DIX-SEPTIEME DISCOURS
De l'observance des statuts et des ordonnances du diocèse.
Sans doute, mes frères, les ordonnances des premiers pasteurs dans le gouvernement de leurs diocèses , ne font que vous rappeler les anciens canons. Ce ne sont pas des lois nouvelles que nous vous imposons; ce ne sont que les anciennes règles de discipline consacrées de siècle en siècle par la décision de tant de conciles ; et loin d'y ajouter de nouvelles rigueurs, nous sommes forcés d'en adoucir la sévérité, pour nous accommoder au relâchement des moeurs publiques du clergé : de sorte que nos ordonnances se proposent plutôt de maintenir dans le saint ministère cette décence et cette régularité extérieure qui prévient le scandale et le désordre, que d'y rétablir cette rigidité de discipline, qui a annoncé pendant si longtemps le zèle et la ferveur : c'est ce qui m'engage à ajouter encore quelques réflexions aux remontrances édifiantes que vient de nous faire M. le Promoteur, au sujet de l'oubli et du non-usage où la plupart de nos ordonnances et de celles de nos prédécesseurs, tombent insensiblement dans ce diocèse. Il se peut faire que la rareté des exemplaires de ces ordonnances, et la difficulté qu'ont les nouveaux curés d'en recouvrer, ait donné lieu à cet inconvénient; car nous cherchons plus à vous excuser qu'à vous reprendre : mais enfin , afin que l'inobservance n'ait plus d'excuse, nous allons les rassembler toutes , et les faire réimprimer dans un recueil ; et nous espérons que ce nouveau secours renouvellera et l'observance et l'amour des règles saintes de l'Église, parmi ses ministres.
En effet, mes frères, quel prétexte pourrait-il rester encore après cela à ceux qui croiraient pouvoir se dispenser de se conformer à la discipline prescrite par ces lois sacrées? Les regarderaient-ils comme de ces lois arbitraires et indifférentes , que chacun peut observer ou négliger à son gré? l'illu-
SYNODAUX
sion serait trop grossière. Car, mes frères , l'Église , ce royaume spirituel dont Jésus-Christ est le chef et le roi éternel , n'aurait donc établi son gouvernement que sur des lois vaines et inutiles, incapables d'y maintenir l'ordre, la sûreté, la décence que les loishumainesmaintiennentdepuis si longtemps dans les sociétés civiles ? Quoi ! mes frères , l'Église n'aurait donc assemblé de siècle en siècle tant de conciles vénérables, et formé tant de canons de discipline sur les mœurs des clercs, que pour nous prescrire des règles frivoles , et qui laissent à chacun de ses ministres la liberté de les mépriser ? ces canons si vénérables , ces monuments si précieux du y.èle des âges les plus florissants du christianisme, que chaque siècle a toujours respectés , que l'Église conserve comme son dépôt le plus cher et le plus sacré, et qui font toute la sûreté et toute la gloire de son gouvernement, ne renfermeraient donc que des décisions puériles, que des règles inutiles, peu dignes de la gravité de ces saintes assemblées qui nous les ont laissées ; de l'Esprit de Dieu qui y présidait; du zèle et de la science de tant de grands évêques qui y assistaient, dont les noms et les ouvrages font encore aujourd'hui le canal le plus sûr et le plus respectable de la tradition? Eh! qu'y a-t-il sur la terre d'inviolable et de sacré, si ces lois saintes ne le sont pas? et les peines mêmes, et les censures dont elles menacent les transgresseurs, peuvent-elles les laisser au rang des choses arbitraires et indifférentes?
Aussi, mes frères, tandis que ces règles saintes ont été religieusement observées; le monde luimême, tout monde qu'il est, a respecté l'ordre, la paix, la piété, l'unanimité qui régnait dans le saint ministère : l'Église, comme une armée redoutable par sa sainteté , et toujours rangée dans un bel ordre, n'offrait rien au dedans que d'édifiant à ses enfants, et au dehors que de respectable aux étrangers , et de terrible à ses ennemis : terribilis ut casirorum acies ordinata. (Cant. vi, 3.) Mais dès que ces règles si saintes , toujours vivantes dans les saints canons , et toujours rappelées sous nos yeux par les statuts et les ordonnances des évêques, ont été négligées, ou par l'infidélité des ministres du second ordre , ou par le peu de soin des premiers pasteurs à les faire observer; toute la face de l'Église en a paru peu à peu défigurée; et enfin l'ignorance, l'indécence , le dérèglement avaient changé et infecté à un point le clergé dans les deux derniers siècles, que des esprits superbes en prirent occasion de se séparer du sein de l'Église, comme si les portes de l'enfer avaient prévalu contre elle, ou que Jésus- Christ eût promis la perpétuité de la piété à chacun
de ses ministres, comme il a promis celle de la vérité au saint ministère.
Ce n'est donc que l'observance unanime des saints canons, et des anciennes lois de l'Église, renouvelées par nos ordonnances, et parcelles de nos prédécesseurs, qui puisse conserver aux corps du clergé cette bonne odeur de Jésus-Christ, qu'il doit répandre dans ce grand diocèse.
Mais l'usage , dites-vous , a prévalu ; et la plupart de ces ordonnances ne sont plus observées. Et voilà précisément, mes frères, ce qui fait aujourd'hui le sujet de notre douleur, de nos plaintes ; et permettez-moi d'ajouter, ce qui devrait le faire aussi de votre confusion. Quoi! vous ne nous allégueriez pour vous justifier que la justice même des reproches que nous avons à vous faire? L'usage commun, dites-vous, sembleen autoriser l'inobservance : mais des ministres de Jésus-Christ chargés d'instruire les peuples, peuvent-ils nous tenir un pareil langage? Eh! que répondrez-vous donc à ces mêmes peuples, quand, pour justifier les abus infinis du monde contre lesquels vous vous élevez si fort dans la chaire, ils vous diront que l'exemple commun les autorise ; que l'usage a prévalu ; et que les maximes de l'Évangile et les ordonnances de Jésus- Christ opposées à ces abus, ne sont presque plus nulle part observées? vous leur répondrez, sans doute, que l'usage ne saurait jamais prescrire contre la loi ; que Jésus-Christ ne nous a pas laissé les usages, mais l'Évangile, pour notre règle; et que malgré la corruption générale, il reste encore des gens de bien répandus partout , qui ont appris de Jésus-Christ, que la voie que suit le grand nombre est toujours cette voie spacieuse de perdition qui conduit à la mort, pour qui l'exemple commun devient une raison même de ne pas s'y conformer, et qui regardent comme des crimes, les choses autorisées par la multitude. Et voilà, mes frères, ce que vous devez vous répondre à vous-mêmes : que l'abus, quelque commun qu'il soit, n'autorise jamais la transgression de la règle , et que malgré l'exemple de ceux de vos confrères qui ne se font aucun scrupule de ne pas se conformer aux statuts du diocèse, et aux lois de l'Église, Dieu conserve à ce diocèse , et vous y connaissez vous-mêmes, des ministres fidèles qui sont notre gloire et notre consolation, et qui regardent comme une apostasie le mépris des règles saintes que l'autorité de l'Église a de tout temps imposées au sacerdoce.
Vous nous direz peut-être que vous en convenez ; mais que vous laissez cette grande exactitude à ces ministres fervents, et qui se piquent d'une régularité plus rigide. Mais, mes frères, de quoi donc doit
se piquer un prêtre, que d'être saint, régulier, et fidèle? Y a-t-il des degrés différents de vocation au sacerdoce? En connaissez-vous dans le saint ministère, dont les uns soient appelés à une vie sainte, édifiante, toute consacrée au zèle, au travail, à la charité, aux bonnes œuvres, à l'amour des règles et des obligations de leur état ; et d'autres à une vie molle, sensuelle, indolente, et ennemie des règles qui la contraignent? La distinction que vous mettrez entre les ministres fidèles et vous , est l'arrêt terrible de votre condamnation; et vous en faites votre excuse!
Mais d'ailleurs ces règles dont vous renvoyez l'observance à ceux qui se piquent d'une grande régularité, n'ont été faites que pour ceux qui, comme vous , ne s'en piquent pas. Ce ne sont pas les saints prêtres qui ont obligé l'Église à former tant de canons de discipline, et à menacer de ses censures ceux de ses ministres qui refuseraient de se conformer à ces règles saintes : c'a été uniquement pour corriger les abus qui commençaient à se glisser dans le clergé, en prévenir de plus grands, et ramener les prêtres peu fidèles à une conduite plus édifiante , et plus convenable à la sainteté de leur état. Hélas! mes frères, si l'Église n'avait vu dans le ministère que des prêtres saints et fervents , ses canons n'auraient été que des avis tendres et paternels pour régler leur zèle, et pour modérer leur ferveur : elle ne s'est donc crue obligée de faire des lois, que pour remédier à des abus , et en prévenir de plus grands : ses règlements ne regardent donc que ces ministres peu fidèles à leur devoir, à qui ces précautions étaient nécessaires, et non les prêtres pour qui elles étaient inutiles : ce n'est donc pas pour eux que l'Église a multiplié ses canons , et que nous les renouvelons par nos ordonnances; c'est pour vous seuls, et pour ceux qui vous ressemblent, et qui, comme vous, en renvoient l'observance aux ministres saints, et qui font profession d'une régularité plus rigide : car la loi, dit l'Apôtre, n'a pas été établie pour les justes, mais pour ceux qui ne le sont pas, et qui ne se piquent pas même de l'être : Lex justo non estposita, sed injustis. (i Tim. 1,9.)
Mais ces prétextes vagues et généraux que nous venons de combattre, ne sont pas les plus à craindre ; ce sont là de ces discours vulgaires que l'on tient, et dont on sent soi-même l'injustice : ce qui parait plus' dangereux, sont les prétextes personnels que chacun se fait pour se dispenser de quelqu'une de ces ordonnances. Nous en avons publié sur l'obligation où sont les curés, conformément aux saints canons, d'instruire leurs peuples, de
résider dans leurs paroisses; d'éviter un gain sordide dans leurs fonctions : arrêtons-nous aujourd'hui à ces trois règles; nous trouverons une autre fois l'occasion de parler des autres. Or, mes frères, qu'un curé, malgré l'obligation rigoureuse que lui impose son titre de pasteur d'instruire son peuple, se dispense de ses prônes, et laisse des années entières, sa paroisse sans instructions; il nous répondra qu'il n'a aucun talent pour parler en public; et que soit timidité, ou faute de mémoire, il n'jrjamais pu parvenir à y réussir. Mais , mon cher frf re , vous vous êtes senti du talent pour vous revêtir du titre de pasteur, et vous n'en sentez point pour instruire votre troupeau ; vous vous êtes donné pour pasteur à votre peuple et vous vous trouvez incapable de l'enseigner! l'Église a cru consacrer vos lèvres, pour être les dépositaires et les interprètes de la doctrine et de la vérité, et vous ne sauriez les ouvrir; et loin de publier sur les toits l'Évangile dont vous êtes le héraut et l'apôtre, vous êtes un chien muet? ce n'est donc pas l'Église qui vous a établi pasteur; c'est donc vous-même qui vous êtes appelé; vous vous déclarez donc vous-même un intrus et un usurpateur; et en souscrivant nous-mêmes votre titre, sans vous connaître, nous avons souscrit au titre de votre réprobation, si vous vous obstinez à le conserver en vous trompant vous-même , comme vous avez trompé l'Église en l'usurpant.
Mais vous êtes né, dites-vous, avec une mémoire ingrate, et qui vous met hors d'état de parler en public. Mais le cœur est-il aussi ingrat et aussi rebelle que la mémoire? le grave, le saint ministère de l'instruction dans un pasteur, n'est pas un exercice sec et puéril de la mémoire ; c'est le cœur, ce sont les entrailles qui doivent parler. Ah! mes chers frères, si nous méditions les vérités de la religion dans les livres saints, si nous les aimions, si nous nous en nourrissions, si nous en faisions notre occupation la plus ordinaire et la plus délicieuse, nous ne serions pas si fort en peine, quand nous serions obligés d'en entretenir notre peuple. On a bientôt appris à parler de ce qu'on aime : le cœur fournit bien plus abondamment que la mémoire, et a même un langage qu'elle ne connaît pas. Un saint pasteur touché de Dieu et du salut des âmes qui lui sont confiées , trouve dans la vivacité de son zèle , et dans l'abondance de son cœur, des expressions formées par l'Esprit saint, Esprit d'amour et de lumière, mille fois plus capables de toucher, de ramener les pécheurs, que toutes celles que peuvent fournir le travail et le vain artifice de l'éloquence humaine. Ne nous dites donc plus que vous ne vous sentez point de talent : ce n'est pas celui d'un orateur qu'on
SYNODAUX.
il,
vous demande, c'est le talent d'un père : et de quel taJent un père peut-il avoir besoin pour parler à ses enfants . que de sa tendresse pour eux , et du désir de leur être utile? premier prétexte, le défaut de talent.
D'autres conviendront avec nous que l'instruction est sans doute le devoir le plus indispensable d'un pasteur; qu'à la vérité ils le remplissent rarement ; mais qu'une santé faible et languissante ne leur permet pas d'y être plus fidèles. Nous n'avons d'abord qu'à renvoyer ces prétendus infirmes à leur propre conscience, et demander à la plupart d'entre eux : Pouvez-vous de bonne foi alléguer à Dieu ce prétexte de défaut de santé , dont vous vous servez devant les hommes? et votre conscience estelle là-dessus bien d'accord avec vous-même? l'infirmité dont vous vous couvrez, vous rend-elle inhabile à quelque autre chose qu'à vos fonctions ? ne vous laisse-t-elle pas assez de force pour vaquer à vos intérêts temporels , à des affaires , à des mouvements plus difficiles à soutenir pour la santé, que le travail d'une simple instruction? que dirai-je: à des plaisirs peut-être, àdes dissipations, àdescourses toujours suivies d'excès et d'intempérance, et capables de ruiner la santé la plus robuste? êtes-vous malade dans quelque autre circonstance que dans celle où il faut faire votre devoir? et vous osez alléguer après cela une faiblesse de santé, capable de tout soutenir, hors la fidélité à vos obligations ? Ah ! ce n'est donc pas votre corps, c'est votre cœur qui est faible, languissant et malade; ce n'est pas la force, c'est la piété seule qui vous manque. Renouvelez-vous dans l'esprit de votre vocation , et votre force se renouvellera comme celle de l'aigle; et, comme l'Apôtre, vous ne serez jamais plus fort, que lorsque vous paraîtrez plus faible : Cùm infirmor, tune potens sum. (iiCok. xii, 10.) Allez à la source du mal ; guérissez la langueur de votre âme, et celle de votre corps disparaîtra bientôt : croissez en foi, en charité, en zèle ; et vous croîtrez aussitôt en santé : perdez le goût de vos aises , de vos plaisirs , d'une vie inutile et paresseuse ; et vous recouvrerez en même temps celui de vos fonctions : aimez l'Église, qui vous a placé si honorablement au rang de ses ministres; et vous ne trouverez de plaisir qu'à vous sacrilier à son saint ministère : soyez un bon pasteur; et vous vous estimerez heureux de donner vos so'iis et votre vie pour vos brebis ; et loin de prétexter de fausses infirmités pour vous dispenser de les secourir, celles mêmes qui seront réelles ne pourront arrêter votre zèle : vous prendrez de votre faiblesse même de nouvelles forces ; et la charité pastorale vous fera une sainte illusion : Fortis est ut mors
dilectio (Cant. vin, 6); comme l'indifférence et la paresse vous en font aujourd'hui une très-criminelle: second prétexte , le défaut de santé.
Mais enfin, et c'est encore ici un nouveau prétexte, et une troisième sorte de curés; il y a si longtemps, disent-ils, qu'ils prônent, qu'ils instruisent exactement leur peuple ; n'est-il pas juste à un cerain âge de se donner un peu de relâche? J'en conviens, mes frères; et rien n'est plus respectable que le repos d'un ancien pasteur, que l'âge et ses longs travaux ont mis hors d'état de continuer ses fonctions. Mais ce sont ces pasteurs fidèles et vénérables eux-mêmes qui seuls refusent de se reposer : nous avons beau leur offrir un asile et un lieu de repos , et les exhorter de ménager une caducité si chère et si précieuse à l'Église; ils sont sourds à nos remontrances : leurs forces semblent se renouveler avec leurs années; et plus ils vieillissent, comme le Prophète, plus ils sentent redoubler leur tendresse paternelle pour leur cher troupeau qu'ils enfantent depuis tant d'années à Jésus-Christ, et qu'ils ne peuvent se résoudre d'abandonner : Et senectus mea in misericordiâ uberi. (Ps. xci, 11.)
Tandis que tant d'autres , après quelques années de travail , et encore presque à la force de l'âge, se lassent, se rebutent, regardent derrière eux, ne font plus que se traîner dans la carrière, se dégoûtent de leurs fonctions , croient en avoir déjà trop fait, semblent , comme ces ouvriers injustes de l'Evangile , vouloir compter avec le père de famille , et exiger à la rigueur leur salaire , comme s'ils avaient porté le poids du jour et de la chaleur; et perdent dans le dégoût et dans l'indolence, non-seulement tout le fruit de leurs travaux passés, mais encore celui que les soins dont ils sont encore capable, et que leur expérience rendrait plus utiles, pourrait leur promettre.
En vain on se flatterait que la paroisse qu'on instruit depuis si longtemps avec exactitude, ne saurait souffrir faute d'instruction ; que les devoirs et les mystères de la religion n'y sont ignorés de personne , et qu'on n'a plus rien de nouveau à leur apprendre. Mais les lumières qui ont montré la vérité aux pécheurs ne s'effacent-elles jamais de leur esprit et de leur cœur? les passions toujours naissantes , n'y forment-elles pas sans cesse de nouvelles ténèbres qu'il ne faut pas selasserde dissiper? les faibles que les vérités entendues n'ont fait qu'ébranler n'ont-ils pas besoin d'une nouvelle lumière qui les détermine? ceux qui après quelques démarches de conversion sont retournés à leur vomissement , ne faut-il pas leur tendre encore une main
DISCOURS
charitable pour les relever de leur chute ? les endurcis qui jusque-là ont résisté aux vérités annoncées, faut-il les abandonner à leur endurcissement, se croire quitte de tout à leur égard, et les laisser périr tranquillement? les âmes lâches n'ont-elles pas besoin d'être animées et fortifiées au milieu des tentations du dehors et du dedans ; les justes , d'être affermis contre les accidents fâcheux de la vie humaine, et les difficultés mêmes de la vertu? Vous croyez que tout est fait , et tout vous reste encore à faire : votre peuple n'est-il plus votre peuple, depuis que vous lui avez consacré quelques années de travail? n'êtes-vous plus vous-même pasteur, depuis que vous en avez rempli quelque temps les fonctions? c'est parce que vous avez semé et cultivé longtemps , que vous êtes moins excusable de vous rebuter et d'interrompre votre travail , lorsque vous êtes à la veille de recueillir le fruit de vos peines. Vous commencez à négliger votre paroisse dans le temps précisément où la connaissance qu'une longue expérience vous a donnée des besoins de votre peuple, pourrait lui rendre vos soins plus utiles; dans un temps où votre autorité plus affermie, la confiance et la docilité de vos peuples mieux établies, pourraient vous autoriser à établir dans votre paroisse certains biens essentiels , à corriger certains abus invétérés , en un mot , à entreprendre mille choses utiles auxquelles un commençant n'oserait pas même penser. Non , mes frères , un pasteur encore en état de travailler, peut-il croire avoir acquis par ses travaux, le privilège de croupir désormais dans une indigne paresse? les besoins journaliers de son peuple, ne réclament-ils pas contre son indolence et ses dégoûts? ses obligations ne subsistent-elles pas toujours avec ses forces ? Jésus-Christ , le grand modèle des pasteurs , prononça-t-il que sa mission était finie, et le ministère dont son Père l'avait chargé consommé, que lorsqu'il le consomma lui-même , en consommant son sacrifice sur la croix? Consummatumest. (Joan. xxix, 30.) Et un curé se croirait quitte de son ministère , tandis que l'ouvrage dont l'Église l'a chargé , est à peine commencé? Pourra-t-il dire un jour, comme Jésus-Christ à son Père, que de tous ceux qui lui avaient été confiés, aucun n'a péri par sa faute? Non perdidi ex eis quemquam. (lbid. xvm, 9.) Ne doit-il pas mesurer son zèle sur les besoins de son peuple , et non sur le temps qu'il a déjà employé à le secourir; aller jusqu'au bout, et s'immoler s'il le faut, avec joie, comme l'Apôtre, sur le sacrifice de son zèle , de sa foi , et de celle de son peuple : Sed et si immoloi' suprà sacrificium et obsequium fidei vestrx , gaiideo ei congratulor?
(Philipp. n, 17.) Troisième prétexte, l'ancienneté du service.
Mais si l'on se forme des prétextes pour se dispenser du devoir de l'instruction , il n'est pas surprenant qu'on s'en forme sur le devoir de la résidence, aussi indispensable que celui de l'instruction.
Je ne parle pas de ces absences fréquentes, et presque journalières, qui n'ont pour but que l'amusement, la dissipation, la crapule, dans lesquelles un pasteur oiseux, dégoûté de ses devoirs, cherche à remplir le vide d'une vie inutile par l'agitation éternelle d'une vie errante et tumultueuse , toujours accompagnée d'un oubii criminel de tous ses devoirs ; d'un scandale perpétuel pour une pa roisse, témoin des courses continuelles de son curé; et d'un exemple contagieux pour tout son voisinage , où il va troubler la solitude de ses confrères, et les engager de venir à leur tour troubler la sienne; de sorte que, dans certains cantons, les chemins sont plus fréquentés par les curés, que les paroisses elles-mêmes.
Et quand je dis que je ne parle pas d'un abus si déplorable, c'est parce qu'aucun prétexte, ni de délassement nécessaire, ni d'honnête société, ne peut l'excuser. Car d'ailleurs, c'est un abus et un scandale d'autant plus digne de nos larmes, qu'on ne saurait se le justifier à soi-même. Je n'ajoute pas qu'un curé n'est en sûreté contre sa faiblesse, qu'au milieu de son peuple : c'est là comme le rempart le plus sûr de sa fragilité ; c'est là que Dieu le trouvant à sa place, le protège, l'assiste contre toutes les attaques que lui livrent ses propres passions. Mais dès qu'il s'éloigne de ces lieux de sûreté ; que la paresse, la dissipation, l'amour du plaisir, le dégoût de ses devoirs l'appellent ailleurs , Dieu ne le connaît plus; il le laisse tout seul entre les mains de sa propre faiblesse. Et de là, mes frères, vous le savez, tant d'excès d'intempérance; de là, la modestie et la décence même oubliée dans les discours au milieu des joies indécentes d'une table ; de là, un ministre de Jésus-Christ, dont la langue est consacrée tous les jours par les paroles saintes qu'il n'est pas permis aux anges de prononcer, et par la participation des mystères adorables, se lait ua honneur souvent d'être moins réservé et plus licencieux dans le langage qu'un homme même du monde ; de là , enfin , tant de chutes encore plus tristes , et tout ce qui éteint l'esprit du sacerdoce dans de jeunes curés, dont les commencements nous avaient promis plus de consolation et plus d'édification à ce diocèse.
Vous nous direz peut-être que ce n'est ni le goût
SYNODAUX.
du plaisir, ni le dégoût de vos fonctions , qui vous obligent de vous absenter si souvent de votre paroisse ; que c'est uniquement pour soutenir les droits de l'Église et ceux de votre cure, et vous défendre contre des procès injustes que vos paroissiens mêmes vous suscitent.
Je pourrais d'abord, avant de répondre à un prétexte aussi triste pour un curé, que malheureux pour son peuple; je pourrais, dis-je, examiner d'abord si vous n'êtes pas vous-même l'agresseur; si une cupidité basse et insatiable, si un caractère contentieux si éloigné de l'esprit d'un ministère de paix et de charité, ne vous grossit point des droits chimériques ignorés par vos prédécesseurs , et qui n'ont de réalité que dans votre malheureux goût pour la chicane, et dans le désir d'augmenter votre bien et vos aises.
Je n'examine pas encore si votre dureté à exiger d'un pauvre peuple vos droits avec une rigueur barbare, ne l'a pas porté à vous refuser ce qu'il n'avait accordé à votre prédécesseur que par respect pour sa piété et son désintéressement, et par reconnaissance pour son zèle, et son application infatigable à leurs besoins.
Mais quand ces réflexions ne vous condamneraient pas d'avance, je me contente de vous demander : La privation de ces droits légers que vous poursuivez avec tant d'acharnement , sous prétexte de défendre les droits de l'Église forment-ils un inconvénient plus affligeant pour elle, que l'abandon où vosabsences laissent votre peuple; sans secours et sans instruction, sans compter même l'esprit de haine, de révolte, et de mépris, que vos chicanes lui inspirent contre vous, et qui vous mettent hors d'état de lui rendre jamais votre ministère utile? Comparez ces deux inconvénients , et voyez s'il est plus avantageux aux droits de l'Église que vos revenus augmentent un peu, qu'il ne lui est douloureux que tout un pauvre peuple racheté du sang de Jésus- Christ soit abandonné et périsse. Ah ! mes frères , les droits les plus chers d'un véritable pasteur doivent être ceux qui lui facilitent le succès de ses fonctions. Il a beau couvrir son avarice sous le prétexte de l'obligation où il est de défendre les droits de l'Église : les droits les plus précieux de l'Église sont , que les fidèles qu'elle a enfantés à Jésus-Christ , soient instruits des vérités du salut; qu'en les pratiquant, ils parviennent à l'héritage céleste que son époux leur a acquis ; que le corps de ses élus s'achève et s'accomplisse, et arrive à cette plénitude qui doit l'unir éternellement à Jésus-Christ, son chef divin. Voilà l'unique fin de ses prières, de ses sacrements
MAPSITXON. — TOME II.
de «es fonctions, de son culte, et de tous ses droits les plus sacrés : tout ce qui ne conduit pas à cette fin unique et sublime de son établissement sur la terre; encore plus tout ce qui le retarde, le recule, ou y met un obstacle essentiel , non-seulement elle n'en est pas jalouse, et ne le regarde pas comme ses droits, mais elle le déteste comme sa honte et son opprobre.
Et ne nous dites pas que vous ne vous trouvez pas dans ce cas odieux; que vous n'avez rien à démêler avec vos paroissiens; et que si vous ne résidez pas aussi assidûment que vous le devriez dans votre paroisse, c'est que vous êtes chargé de. nièces et de neveux orphelins , qui tomberaient dans la mendicité par les mauvaises chicanes qu'on leur fait, si vous ne vous mettiez à la tête de leurs affaires : second prétexte contre le devoir de la résidence.
Je pourrais d'abord , avant d'y répondre , examiner si dans ces absences que vous supposez si essentielles à la fortune de vos proches, il n'y entre pas plus de goût pour le mouvement et la dissipation ; plus de dégoût pour l'ennui de la résidence, et l'assiduité pénible des fonctions; plus d'ostentation à vous rendre nécessaire , et à faire valoir votre crédit ou vos talents; peut-être aussi plus d'attention à vos intérêts particuliers, que de nécessité à soutenir ceux de vos proches. On transforme si aisément en devoir les démarches de notre goût, quand elles semblent nous dispenser de nos devoirs réels, et toujours onéreux et tristes : mais quand vous n'en seriez pas là , et que vos proches auraient besoin de votre secours ; vous croiriez-vous dispensé pour cela de ceux que vous devez à votre paroisse ? Vos proches, dites-vous, tomberaient dans la mendicité, si vous ne vous mettiez à la tête de leurs affaires; mais si vos absences font tomber votre peuple dans le désordre et dans l'ignorance, vous croirezvous bien excusé devant Dieu?
J^a résidence d'un curé dans sa paroisse , c'est un devoir inséparable de son titre : ainsi, si les soins que vous croyez devoir à vos proches ne peuvent pas s'allier avec ceux que vous devez à votre paroisse, il faut opter, et ou renoncer à un titre sacré dont vous ne pouvez remplir les fonctions , ou renoncer à des soins qui vous rendent ces fonctions impratica-bles. Ce n'est pas ici un conseil et une maxime de perfection; c'est un précepte rigoureux, et la morale la plus indulgente d'aucun auteur, n'a jamais entrepris de l'adoucir par une décision même équivoque; c'est la doctrine invariable de l'Église. Vous savez que saint Cyprien, ce père si doux et si indul-