QUATORZIÈME DISCOURS
De l'insensibilité dans les voies de Dieu.
11 est vrai , mes frères , et nous ne saurions trop nous le redire à nous-mêmes : rien de plus essentiel pour nous dans l'exercice continuel de nos fonctions , que cet esprit intérieur de religion et de piété qui les anime ; et peut-être rien de plus rare parmi nous : rien de plus dangereux que l'insensibilité d'un prêtre et d'un pasteur dans les fonctions de son ministère ; et cependant rien de plus commun. Grâces à la mfc séricorde de Jésus-Christ, nous ne vivons plus dans ces siècles ténébreux, où l'ignorance et le dérèglement du clergé couvraient d'un opprobre public le saint ministère; et ne semblaient plus laisser à l'Église, de son ancienne beauté, que la science et la ferveur des cloîtres. L'esprit du sacerdoce s'est renouvelé , il y a plus d'un siècle , parmi nous , par l'établissement de ces maisons de retraite où ceux qui aspirent aux saints ordres viennent de bonne heure se former à l'esprit de leur état, et comme y sucer dès leur enfance le lait de la doctrine et de la piété sacerdotale. Les scandales ne sont plus ni communs, ni tolérés comme autrefois , dans le clergé ; les fonctions du ministère ont repris dans les paroisses la forme et la décence prescrites par les saints canons : l'instruction, autrefois si rare et si grossière, y est devenue plus fréquente et plus éclairée : en un mot, l'Église a recouvré ces dehors de décence , de dignité , de piété , dont la licence et les malheurs des siècles précédents l'avaient, pour ainsi dire, dépouillée. Cependant si la face de l'Église, de cette fille du R.oi, est plus belle; sa gloire, qui est toute au dedans, n'en est pas plus digne d'elle : Omnis gloria Jilix Régis ab intus (Ps. xliv, 14) ; et nous pouvons dire encore avec l'Apôtre , qu'il faut chercher parmi nous un dispensateur fidèle, et qu'il est difficile de le trouver. D'où vient cela, mes frères? ce n'est pas le dérèglement public des mœurs, qui les rend aujourd'hui comme autrefois, si rares : grâce à Jésus-Christ^ ces scandales affligent rarement notre sollicitude et notre tendresse pastorale. Non , mes frères , ce ne sont pas les vices criants, qui nous dégradent la plupart du titre auguste de dispensateurs fidèles, ce sont les vertus qui en sont inséparables, et qui nous manquent : c'est cet esprit intérieur de religion et de piété; c'est ce cœur tendre, religieux, touché dans l'exercice de nos fonctions ; c'est cette sensibilité , ce respect, cette sainte frayeur pour tout ce
DISCOURS
qui regarde les occupations du saint ministère, qui s'affaiblit et s'éteint en nous par l'usage journalier lui-même des choses les plus saintes. Voilà, mes frères , le malheur le plus commun et le plus à craindre pour nous : ce ne sont pas les désordres grossiers ; c'est une insensibilité et une espèce d'engourdissement pour tous les objets les plus terribles de la religion; de sorte que tout ce qui touche et ranime tous les jours la foi et la piété du commun des fidèles augmente, pour ainsi dire, notre léthargie, et réveille à peine notre attention : c'est-à-dire , et cette vérité me fait trembler en vous l'annonçant et en me l'annonçant à moi-même, mes frères; c'est-à-dire que toutes les ressources de la religion dont la grâce se sert tous les jours pour ranimer la foi de nos peuples , toucher et changer leur cœur, nous affermissent dans une insensibilité qui est la malédiction la plus générale et la plus terrible attachée aux saintes fonctions du ministère. En voici les preuves qui ne sont que trop journalières et bien tristes pour nous , mes frères.
La participation aux choses saintes est une première ressource de religion où le commun des fidèles trouve tous les jours ou un renouvellement de piété , ou le remède de leurs désordres. Le fidèle qui approche rarement de l'autel est frappé d'une sainte terreur, quand il faut se présenter à une action si redoutable : l'approche d'une solennité qui lui impose ce devoir le rappelle à lui-même; il sent toute son indignité ; il vient se jeter à nos pieds pénétré de crainte et de componction ; il tire du trésor de son cœur et de sa conscience l'ancien et le nouveau; il forme mille projets et mille résolutions d'une vie plus chrétienne; il prend toutes les précautions possibles pour ne pas aller manger et boire son jugement; et ces résolutions saintes, fortifiées par la participation au corps de Jésus-Christ, ou le soutiennent quelque temps dans la pratique d'une vie plus fidèle , ou l'y affermissent pour toujours. Pour nous , mes frères, la participation au corps et au sang de Jésus-Christ est-elle une source de salut pour nous? Hélas! avec des mœurs au dehors irréprochables , nous approchons pourtant tous les jours de la table sainte, comme d'une table commune : cette action terrible devient pour nous comme une de ces actions réglées et ordinaires qui doivent entrer dans le détail de notre journée ; l'heure de la messe n'y est pas autrement marquée que celle de nos affaires , de nos repas , et peut-être de nos plaisirs ; c'est une tâche journalière et accoutumée , attachée à la servitude de notre état ; elle ne réveille rien en nous, ni ferveur, ni terreur des choses saintes, ni douleur de nos fautes, ni projet d'une vie plus sacerdotale et plus fidèle : ce pain du
ciel est pour nous comme le pain de la terre; ce vin adorable qui purifie le cœur et qui réveille la piété, est un vin qui nous appesantit, qui nous endort, et qui augmente notre léthargie : on ne voit pas qu'au sortir de l'autel nous sentions plus de zèle pour le salut des âmes qui nous sont confiées , plus de goût pour la prière , plus de fidélité dans le détail de nos actions : nous nous étions présentés à l'autel sans aucun sentiment vif de foi , de piété , de terreur, sans aucune résolution d'une vie plus fidèle; nous en sortons les mêmes , si ce n'est que n'en devenant pas meilleurs , le peu de fruit que nous en retirons est un abus des choses saintes qui nous rend plus coupables, une espèce de profanation de tous les jours dont nous ne sentons pas le crime, dont nous ne nous repentons jamais, et par conséquent unanathème qui demeure jusqu'à la fin sur nos têtes sans nous effrayer, qui augmente de jour en jour notre insensibilité, et nous conduit enfin à une tranquille impénitence; c'est-à-dire que l'autel saint endurcit tous les jours beaucoup de prêtres , et n'en a pas encore converti un seul. Le simple fidèle , ô mon Dieu ! trouve tous les jours un accroissement de vie et de salut en participant aux dons adorables que nous offrons sur l'autel ; et nous , qui en sommes les ministres et les distributeurs, nous n'y trouverions qu'une augmentation de léthargie et d'insensibilité qui rend nos mœurs plus incurables? Ne sommes-nous donc prêtres, grand Dieu! que pour nous faire de nouveaux crimes en usant plus souvent du remède divin lui-même qui aurait dû les expier, et nous renouveler chaque jour dans la grâce du sacerdoce qui nous a consacrés à vos autels! Première ressource du salut, utile au commun des fidèles , et première source de notre insensibilité : la participation aux choses saintes.
La seconde ressource de salut que la religion offre aux fidèles, est le ministère de la parole. Elle n'estpas encore liée, cette parole sainte, et tous les jours des ouvriers évangéliques ont la consolation de la voir fructifier au milieu des villes et des campagnes ; des âmes simplesy ouvrent leur cœur à des vérités que l'on ne connaît bien que lorsqu'on a le bonheur de les avoir aimées, des pécheurs endurcis frappés de la terreur des jugements de Dieu , renoncent à leurs égarements, et édifient ensuite par leur pénitence ceux qu'ils avaient scandalisés par leurs crimes; en un mot, malgré la dépravation des mœurs publiques, les vérités de l'Évangile enfantent tous les jours des élus à Jésus-Christ parmi les fidèles. Pour nous, mes frères, nous ne sommes point touchés la plupart de ces vérités que nous annonçons aux peuples ; c'est un devoir pénible et extérieur que nous
SYNODAUX.
remplissons souvent à regret: ce ne sont pas des vérités méditées, goûtées et tirées du fond de notre cœur : elles sont l'ouvrage de notre travail et de notre étude; elles ne sont pas le fruit de nos prières, et de notre piété : dans les lectures et les études qui nous préparent au ministère de la parole, nous n'y cherchons que ce qui peut nous aider à instruire les autres ; nous n'y cherchons rien pour nous ; nul retour sur nous-mêmes : il semble que les livres saints que nous parcourons, ne sont pas faits pour nous; que les vérités les plus terribles de l'Évangile que nous destinons aux autres, ne nous regardent pas ; et que les annoncer aux fidèles, est un privilège qui nous en affranchit nous-mêmes. Ainsi l'étude elle-même des vérités et les instructions publiques que nous préparons aux peuples , achèvent de nous dessécher le cœur, et augmentent notre insensibilité : au lieu d'étudier ces grandes vérités dans un esprit de prière et d'application à nous-mêmes ; de demander à Jésus- Christ , en parcourant les livres saints , qu'il commence à embraser notre cœur du feu divin de son amour, afin que de notre abondance il se répande avec plus de succès sur les cœurs de ceux qui nous écoutent , nous ne sommes occupés que de l'impression que ces vérités pourront faire sur eux ; et il est vrai, par une malédiction attachée au défaut de cet esprit de piété avec lequel nous remplissons notre ministère, que personne n'est moins touché des vérités de l'Évangile, que ceux qui les annoncent. Cependant nous sommes contents de nous-mêmes , quand ces vérités terribles que nous annonçons, en nous laissant à nous toute notre insensibilité, ont fait quelque impression et opéré quelque changement sur ceux qui nous écoutent; nous croyons que Dieu répand sa bénédiction sur nos travaux. Il est vrai qu'il montre la vérité à ceux qui nous écoutent, mais il la cache à celui qui l'annonce : il ouvre le cœur de nos auditeurs à sa voix , mais il y ferme le nôtre : il se sert de nos talents pour arroser et faire croître les plantes que son père lui a données; mais il nous laisse dans une affreuse sécheresse : en un mot, il bénit notre ministère; mais il maudit le ministre. Grand Dieu ! vous nous condamnerez donc un jour par notre bouche ; en écrivant nos instructions, nous écrivons donc notre jugement et notre condamnation : les talents mêmes , les succès qui nous flattent , nous couvriront devant vous d'une confusion éternelle; ces âmes touchées par nos instructions , s'élèveront contre nous devant votre tribunal; elles déposeront contre notre insensibilité; elles paraîtront surprises que des vérités si touchantes , si intéressantes dans notre bouche, n'aient jamais rien opéré sur notre cœur: Vous qui enseigniez
les autres , nous diront-elles avec l'Apôtre , vous ne vous enseigniez pas vous-mêmes : vous nous appreniez qu'il est terrible de tomber entre les mains d'un Dieu vivant , et vous le teniez tous les jours entre vos mains sans l'aimer ni le craindre ; vous nous annonciez qu'il faut le servir en esprit et en vérité, et vous ne l'honoriez que du bout des lèvres : la vérité que vous nous avez fait connaître, nous a délivrés ; et pour vous qui en étiez le ministre , elle n'est plus qu'un feu dévorant qui va ronger un cœur qu'elle n'a pu toucher, et un anathème éternel qui va demeurer jusqu'à la fin sur votre tête! Seconde ressource de salut que la religion fournit aux fidèles , et qui augmente encore notre insensibilité : le ministère de la parole.
Que dirai -je encore, mes frères? le tribunal de la pénitence lui-même , où tant d'âmes touchées expient tous les jours à nos pieds par une douleur sincère et par l'abondance de leurs larmes, les égarements qu'elles viennent nous découvrir; où tant d'autres trouvent un remède qui réveille leur foi et leur piété languissante : letribunal de la pénitence, troisième ressource de salut que la religion offre aux fidèles ; cette piscine sacrée où tant de malades trouvent tous les jours leur guérison, n'est presque plus poui nousqu'unbain sec et stérile, qui nous laisse toutes nos infirmités. Il ne s'agit pas ici des dangers qui accompagnent ce ministère , ni de ces écueils qui font que souvent le juge en sort plus coupable que le sexe criminel lui-même qu'il vient d'absoudre. Je crois parler à des ministres qui n'ont rien de semblable à se reprocher dans un ministère si dangereux : d'ailleurs, ce n'est pas comme ministres de la pénitence , que je vous considère ici , mes frères, c'est comme pénitents vous-mêmes; et je dis avec douleur que le tribunal de la pénitence, si utile aux fidèles, n'est presque d'aucune utilité pour nous. Familiarisés avec les crimes qu'on nous y révèle , nous y portons nos propres fautes, qu'à peine regardons-nous souvent comme telles, sans aucune émotion de grâce et de repentir : loin d'y porter ces résolutions sincères d'une vie plus sacerdotale , plus intérieure et plus fidèle; ce repentir vif sur la mollesse de nos mœurs , et sur la tiédeur et l'insensibilité de notre foi dans l'exercice de nos fonctions; loin d'y sentir ces déchirements de cœur et ces douleurs vives de l'enfantement, qui annoncent toujours un changement, et comme la renaissance de Jésus-Christ dans un cœur, nous n'y sentons pas même cette honte et cette confusion secrète qui accompagnent toujours l'aveu de nos faiblesses. Juges souvent et pénitents tour à tour les uns des autres , l'appareil sérieux lui-même de la pénitence, qui fait
tant d'impression sur les simples fidèies, perd pour nous toute sa terreur et sa majesté, et n'est plus qu'un commerce mutuel et familier de ministère, qui ne nous touche pas plus que nos autres fonctions : ouvrant presque toujours notre conscience à desministresaussi peu intérieurs, aussi tièdes, aussi peu animés d'un esprit de foi et de religion , aussi peu sensibles, et aussi aveugles que nous sur leur insensibilité dans l'exercice de leurs fonctions, ils n'ont garde de connaître, d'approfondir et d'appliquer les remèdes convenables à une plaie qu'ils portent dans le cœur sans la sentir, et qu'ils ne regardent pas comme un mal pour eux-mêmes : ils dorment eux-mêmes profondément; comment nous réveilleraient-ils de notre léthargie? Ainsi cette ressource de salut si utile au commun des fidèles , n'est pour nous qu'un remède émoussé qui ne touche point à nos maux : nous n'y cherchons qu'à déposer vite ce qui nous pèse le plus sur la conscience; et qui pourrait , si nous approchions de l'autel sans cette précaution , nous rendre à nos yeux mêmes des profanateurs et des sacrilèges : mais nous n'y déposons jamais cette vie si peu intérieure et si peu sacerdotale; cette vie tout humaine et toute naturelle; ce fonds d'indolence et d'insensibilité pour toutes les choses les plus augustes de la religion et les plus capables de réveiller notre foi; cet état de léthargie où rien ne nous touche, qui nous fait pourtant paraître aux yeux de Dieu devant qui nous allons nous présenter témérairement à l'autel, comme des corps sans âme et sans vie, et plus dignes d'être rejetés de sa bouche, que la boisson tiède et dégoûtante destinée à être vomie; c'est-à-dire, qui fait que ne sentant rien sur la conscience de grossier et d'énorme, qui doive nous éloigner de l'autel , et sentant encore moins notre insensibilité , et ce manque de foi et d'esprit intérieur de piété dans nos fonctions , qui nous rend également indignes de monter à l'autel saint, nous y allons manger et boire notre condamnation ; c'est-à-dire accumuler, par l'abus des choses saintes , de nouvelles ténèbres et un nouveau chaos sur notre cœur, et nous mettre de plus en plus hors d'état de comprendre qu'un ministre qui exerce tous les jours tant de fonctions saintes , sans cet esprit intérieur de religion et de piété, n'est qu'un fantôme de ministre ; qu'il ne suffit pas d'être exempt de vice grossier et honteux ; et que c'est un grand crime pour un prêtre, de n'avoir point de vertu. Troisième ressource de salut que la religion fournit aux fidèles, et qui ne nous est presque d'aucune utilité : le tribunal de la pénitence. O mon Dieu! il suffit donc, ce semble, que nous soyons les ministres et les dispensateurs de tous vos dons et
de toutes les ressources de la religion , pour nous les rendre inutiles à nous-mêmes!
Quelle ressource peut-il donc nous rester encore pour ranimer notre foi? quoi ! le souvenir, la vue même de la mort? Il est vrai que le souvenir et la vue, surtout de la mort, frappent tous les jours des pécheurs endurcis qui en sont témoins : pour nous, mes frères, non-seulement le souvenir, mais le spectacle lui-même de la mort, ce moment affreux qui décide de l'éternité, cette dissolution entière du corps terrestre où tout périt pour nous , où Dieu seul et l'âme reste pour être à l'instant jugée, ce spectacle si effrayant pour quiconque n'a pas encore perdu la foi et l'espérance, ou la crainte d'un avenir, nos fonctions nous familiarisent avec lui. Quatrième ressource que la religion fournit aux fidèles . et qui nous laisse toute notre insensibilité : le sou venir ou la vue même de la mort. Oui , mes frères , on nous appelle tous les jours pour secourir un fidèle dans ce dernier combat, pour le munir des derniers remèdes de l'Église, et le soutenir dans son agonie par le souvenir des miséricordes du Seigneur, et par l'espérance que nous donne le bienfait de notre rédemption, dont nous lui présentons l'objet consolant; nous fortifions son âme tremblante et accablée alors sous le poids de ses maux et de ses crimes, par les prières de l'Église destinées à la soutenir dans cette dernière heure; nous appelons les saints anges pour la conduire dans le sein d'Abraham ; nous lui disons avec l'Église : Partez , âme chrétienne : Projiciscere, anima christiana ; ce n'était pas ici votre patrie; retournez dans le sein de Dieu d'où vous étiez sortie ; dépouillez-vous de ces restes de mortalité; et allez jouir avec Jésus-Christ et tous ses élus, de cette vie nouvelle qui ne doit plus finir, et. qui est promise à tous ceux qui l'ont aimé sur la terre : le mourant expire sous nos yeux et comme entre nos mains; nous laissons tous les spectateurs effrayés, attendris du spectacle : il n'en est pas un qui ne rentre en lui-même, qui ne fasse des réflexions sur Iabrièveté delà vie, sur le bonheur d'avoir prévenu ce dernier moment par des mœurs plus chrétiennes; il n'en est pas qui ne se les propose : nous seuis en sortons aussi tranquilles, aussi insensiblesque nous y étions entrés; nous seuls familiarisés avec un spectacle si instructif et si terrible, n'y voyons rien de nouveau qui nous réveille ; nous retournons froidement au sortir de là à nos œuvres ordinaires : et peut-être lassés de la durée, de la contrainte et de la tristesse de cette fonction , nous cherchons des délassements pour en effacer le souvenir, supposé qu'il nous en restât encore quelque trace légère. Quedis-je, mes frères? nous voyons
SYNODAUX.
quelquefois ce spectacle accompagné des circonstances les plus effrayantes : des morts soudaines qui ne laissent pas un instant à un pécheur public et dissolu , frappé de la main de Dieu , entre le jugement de Dieu et une vie toute criminelle : nous accourons , mais il n'est plus temps; Dieu dans sa colère Ta refusé à un pécheur qui en avait toujours abusé : nous faisons retentir à ses oreilles des paroles de salut; nous l'appelons à haute voix; mais il n'entend plus, et il n'a plus de réponse à nous faire; c'est Dieu qui l'appelle , et auquel seul il va répondre : on le secoue , on l'agite , comme pour rappeler, s'il était possible , son âme de l'empire de la mort ; mais tout est inutile; elle est déjà entre les mains des anges des ténèbres qui ne lâcheront pas leur proie : il insultait, il n'y a qu'un moment, comme s'il avait dû être immortel, au Dieu qui avait déjà le bras levé sur lui : et il n'est plus, et il est jugé, et son sort ne changera plus : c'est comme un coup de foudre qui consterne toute une ville, toute une paroisse : c'est une leçon frappanteque chacun prend pour soi : mais c'est encore là une leçon qui ne dit rien pour nous; c'est un coup de foudre qui se perd pour nous dans les nuées : nous exhortons peut-être par bienséance les spectateurs consternés à profiter de cet exemple ; mais nous ne pensons pas à nous le dire à nous-mêmes : nous allons raconter tranquillement ailleurs toutes les circonstances de cette mort; nous rappelons tout ce qu'elle a eu de terrible et de singulier ; et nous ne rappelons pas la circonstance étonnante de notre insensibilité, plus terrible et plus singulière encore que l'événement lui-même; et peut-être, ce qui fait horreur à dire, nous sommes plus occupes du gain honteux des funérailles de cet infortune, que du malheur éternel d'une âme qui vient de mourir à nos yeux dans son péché! O mon Dieu! les prodiges mêmes les plus effrayants de votre justice qui jettent des terreurs salutaires dans tous les autres cœurs , nous laissent donc à nous toute notre insensibilité; le cœur d'un prêtre tiède et indolent, est donc un cœur endurci qui ne peut être touché de rien; et toutes les ressources de salut que la religion offre par notre ministère aux fidèles , ne seront pour nous que de nouveaux sujets de condamnation!
Ainsi s'écouleront, mes frères, les jours de notre ministère , sans scandale et sans désordres grossiers aux yeux des hommes , mais sans cet esprit intérieur de religion, de piété , de sacerdoce aux yeux de Dieu ; plus nous avancerons dans notre carrière, plus cet état d'indolence et d'insensibilité augmentera. Car l'âge du moins devient tous les jours une ressource pour les gens du monde : il éteint les passions; il
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y les rend inhabiles aux plaisirs ; il leur montre la mort de plus près; il leur fait sentir le vide de tout ce qu'ils ont vu passer sous leurs yeux, et les rappelle au seul objet solide, c'est-à-dire au soin de leur salut : cinquième et dernière ressource pour les fidèles, l'âge. Mais pour un prêtre et un pasteur qui a vieilli dans cet état d'indolence et d'insensibilité au milieu des fonctions les plus saintes, plus la vieillesse augmente, plus il devient insensible : l'âge achève de l'endurcir : plus familiarisé alors avec les fonctions les plus terribles , à mesure que ses années s'accumulent ; il les exerçait autrefois sans aucun sentiment de foi et de piété, il les exerce alors sans dignité même et sans décence. Nous le voyons tous les jours, mes frères, et nous en gémissons ; des pasteurs accablés sous le poids des années , administrer les choses saintes, et y participer eux-mêmes, avec une indécence et une familiarité qui déshonore la religion , qui avilit le saint ministère, et leur attire des dérisions même de la part de leurs peuples. On a beau les avertir qu'il faut traiter saintement les choses saintes ; ils regardent ces indécences comme le privilège de leur âge : ils laissent aux jeunes prêtres cet air respectueux et attentif au milieu des fonctions; ils se persuadent que le long usage qu'ils en ont, les dispense de cette observance scrupuleuse des rites prescrits par l'Église, et les autorise à une célérité et à une familiarité qui retranche de la majesté et de la sainteté du culte, non-seulement la piété, mais même la gravité et la simple décence. Nous traitons de simplicité, et d'une raison affaiblie par la vieillesse, ces manières si peu dignes de nos mystères; mais nous nous trompons : ce n'est pas l'âge, qui les a jetés dans ces inconvénients scandaleux d'indécence; c' est l'insensibilité dans les fonctions qui a commencé de bonne heure, et qui , arrivée à son comble, finit enfin par le mépris : ce n'est pas la vieillesse, qui affaiblit leur raison ; c'est la justice de Dieu qui , lassée d'être depuis longtemps outragée par un ministère exercé sans aucun esprit intérieur de foi et de piété , a enfin achevé d'endurcir le cœur. C'est-à-dire que l'âge lui-même, dont Dieu se sert tous les jours pour rappeler les fidèles à une vie plus chrétienne , consomme l'endurcissement d'un prêtre : c'est-à-dire que la religion offre, par notre ministère, à un fidèle qui a eu le malheur de s'égarer, mille ressources pour retourner à Dieu; et qu'un prêtre qui a le malheur d'exercer ce ministère sans ferveur et sans un esprit intérieur de foi et de piété , se rend toutes ces ressources inutiles à lui-même : c'est-à-dire , mes frères , que nous nous perdons par les mêmes voies par où les autres se sauvent; qu'un pécheur dans le monde revient tous ies jours de ses désordres , mais
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qu'un prêtre ne revient presque jamais de son insensibilité; et qu'ainsi il y a infiniment plus à espérer delà conversion d'un fidèle ouvertement déréglé, que de celle d'un prêtre et d'un pasteur indolent et insensible au milieu de tout ce qui est capable de réveiller la foi et la piété. Ce n'est pas ici une simple expression de zèle, mes frères; c'est la vérité la plus réelle et la plus frappante qui puisse nous regarder, et que je ne vous annonce qu'en étant frappé et effrayé moi-même. Car, pour vous rassembler en peu de mots tout ce que je viens de vous dire; sur quoi , je vous prie , un prêtre qui exerce ses fonctions sans cet esprit intérieur de religion et de piété, peut-il compter pour se promettre un changement ? La participation aux choses saintes ? la foi du fidèle en est réveillée ; elle nous appesantit et nous endort. Le ministère de la parole ? il montre la vérité à nos peuples, et nous la cache à nous-mêmes. Le tribunal de la pénitence? c'est un remède que nous appliquons aux autres , et qui par là perd pour nous toute sa vigueur et toute sa force. Le souvenir ou la vue de la mort ? des pécheurs endurcis en sont tous les jours frappés et changés; pour nous, à force de la voir dé près, nous cessons non-seulement de la craindre, mais même d'y penser. Enfin, l'âge du moins? hélas ! il amortit les passions des personnes du monde , et les dispose à un changement de vie; mais il met comme le dernier sceau à l'indolence et à l'insensibilité d'un prêtre.
Grand Dieu ! quelles ressources nous laissez-vous donc pour notre salut , à nous que vous avez choisis pour le saint ministère? les fidèles aidés des secours que vous avez laissés à votre Église reviennent tous les jours à vous ; et nous qui en sommes les dispensateurs, n'y trouverons-nous que de nouvelles occasions de vous oublier et de nous perdre? Grand Dieu! le sacerdoce saint, ce caractère divin que nous partageons avec Jésus-Christ, serait-il donc devenu un caractère de réprobation pour nous ? cette onction sainte qui nous a consacrés à vos autels, ne serait-elle pour nous que comme une huile bouillante allumée par votre justice , qui aurait pénétré jusqu'aux os et desséché jusqu'à la moelle, jusque dans nos cœurs, les principes d'amour, de zèle , de charité, qui forment toute la vie sacerdotale? Non, Seigneur, vous ne nous avez pas choisis pour nous perdre; mais pour coopérer au salut de vos élus : nos cœurs sont appesantis et accablés d'un sommeil dangereux; mais ils sont encore entre vos mains : si les morts entendent votre voix , ceux qui ne sont qu'assoupis et languissants n'y fermeront pas leurs oreilles. Parlez, Seigneur, à nos cœurs appesantis; mais parlez-leur de cette voix puissante qui sait se
faire entendre; ranimez notre langueur comme vous ranimâtes autrefois des os arides pour en former une armée toute prête à combattre pour votre gloire ; rallumez le feu divin de votre amour et de votre zèle presque éteint dans la boue de nos cœurs, comme vous rallumâtes autrefois dans la boue même le feu sacré que les enfants des prêtres emmenés captifs avaient caché sous les entrailles de la terre. Souvenez-vous , grand Dieu , qu'en ne permettant pas que nous nous perdions , vous prévenez la perte des âmes qui nous sont confiées ; qu'en nous préparant les grâces qui vont nous rendre des ministres fervents et fidèles , vous préparez le salut de tant de brebis qui s'égarent toujours sous des guides faibles et infidèles. Nous sommes indignes , il est vrai , des regards de votre miséricorde : mais regardez du moins vos peuples; ayez pitié de tant d'âmes qui ont coûté tout le sang de votre fils, et qui éviteraient un malheur éternel sous des ministres dont vous auriez renouvelé la piété et le zèle : si les pasteurs ont attiré votre colère, ce pauvre peuple régénéré dans le sein de votre Église, qu'a-t-il fait pour partager nos châtiments? Istiqui oves sunt, quidfecerunt? (n Reg. xxiv, 17.) Souvenez-vous, Seigneur, du ministère dont vous nous avez chargés à leur égard ; et que notre salut vous soit toujours cher et précieux , puisque dans vos desseins , vous l'avez lié à celui des peuples que vous nous avez confiés. Sauvez-nous, grand Dieu ! renouvelez-nous , afin que le pasteur et le troupeau renouvelés , ne fassent plus qu'un nouveau bercail et un nouveau peuple , que vous êtes venu former sur la terre.