui nous les conservent.
On convient, direz-vous, qu'il n'est pas possible qu'un pasteur livré ou à une humeur bizarre , ou à un esprit de domination, conserve cette douceur pastorale si nécessaire pour s'attirer l'amour et la confiance de son peuple : mais comment corriger les désordres qui y régnent sans une certaine sévérité , incompatible presque toujours et avec la douceur du pasteur, et avec l'amour de son peuple pour lui ? et voilà , mes frères , le troisième défaut opposé à la mansuétude pastorale , le faux zèle.
On ne veut pas souffrir les désordres , et on a raison; mais souvent, en voulant les corriger, on les aigrit , et on les rend incorrigibles par la hauteur et la vivacité de la correction elle-même : C'est le caractère , dit saint Grégoire , de beaucoup de pasteurs; ils ne savent parler que d'un ton de maître aux pécheurs qu'ils se croient obligés de reprendre : ils ne peuvent leur parler comme des pères ; et on dirait qu'ils veulent plutôt leur commander l'amendement du vice , que leur inspirer et leur persuader l'amour de la vertu : nunquam clementer admonent; sed pastoralis mansuetudinis obllti,jure dominationis terrent. En effet, mes frères, la charité qui seule doit former notre zèle, n'agit pas en vain , dit l'Apôtre ; elle ne se propose pas l'ostentation de l'autorité dans le remède de la correction qu'elle emploie, mais le salut du malade : elle ne s'enorgueillit point des fautes de son frère ; loin de le mépriser en les lui reprochant , elle se regarde comme plus criminelle que lui aux yeux de celui qui sonde les secrets des coeurs : elle ne s'irrite point , continue l'Apôtre , sa colère est la colère d'une mère tendre; lors même qu'elle semble emprunter la voix du lion, elle l'adoucit par les gémissements de la colombe. Non, mes frères, il faut paraître aimer le pécheur en le blâmant, et témoigner plus de tendresse pour lui que nous ne lui témoignons d'horreur pour ses vices : il faut lui faire sentir toute l'injusticede sa conduite par la peine même que nous avons à l'en reprendre. Si nous paraissons triompher, pour ainsi dire , de ses égarements , être bien aises d'exercer sur lui l'autorité du ministère, et charmés d'avoir trouvé une occasion de le couvrir de confusion et de l'humilier, il nous regardera plutôt comme les ennemis de sa personne , que de ses dérèglements ; il se révoltera contre la main qui paraîtra levée
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plutôt pour le frappper, que pour le guérir ; il se persuadera que nous en voulons à la perte de sa réputation , plutôt qu'à celle de son âme; et nos corrections , loin de le retirer de ses désordres, l'éloigneront du seul remède qui aurait pu le guérir. Paraissons affligés, mes frères , quand notre ministère ne nous permet pas de dissimuler à un pécheur ses égarements publics; qu'il soit persuadé, par la douceur et la charité de nos remontrances, qu'il nous en a plus coûté de les lui faire , qu'à lui-même de les entendre. Souvenons-nous que Jésus-Christ passait pour être l'ami des pécheurs par la douceur divine avec laquelle il les recevait, par la familiarité sainte dont il les honorait, par la joie dont il les assurait que la conversion d'un seul d'entre eux remplirait les anges du ciel. Souvenons-nous de ses larmes sur Jérusalem infldèle; il pleurait plus souvent sur les péchés de ses peuples, qu'il ne les en reprenait; ses prières pour eux préparaient toujours le succès à ses instructions ; n'attribuons qu'à nous seuls le peu de succès des nôtres : ne nous en prenons point à l'endurcissement des pécheurs, mais à l'orgueil, à la sécheresse, à la dureté, et aux autres défauts qui souillent "notre zèle ; à la tiédeur de nos prières pour nos peuples; que dirai-je? à l'infidélité de toute notre vie, qui ne mérite pas que Dieu donne à nos paroles cette force, cette vertu, qu'elles ne trouvent que dans les pasteurs animés de son esprit : gémissonsen, et humilions-nous-en devant Dieu : multiplions nos prières à mesure que les vices de nos peuples se multiplient : touchons le cœur de Dieu par nos gémissements pour nos frères , si nous ne pouvons pas toucher les leurs par nos remontrances; et loin de nous aigrir davantage contre eux par leur obstination, ne redoublons notre haine que contre nousmêmes.
Ce n'est pas, mes frères, qu'en vous recommandant la douceur dans l'exercice du ministère, je prétende autoriser l'indolence et l'insensibilité criminelle d'un pasteur au milieu des désordres de son peuple : la douceur sacerdotale a des entrailles de charité pour les pécheurs; mais elle n'en a que d'indignation et d'horreur pour leurs vices. Un pasteur que les dérèglements de sa paroisse, dont il est témoin, ne touchent point, n'intéressent point; qui vit tranquille et content au milieu de toutes ces prévarications; qui les autorise même par son silence : un pasteur de ce caractère n'est pas un pasteur charitable et débonnaire; c'est un meurtrier et un barbare; c'est le présent le plus funeste que Dieu puisse faire au peuple dans sa colère : ce n'est pas un pasteur ; c'est une idole qui a des yeux et ne voit pas , une langue et ne parle pas , un cœur et ne sent
pas -.pastoret idolum. (Zachak. xi, 17.) Ce n'est pas un prêtre chargé d'offrir des dons et des victimes pour les péchés du peuple; c'est une victime de malédiction lui-même, couverte et souillée de toutes les iniquités de la multitude : et plùtàDieu qu'il n'use pas d'une indulgence criminelle envers les dérèglements de son peuple, afin que son peuple ait la même indulgence pour les siens ! Dieu veuille que s'il n'ose entreprendre de guérir les malades, ce ne soit de peur qu'on ne lui dise : Commencez par vousmême; et qu'il n'affecte de fermer les yeux aux scandales publics, de peur qu'on ne commence à les ouvrir au scandale secret de sa conduite ! Non, mes frères , un pasteur qui voit d'un œil tranquille et indifférent la dépravation des mœurs de ses paroissiens , ou il a perdu la foi , ou il -est plus dépravé luimême que les pécheurs qu'il tolère.
Je me confie, mes frères, qu'il ne s'en trouve point de ce caractère au milieu du respectable presbytère qui m'écoute ; mais il est une autre sorte de fausse douceur dans un pasteur, moins odieuse, il est vrai , et peut-être aussi dangereuse : ce sont des pasteurs mous et timides ; plus amoureux de leur repos , que du salut des âmes qui leur sont confiées ; plus attentifs à s'attirer l'amour et les suffrages de leurs peuples, qu'à corriger leurs désordres : ils souffrent tout, ils dissimulent tout , pour ne pas aigrir les esprits et aliéner les cœurs ; pour s'attacher leurs paroissiens , et non pour les attacher à Jésus-Christ ; pour en faire leurs panégyristes dans le public, et auprès des supérieurs pour se faire une fausse réputation de bonté , et non pas pour rendre meilleurs ceux qu'ils conduisent ; en un mot , pour jouir plus tranquillement d'une place dont une vigilance et une exactitude plus rigoureuses auraient pu troubler le repos : ce sont ceux dont parle saint Grégoire, qui ne croient être pasteurs que pour eux-mêmes, et qui cherchent plus à se faire aimer qu'à faire aimer la vérité à leur peuple : Ne se magis a subditis diligi quam veritatem ument. Or, mes frères , ce n'est point là la douceur estimable du pasteur; c'est la lâcheté et la bassesse rampante du mercenaire ; c'est se mettre soi-même à la place de Jésus- Christ. Et qu'y a-t-il, mes frères, de plus honteux à un pasteur, que de s'applaudir d'être aimé et comblé d'éloges au milieu d'un peuple dissolu, où Jésus-Christ est haï, oublié et méprisé ? Ne peut-il pas dire alors, avec le Prophète, que les louanges qu'on publie de lui sont de véritables opprobres dont on le couvre : Et qui laudabant me , adversum mejuraàant? (Ps. ci, 9.) Et que lui aura servi de plaire aux hommes, s'il a eu le malheur de déplaire à Dieu ? si Dieu le condamne, les hommes pour-
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ront ils le justifier? et ne sait-il pas qu'il n'est pas possiblede plaire d'une certaine façon aux hommes, et d'être serviteur de Jésus-Christ? Si hominibus placèrent , Christi servus non essem. (Galat. i, 10.) Bien plus, nous sommes toujours punis dès ce monde même, de cette lâche condescendance dont nous usons pour nous concilier l'estime et l'affection de nos peuples : ils prennent occasion de notre mollesse même, pour garder moins de ménagement avec nous ; plus ils nous voient empressés à leur plaire, et timides à les corriger et à les contredire, moins ils craignent de nous chagriner et de nous mépriser nous-mêmes. C'est la conduite ordinaire de Dieu, dit le Prophète, sur les pasteurs surtout qui sacrifient les règles et les devoirs aux vaines louanges et à l'amitié de leurs peuples; l'ingratitude de ces mêmes peuples les punit bientôt de leur lâche condescendance : Dieu brise les os de ces faibles pasteurs ; il souffle au milieu de leurs peuples un esprit de révolte contre eux , qui leur fait éprouver des chagrins amers, qui leur suscite tous les jours de nouveaux embarras , et trouble ce repos injuste qu'ils avaient voulu se ménager aux dépens des règles dans l'affection et l'estime de leurs paroissiens. Dieu démasque aux yeux mêmes de leur peuple ces lâches pasteurs; il les couvre de confusion ; il les rend méprisables aux yeux de leurs paroissiens; et il permet qu'ils laissent enfin éclater par des discours publics et outrageants le mépris secret qu'ils avaient depuis longtemps pour lui : Quoniam Deus dissipavit ossa eorum qui hominibus placent ; confusi sunt , quoniam Deus sprevit eos. (Ps. lu , 6.) Désabusons-nous , mes frères : les peuples même les plus grossiers n'aiment et n'estiment au fond en nous que la vertu véritable. Ils savent que Dieu nous a établis pour être le sel de la terre , pour les purifier, pour les corriger, pour prévenir en eux , ou pour guérir la pourriture et l'infection des vices : si, loin d'appliquer à leurs plaies le sel de la correction et du zèle, nous les ménageons , nous n'y appliquons que des lénitifs , ils nous regardent eux-mêmes comme un sel affadi; ils se louent tout haut de notre indulgence, mais ils nous méprisent en secret; ils sont charmés de vivre sous notre conduite , mais ils ne voudraient pas y mourir; ils nous aiment mieux que d'autres pasteurs zélés , nos voisins, mais ils les respectent davantage : par nos affaiblissements nous perdons même de notre autorité auprès de nos peuples ce qui serait nécessaire pour notre seul repos : nous souffrons tout d'eux ; nous leur passons leurs vices , et ils ont de la peine à nous passer même nos vertus. Aaron condescend par faiblesse à la cons-
truction du veau d'or, aux hommages criminels et aux réjouissances profanes d'un peuple qui l'adore; et pour prix de sa lâche complaisance, ce même peuple lui dispute peu de temps après le souverain sacerdoce; et il faut qu'un miracle lui confirme l'bonneur du sanctuaire où Dieu l'avait déjà appelé. Nous perdons plus que nous ne gagnons dans l'esprit de nos peuples , en voulant les gagner aux dépens de nos devoirs.
Ainsi, mes frères, la tendresse pastorale est douce pour les pécheurs, mais elle n'est pas indulgente pour leurs vices : elle ne cherche pas à rebuter les pécheurs par un excès de sévérité; mais elle cherche encore moins à se les attacher par un excès d'indulgence : elle ne veut point rendre la sainte autorité du ministère odieuse par l'aigreur ou l'irnportunité de ses censures ; mais elle veut encore moins la rendre commode et aimable par un criminel silence. Ne cherchons qu'à édifier et sauver nos peuples; c'est uniquement par là que nous devons leur plaire : ne nous proposons de leur devenir agréables qu'en leur devenant utiles; ce n'est pas sur l'amour et l'estime de nos peuples, que nous serons jugés, mais sur l'utilité qu'ils auront retirée de notre ministère : en un mot, ne nous cherchons pas nous-mêmes dans nos fonctions ; n'y cherchons que les intérêts de Jésus-Christ, et nous trouverons sans peine ce sage tempérament de la charité pastorale qui sait également éviter et les excès d'un zèle outré, et ceux d'une indulgence criminelle. La verge d'Aaron et la manne étaient à côté du livre de la loi dans l'arche sainte : méditons sans cesse , mes frères , ce livre divin ; gardons-le en dépôt dans notre cœur comme dans une arche formée de la main de Dieu même ; et nous trouverons toujours à ses côtés, d'une part la verge mystérieuse , c'està-dire le zèle sacerdotal qui ne se lasse point de corriger et de reprendre , et de l'autre la manne céleste , c'est-à-dire cette douceur divine , cette tendresse pastorale, qui gagne, qui attire, qui attendrit les cœurs qu'elle ne peut encore changer, et qui, sans flatter le malade , sait lui adoucir et lui faire aimer le remède.
Voilà , mes frères , le seul zèle véritable et la seule douceur pastorale que nous avons prétendu vous recommander : toute autre douceur, toute autre sagesse , qui n'est qu'un ménagement de fausse prudence et d'amour-propre , qui cherche plus à plaire aux pécheurs qu'à les porter à se déplaire à euxmêmes , et qui , de peur de troubler son propre repos , n'ose troubler celui de leurs passions injustes , n'est pas la sagesse, dit un apôtre, qui vient d'en haut, et qui descend du Père des lumières; c'est une sa-
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gesse âe chair et de sang : Non est isla sapientia desursum descendens de cœlo à Pâtre luminum, sed terrena, animalis , diabolica. (Jàcob. m , 15 et seqq.) La sagesse de la charité, continue le même apôtre , la véritable douceur pastorale est marquée à des caractères bien différents : premièrement , elle est noble et pure : primion quidem pudica. Ce n'est pas un intérêt tout humain qui la fait agir; elle ne cherche son repos et son bonheur que dans son devoir : l'amitié des hommes ne lui est chère qu'autant qu'elle les rend amis de Dieu ; peu occupée des sentiments qu'ils ont pour elle, elle n'est touchée que de ceux qu'ils ont pour leur salut : elle aurait horreur de plaire aux dépens des règles ; et les louanges que lui donneraient les pécheurs déclarés et endurcis , seraient pour elle comme des opprobres iprimum quidem pudica.
En second lieu , elle est pacifique : deinde quidem pacifica. Ce n'est pas en favorisant les passions , c'est en troublant par ses remontrances leur paix funeste , qu'elle porte la paix véritable au milieu de son peuple; son zèle alarme les pécheurs , mais ne les aigrit que contre eux-mêmes ; en portant la guerre dans les cœurs , il rétablit le calme et la tranquillité dans les familles : le glaive de la parole dans sa bouche , qui perce les plus secrets replis des cœurs , qui trouble , qui agite toute sa paroisse , la change eu une demeure de paix et de charité ; sa douceur pacifique calme les dissensions, concilie les cœurs aigris, et leur apprend à pardonner les injures, en comblant elle-même de bienfaits ceux dont elle a reçu des outrages : deinde quidem pacifica.
Sa douceur est modeste , sans être basse et rampante : modesta. Elle ne fait pas une vaine parade de son autorité ; elle ne la fait sentir que par sa tendresse et ses empressements pour son peuple : loin de porter avec fierté sur son front le litre qui l'élève, elle ne porte dans son cœur que celui de pasteur et de père, qui la rend redevable à tous : loin d'exiger des distinctions et des prééminences, elle souffre avec peine celles que sa vertu et sa modestie lui attirent; et inspire d'autant plus de respect pour la religion, qu'elle en exige peu pour elle-même : viodesta.
Ce n'est pas encore assez; elle est aisée à persuader, et par là insinuante et persuasive elle-même : suadibilis. Elle se défie de ses lumières : la vérité , de quelque part qu'elle lui soit montrée, a toujours surelleles mêmes droits : pourvu que la vérité triomphe, ellecroitavoir triomphé elle-même, en lui sacrifiant ses propres lumières : elle ne veut pas dominer sur les esprits ; c'est assez pour elle de les éclairer et
de les instruire : elle ne veut rien devoir au ton et à l'autorité; mais elle attend tout des douceurs de la persuasion et de la tendresse : c'est un lion que le zèle anime; mais c'est un lion semblable à celui de Samson, qui porte toujours le miel de la douceur dans la bouche : suadibilis.
Que dirai-je encore? Elle s'attache aux gens de bien; elle recherche leur société, pour animer les pécheurs à se rendre dignes de la même confiance : bonis consentiens. Elle ne distingue ses paroissiens que par leur vertu, et non par leurs biens et par leur naissance : elle respecte les grands et les puissants, et leur rend les honneurs que la religion autorise ; mais en respectant leur rang, elle ne respecte pas et ne flatte pas leurs vices ; et les seuls véritables grands aux yeux de la foi , sont les gens de bien et les serviteurs de Jésus-Christ : bonis consentiens.
Enfin, pour finir tous ces caractères, cette sagesse a des entrailles de miséricorde pour son peuple : plena misericordiâ etfructibus bonis. Touchée de leurs calamités et de leurs misères , elle leur tend une main secourable : elle ne se contente pas de les plaindre ; elle joint les secours à la compassion ; elle souffre même que la modicité de ses largesses ne puisse pas suffire à leurs besoins ; elle s'oublie et se refuse tout à elle-même, pour, ne pas manquer à ses enfants qu'elle voit dans l'indigence : loin d'exiger d'eux ses droits avec rigueur, elle partage avec eux son nécessaire; aussi elle voit tous les jours croître les fruits de son ministère avec ceux de la miséricorde : plena misericordiâ etfructibus bonis.
Méditez sans cesse ces caractères divins, mes chers frères; ne les perdez jamais de vue dans l'exercice de votre ministère , afin que les fruits et les succès publics de vos fonctions deviennent la gloire de l'Église , l'édification de ce grand diocèse , les monuments éternels de votre zèle dans vos paroisses , et la consolation du pasteur principal que Dieu souffre depuis si longtemps à votre tête : Hxc meditare , in his esio : td pro/ectus tuus manifestus sit omni- ?iibus. (iTim.iv, 15.)