DISCOURS A DES RELIGIEUSES
Je ne vous dissimule point, mes chères filles, toute la douleur dont je suis pénétré. Était-ce à vous à m'affliger ? et était-ce de cette maison que je devais attendre des peines dans mon ministère? Vous deviez être, mes chères filles , toute la consolation de mon épiscopat, comme vous en avez toujours été la portion la plus chérie : je ne devrais venir ici que pour me consoler avec vous des désordres et des scandales, qui ne peuvent pas manquer d'arriver dans un diocèse aussi immense que celui dont la Providence m'a chargé. Ce serait , mes chères filles, à votre régularité, à votre ferveur, à la paix et à l'union que je devrais trouver dans ce saint asile, à m'adoucir les peines qui me viennentd'ailleurs : vous devriez me rendre le joug de mon épiscopat plus supportable , et cependant vous l'aggravez ; vous me le rendez plus accablant ; vous ajoutez un nouveau poids d'amertume à mes peines. Encore une fois, mes chères filles, est-ce là ce qu'un père qui vous a toujours tendrement aimées , devait attendre de votre soumission et de votre reconnaissance ?
Souvenez-vous des avis que saint Paul donnait aux fidèles de Corinthe, qui s'étaient relâchés de leur première ferveur par les dissensions qui s'étaient élevées parmi eux ; car la perte de la paix et la perte de la ferveur et de la régularité vont toujours ensemble. Vous couriez autrefois, leur écrivait saint Paul, avec tant de zèle et d'union dans la voie de Dieu; vous étiez , par la ferveur et la paix qui régnait parmi vous, le modèle de toutes les autres Églises de l'Asie-, vous étiez la gloire de ceux qui, les premiers, vousavaient annoncé Jésus-Christ : Currebatis benè. (Galat. v, 7.) Comment êtes-vous donc déchus de cette première grâce? Quel est l'obstacle qui vous arrête , et le levain fatal de dissension qui a corrompu les dons de Dieu parmi vous? Je n'entends plus parler que des contentions et du schisme qui s'est glissé parmi vous : les uns sont à Paul , les autres à Céphas ou à Apollon , et aucun n'est à Jésus-Christ; est-ce donc au nom de Paul ou de Céphas que vous avez été baptisés, ou au nom de Jésus-Christ?
Voilà , mes chères filles, ce que je vous répète ici dans l'amertume de mon cœur. Vous marchiez aurrefoiî avec tant de ferveur et d'union dans la pratique de vos devoirs : Currebatis benè : on vous proposait comme le modèle de tous les monastères de ce grand diocèse : vous y répandiez la bonne odeur de Jésus-Christ; on ne parlait de votre maison que
pour en louer l'union et la concorde; vous étiez la
consolation de mes prédécesseurs , et la gloire des ouvriers qui, les premiers, vous avaient conduites dans les voies de la perfection religieuse. Quel est donc le malheureux levain de division qui a aigri et corrompu une masse si pure et si sainte? les unes sont à Paul, les autres à Céphas, aucune n'est à Jésus-Christ : mais êtes-vous donc les épouses de Paul ou de Céphas, ou les épouses de Jésus-Christ?
Et fallait-il qu'après avoir été la joie et la consolation de mes prédécesseurs, vous fussiez les filles de ma douleur, et que mon épiscopat fût réservé à des temps aussi tristes et aussi affligeants pour moi? Voilà, mes chères filles, la source de tous vos malheurs , attachées à vos guides par des goûts purement humains , Dieu ne bénit pas leur ministère à votre égard; la vanité, la prévention, des motifs peut-être encore plus condamnables , décident de vos choix : chacune veut élever les talents et les lumières de son Paul au-dessus des talents et des lumières du Céphas de l'autre ; et de ces attachements et de ces prédilections puériles viennent les antipathies, les refroidissements, les cabales, l'usage inutile et souvent profane et criminel des sacrements, les chagrins et les dégoûts de son état; et enQn, les dissensions, c'est-àdire, le plus grand fléau dont Dieu puisse frapper un monastère de vierges. C'est par où a commencé la décadence et l'avilissement de tant de saints monastères, si fervents autrefois, si respectables dans leurs commencements, et sur lesquels l'Église gémit aujourd'hui, parce qu'ils sont devenus la risée même et le scandale des mondains, et la honte de la vie religieuse , qu'ils déshonorent par des mœurs dissipées et mondaines.
Craignez pour vous le même malheur, mes chères filles : dès que les pierres d'un édifice commencent à se désunir, tout est sur le point de s'écrouler, tout s'ébranle, tout menace ruine. Rendez-moi , mes chères filles , la joie et la consolation que vous m'avez ôtées; il est encore temps. L'ancien esprit de piété n'est pas encore éteint parmi vous; Dieu ne vous a pas encore abandonnées : il s'éloigne, il vous menace, vous le voyez ; il ne verse plus sur vous ces grâces abondantes qui faisaient autrefois de cette sainte maison l'édification publique, et qui avaient sanctifié tant de vierges chrétiennes , tant de mères respectables , dont la mémoire encore récente devrait vous accabler de confusion et de douleur : le danger pourvous est grand, je vous le dis de la part de Dieu; mais le mal n'est pas sans remède. Dieu vous a unies, mes chères filles, par les liens d'une même règle et d'un même asile : que les hommes ne divisent donc plus ce que Dieu a uni ; n'ayez toutes qu'un cœur et qu'une âme. comme vous n'avez toutes qu'un même