‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 123 sur 235 · II · texte numérisé non relu

II

DISCOURS

««ut, déposa du sacerdoce un prêtre qui avait accepté la tutelle de ses neveux, et qu'une tendresse trop humaine pour ses proches avait arraché du repos et des fonctions saintes du sanctuaire, pour le rengager dans les soins tumultueux et profanes du siècle. L'Église, en vous établissant pasteur d'un troupeau, vous a ordonné de lui consacrer tous vos soins et de ne pas le perdre de vue : elle ne vous a permis de vivre de l'autel qu'en servant l'autel : elle regarde comme un crime de faire servir des biens qui ne sont que le prix et la récompense de vos fonctions; de les faire, dis-je, servir à des soins et à des contestations pour vos proches, qui vous détournent de vos fonctions mêmes. Le salut de votre peuple est bien plus cher à l'Église, que la fortune de vos proches : on ne vous rendra pas responsable du dérangement de leurs affaires; mais on vous demandera un compte rigoureux et terrible de celui de votre paroisse : des parents que la Providence laisse dans la pauvreté, ne changeront rien à votre destinée éternelle; mais un peuple dont vous êtes chargé , laissé par votre négligence pauvre et dépourvu de tous les biens de la foi et de tous secours spirituels, criera éternellement vengeance contre vous; en un mot, vos devoirs sont tous décidés par votre titre. Aussi quand l'Apôtre défend à celui qui s'est enrôlé dans la milice sainte du ministère, de s'immiscer dans les soins tumultueux du siècle ; ce n'est pas un simple avis qu'il nous donne, c'est un précepte qu'il nous prescrit. Nos proches sont devenus des étrangers pour nous, dès que l'Église , en nous retirant du siècle , en nous consacrant à son service par l'onction sacerdotale, et en nous établisant pasteurs, nous a donné de nouveaux enfants et une nouvelle famille : un pasteur, un prêtre selon l'ordredeMelchisédech, comme nous en avertit le même apôtre, n'a plus de généalogie ; il n'a plus selon la chair ni père ni mère , ni frères, ni neveux : Sine pâtre, sine mettre, sine genealogià (Hebr. vu, 3) ; c'est un homme tout céleste , tout spirituel ; et tous les liens qui l'attachent, ne sont plus que des liens spirituels et célestes. Aussi quand on vint avertir Jésus-Christ, occupé à instruire les peuples et aux autres fonctions de sa mission divine , que sa mère et ses frères l'attendaient, et avaient besoin de la consolation de sa présence : Nuntiatum est illi, mater tua etfratres tui staniforis, volentes te videre (Luc , vin, 20); il répond que les peuples que «on Père l'a chargé d'instruire, sont sa mère et ses frères : Qui respondens dixit ad eos : Mater mea etfratres mei hi sunt qui verbum Dei audiunt et faciunt. (Ibid. 21.)

Voilà , mes frères, notre parenté la plus intime

et la plus indissoluble; les peuples dont Dieu nous a chargés, et à qui il nous a donné pour pasteur. C'est la chair et le sang qui nous a donné nos proches; et nous leur devons, à la bonne heure, des conseils et des secours charitables, compatibles avec nos fonctions : la grâce du sacerdoce n'éteint pas les sentiments de la nature; elle les règle et les sanctifie. Mais c'est l'Église; c'est Dieu même qui vous a donné le peuple de votre paroisse ; ce sont lesenfants dont il vous a établi le père; c'est à eux que vous vous devez tout entier : vous n'êtes plus libre; vous n'êtes plus à vous , dit l'Apôtre : Non estis vestri ; vous ne pouvez pas disposer à votre gré de votre temps , de vos soins, de vos talents : loin qu'il vous soit même permis de les partager; vous n'en sauriez jamais avoir assez pour remplir toute l'immensité des devoirs sublimes du ministère; et quelle que puisse être la mesure des talents et des autres dons que vous possédez , tout appartient à l'Église, et au peuple à qui elle vous a attaché : elle seule peut rompre ce lien sacré , et vous lier à d'autres ministères ; mais tandis qu'il subsiste, c'est une servitude qui ne vous laisse plus le maître de vous-même. Le titre qui vous élève sur vos peuples, vous assujettit à eux ; en devenant leur ministre et leur pasteur, vous êtes devenu l'esclave et le serviteur de tous; tous ont droit sur votre temps, sur vos soins et sur vos talents : ils sont à eux; c'est leur bien propre; ce n'est plus le vôtre : c'est un vol et une injustice que vous leur faites, en l'employant ailleurs; et ou il faut renoncer au titre dont vous êtes revêtu, ou à tout ce qui est incompatible avec les soins qu'il exige.

La véritable source de ces abus et de ces prétextes, est que la plupart en prenant possession d'une cure, loin de regarder ce nouvel état comme un nouveau joug et une véritable servitude, le regardent comme un état fixe , indépendant, où ils vont commencer à être maîtres d'eux-mêmes, et à sortir d'une situation changeante , incertaine , subordonnée, jamais sdre, toujours dépendante, ou du caprice de ceux que nous aidons dans le ministère , ou des vues de ceux qui gouvernent. Les avantages de ce nouvel état fixent d'abord toute notre attention : les devoirs, les travaux , les assujettissements , les peines nous occupent peu, et par conséquent nous effrayent encore moins : il semble que nous n'allons devenir pasteurs que pour nous-mêmes , pour jouir d'un revenu assuré et d'une place stable : tout le reste qui peut concerner la multitude, la difficulté, et le péril de nos nouveaux devoirs; en un mot, tout ce qui regarde le salut du peuple dont nous allons nous charger, c'est-à-dire, le seul objet essentiel, n'est pour nous qu'un accessoire dont il n'est pasmêmequestion.

SYNODAUX.

Mais ce qui nous regarde, nos aises, notre liberté, notre indépendance, voilà l'essen tiel qui nous touche, qui nous occupe; voilà comme nous regardons le ministère le plus formidable dont un prêtre puisse être chargé sur la terre ; et voilà pourquoi les mêmes vues humaines qui ont souillé notre vocation et notre entrée dans ce saint ministère , en souillent ensuite toute la carrière : les plus légères difficultés , nous les regardons comme des raisons plus que suffisantes pour nous dispenser des devoirs les plus essentiel s attachés à notre place , et auxquels nous n'avons pas même fait attention en y entrant. Comme nous ne l'avons invisagé que par rapport à nous, et à nos avantages; tout ce qui nous gêne, nous incommode, trouble notre repos , s'oppose à nos goûts , à nos intérêts, à nos vues, l'emporte toujours sur tout le reste : et de là tant de prétextes frivoles que se font tous les jours tant de curés pour se dispenser des devoirs de l'instruction , de la résidence dans leur paroisse, et du désintéressement dans l'exercice de leurs fonctions.

C'était le dernier abus que je m'étais proposé de combattre, si les autres ne m'avaient mené trop loin ; mais je ne puis me dispenser d'en dire un mot en finissant, et de vous rappeler mon règlement sur l'honoraire des pasteurs dans leurs fonctions. Oui , mes frères , cette ordonnance si peu honorable au saint ministère , et que le désintéressement si recommandé aux pasteurs, aurait dû m'épargner le chagrin de publier : cette ordonnance publiée , moins pour prescrire aux fidèles ce qu'ils doivent à leurs pasteurs , que pour mettre des bornes à l'avarice et à la dureté des pasteurs envers les fidèles, moins pour apprendre aux peuples , qu'ils ne doivent pas refuser des bénédictions temporelles à ceux qui leur en dispensent de spirituelles, que pour apprendre aux dispensateurs des choses saintes à les dispenser saintement, et non par le motif indigne d'un gain honteux : cette ordonnance que je voudrais pouvoir effacer du nombre de celles que j'ai publiées, parce qu'elle rappellera toujours la sordidité et la basse avaricedes ministres, l'oppression et les justes plaintes des peuples qui en ont été l'occasion ; je suis pourtant encore forcé malgré moi d'en parler, et d'en perpétuer même le souvenir, en la distinguant des autres par les peines plus sévères dont il faudra punir les transgresseurs.

Oui , mes frères, c'est avec toute la tristesse et l'amertume de mon cœur, quej'apprends qu'il se trouve encore dans ce diocèse des curés assez mercenaires, assez peu touchés de la sublimité de leurs fonctions , de la misère de leur peuple , et de leur caractère auguste et tendre de père et de pasteur, pour oser fran-

chir les barrières sages, mais honteuses pour eux, que nous avons cru devoir mettre par notre ordonnance , à l'excès de leur avarice et de leur indigne dureté. Loin d'être honteux d'une loi qui les déshonore , et de la faire oublier par une nouvelle conduite paternelle et désintéressée, ils forcent eux-mêmes en la violant leurs pauvres peuples à la leur remettre sans cesse devant les yeux ; à la réclamer comme leur sauvegarde, et à la porter même devant les tribunaux laïques , pour se mettre à couvert des entreprises de l'avarice infâme , et de la tyrannie de leurs pasteurs. Quel opprobre pour le saint ministère ! quel scandale pour la religion, et pour la foi toujours chancelante des peuples! Mais que pourrions-nous dire ici à des prêtres si dignes de tous les anathèmes de l'Église, si parmi ceux qui m'écoutent, il s'en trouvait qui fussent coupables de cette infamie ? leur rappeler les règles saintes de l'Église, sur le désintéressement et la charité ordonnée à ses ministres ? sur la sainteté de nos fonctions, et le don inestimable de Dieu, qui ne se verîd et ne s'achète pas à prix d'argent ? sur le prix du sang de Jésus-Christ, ce gage précieux de son amour, dont nous ne sommes que les dispensateurs honorables, et non, comme Judas, les vendeurs exécrables et perfides? Mais comment seraient-ils sensibles à ces grandes vérités de la foi , eux qui ne sont pas même susceptibles des sentiments les plus communs de l'humanité, delapudeur,etde la bienséance ? ce ne sont pas mêmedes hommes; comment en pourrait-on faire des ministres de Jésus-Christ? la nature elle-même a perdu ses droits dans leur cœur ; comment les sentiments sublimes de la religion et du sacerdoce y pourraient-ils conserver les leurs ? Je sens la dureté de ces expressions ; mais elles ne rendent pas encore toute l'indignation que mérite un scandale qui couvre d'opprobre la gloire du sanctuaire, et qui fait du temple de Dieu l'infâme retraite des voleurs , et des vendeurs de choses saintes.

L'unique ressource pour empêcher que ce mal honteux n'infecte le diocèse, est que vous, mes frères, qui en partagez la douleur avec nous et avec l'Église ; vous qui honorez votre ministère au milieu des peuples dont le soin vous est confié ; qui êtes notre gloire , notre consolation , et dans vos paroisses les dignes coopéra teurs de notre épiscopat ; vous manifestiez au dehors toute l'horreur que vous cause un scandale si honteux au saint ministère; vous déposiez tout ménagement, toute tolérance, tout respect humain envers ceux de vos confrères que. vous connaissez flétris d'une tache si hideuse. Ne gardez aucune mesure de société avec des prêtres qui n'en gardent aucune avec vous, non-seulement du sacerdoce mais même d'humanité et de christia-

nisme : ce ne sont pas là vos frères ; ce sont des ennemis et des étrangers , qui sont entrés dans l'héritage pour le dissiper, l'avilir et le perdre. Après les avoir charitablement avertis, s'ils persistent dans leur infamie, publiez-la vous-mêmes , détestez-la hautement; sollicitez contre ces mercenaires notre juste indignation : qu'un silence de timidité, qu'une dissimulation de fausse prudence ne vous rende pas, en nous cachant ce désordre , participants vousmêmes d'un scandale si ignominieux à l'Église, dont la gloire vous est solidairement confiée : que votre indignation publique contre ces indignes confrères, votre séparation déclarée de toute société avec eux, annonce aux peuples l'horreur qu'a l'Église de ces méprisables mercenaires : Si is qui /rater nominatur, est aut avants, aut rapax, cum ejusmodi nec cibum sumere. (i Cor. v, 11.) Unissez-vous à notre zèle : c'est là un de ces scandales où les anges de l'Église ne doivent pas attendre le temps de la moisson pour l'arracher ; et le diocèse en serait bientôt purgé, si le zèle des bons curés venait à notre secours, et si par un soulèvement public, et digne de la fermeté sacerdotale contre un abus si monstrueux , ils couvraient ceux qu'ils en connaissent coupables, de la même confusion et du même opprobre, dont leur infâme avarice ne cesse de couvrir l'Église.

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