‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 155 sur 235 · DU CULTE EXTÉRIEUR · texte numérisé non relu

DU CULTE EXTÉRIEUR

Notre âme, enveloppée dans les sens, ne peut presque plus se passer de leur ministère. Il faut à notre culte des objets sensibles, qui aident notre attention. Telle est la religion de la terre; ce sont des symboles, des ombres, des énigmes qui nous fixent.

Ce n'est pas l'hérésie seule qui a prétendu born er tout le culte à l'intérieur, et regarder toutes les pratiques sensibles comme des superstitions populaires ou des dévotions inutiles; on peut dire que cette orgueilleuse erreur a régné de tout temps dans le monde. Nous entendons dire tous les jours que la véritable piété est dans le cœur; qu'on peut être homme de bien, juste, sincère, humain, généreux, sans lever l'étendard; sans se faire un monstre d'un vain discernement de viandes dont la santé peut souffrir, parce que ce n'est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l'homme, mais ce qui sort du cœur; sans une exactitude puérile sur certaines pratiques que les cloîtres, plutôt que les apôtres,

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ont introduites dans la religion. Mais comme il est visible que ceux qui tiennent ce langage ne donnent pas à Dieu les dehors, il faut, pour se calmer, qu'ils tachent de se persuader que les dehors ne sont pas nécessaires, et qu'ils se retranchent sur le cœur, qui ne nous est jamais connu à nous-mêmes, et sur lequel il est bien plus aisé à chacun de se méprendre. Toute religion qui se bornerait à de purs dehors, et qui ne réglerait pas le cœur et les affections, serait indigne de l'Être suprême, ne lui rendrait pas la principale gloire et le seul hommage qu'il désire, et devrait être confondue avec ces vaines religions du paganisme , dont les hommes furent des inventeurs ; qui n'imposaient à la superstition des peuples que des hommages publics et des cérémonies bizarres; qui ne réglaient point l'intérieur, et laissaient au cœur toute sa corruption, parce qu'elles ne pouvaient ni la guérir, ni même la connaître. {Carême, sermon du Mercredi de la troisième semaine. )

Un culte extérieur et superficiel ne serait pas digne de Dieu , lui qui est le Dieu des cœurs, et qu'on ne peut honorer qu'en l'aimant. Il ne compte pour de véritables hommages que ceux que le cœur lui rend. ( Paraphrase du ps. XVIII. )

Compterions-nous pour beaucoup .les apparences d'amitié que le cœur dément? Les faux empressements de ceux qui ne nous aiment pas , et que nous connaissons même pour nos ennemis, nous touchent-ils beaucoup , et ne nous sont-ils pas à charge? Nous n'estimons dans les hommes que les sentiments intimes et réels qu'ils ont pour nous; nous passons même sur l'irrégularité des manières, pourvu que nous soyons assurés du fond. Nous voulons qu'on nous aime; nous ne comptons pour rien les dehors; nous ne nous payons que du cœur; nous ne pardonnons pas même le plus léger défaut de sincérité : croyons-nous que Dieu soit moins sensible et moins délicat que l'homme? croyons-nous qu'il se paye d'un vain extérieur et de simples bienséances ?

Tout le culte extérieur doit se rapporter au renouvellement du cœur comme à sa fin principale. Toute pratique sainte qui subsiste toujours avec nos passions, qui ne touche point à nos haines, à nos jalousies, à notre ambition, à nos attachements, à notre paresse, est plutôt une dérision de la vertu, qu'une vertu même.

Les hommes sont si réels et si vrais dans leurs plaisirs et dans leurs passions, dans leurs projets de fortune, dans leurs haines, dans leurs animosités , dans leurs jalousies ! c'est là que le cœur va toujours plus loin que l'action extérieure. Ils ne sont faux que dans la religion; c'est-à-dire, ils don-

nent à la figure du monde la vérité et la réalité de leurs affections; et ils n'en donnent que la figure à la vérité de la loi de Dieu et à la réalité de ses promesses. ( Carême, sermon du mercredi de le troisième semaine. )

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Dieu a renfermé dans la pratique de sa loi tout ce qui pouvait rendre les hommes heureux sur la terre. Que les préceptes de cette loi sont purs! qu'ils sont saints, et dignes de l'homme! ils ne ressemblent pas au faste des leçons et des dogmes des philosophes, qui ne prêchaient que l'orgueil, et ne réglaient que les dehors capables d'attirer des louanges à leurs superbes sectateurs. La loi de Dieu règle le cœur; elle en corrige les affections vicieuses; elle change réellement l'homme, et le rend tel au dedans qu'il paraît au dehors. ( Paraphrase du psaume XVlll. )

En vain nous livrons-nous quelquefois à toute l'amertume de la haine et de la vengeance , nous sentons bientôt que ce plaisir cruel n'est pas fait pour le cœur de l'homme; que c'est se punir soimême que de haïr ; et en revenant à nous-mêmes après les emportements de la passion , nous retrouvons au dedans de nous un fonds d'humanité qui en désavoue la violence; qui nous fait comprendre que la douceur et la bonté étaient nos premiers penchants; et qu'en nous ordonnant de nous aimer les uns les autres, la loi de Dieu n'a fait que consulter les sentiments les plus droits et les plus raisonnables de notre cœur, et nous réconcilier avec nousmêmes. ( Carême , sermon du dimanche de la Passion. )

Les docteurs d'une science orgueilleuse promettaient la sagesse à leurs disciples. Quelle sagesse, grand Dieu! qui laissait à l'homme toutes ses misères et ne se proposait que de le rendre estimable aux yeux des autres hommes! quelle sagesse! qui était l'ouvrage pénible de l'orgueil et des recherches curieuses et inutiles de l'esprit! La véritable sagesse ne se trouve que dans l'observance de la loi de Dieu. Ce ne sont pas les savants seuls et les génies sublimes qui ont droit d'y prétendre : elle devient le partage des simples et des ignorants, comme des plus doctes; elle est communiquée aux petits comme aux grands, aux souverains comme aux sujets, aux Grecs comme aux Scythes, aux Barbares comme aux Romains et aux peuples les plus polis. Elle rend témoignage à la fidélité des promesses du Seigneur, et de son amour pour les hommes; et, loin que les sciences et les dignités y donnent plus de droit, il faut devenir humble et petit pour parvenir à cette

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sublime sagesse, et en être un disciple accompli. ( Paraphrase du psaume XVIII. )

Nous sentons au fond de nos cœurs, que la loi de Dieu n'ordonne rien qui ne soit conforme aux véritables intérêts de l'homme; que rien ne convient mieux à la créature raisonnable , que la douceur, l'humanité, la tempérance, et toutes les vertus recommandées dans l'Évangile; que les passions interdites par la loi sont la seule source de tous nos troubles; que plus nous nous éloignons de la règle et de la loi, plus nous nous éloignons de la paix et du repos du cœur; et que le Seigneur, en nous défendant de nous livrer aux passions vives et injustes, nous a défendu seulement de nous livrer à nos propres tyrans, et n'a voulu que nous rendre heureux en nous rendant fidèles. ( Carême, sermon du dimanche de la Passion. )

Les doctrines humaines laissaient toujours des doutes et des ténèbres dans l'esprit. Elles laissaient au cœur ses inquiétudes et sa tristesse, parce qu'elles y laissaient toutes ses passions : mais la loi du Seigneur, en bannissant du cœur toutes les affections criminelles, en bannit le trouble, et y rétablit la tranquillité. L'homme , livré à ses passions , est livré, à mille ennemis secrets qui le troublent et qui le déchirent : son âme est le séjour affreux de l'ennui , des remords cruels , des plus tristes agitations. La paix est le fruit de l'innocence seul, et l'innocence est un bienfait que l'homme ne peut devoir qu'à l'amour et à la pratique de la loi de Dieu. C'est elle qui fait tout notre bonheur sur la terre , parce que c'est elle qui rétablit l'ordre dans nos cœurs, et, avec l'ordre , la paix et la joie qui en sont inséparables. ( Paraphrase du psaume XVIII. )

Parcourons les préceptes de la loi , nous sentirons qu'ils ont un rapport nécessaire avec le cœur de l'homme; que ce sont des règles fondées sur une profonde connaissance de ce qui se passe au dedans de nous; qu'elle ne renferme que les remèdes de nos maux les plus secrets, et les secours de nos penchants les plus justes. Les païens eux-mêmes, en qui toute vérité n'était pas encore éteinte, rendaient cette gloire à notre morale. Us étaient forcés d'admirer la sagesse de ses préceptes , la nécessité de ses défenses, la sainteté de ses conseils, le bon sens et l'élévation de toutes ses règles. Ils étaient surpris de trouver dans les discours de J. C. une philosophie plus sublime que dans les écoles de Rome et de la Grèce; et ne pouvaient comprendre que le fils de Marie eût mieux connu les devoirs, les désirs, les penchants secrets du cœur de l'homme , que Platon et tous ses disciples. ( Carême, sermon du dimanche de la Passion.)

MASSILLON. — TOME II

Les sciences humaines engageaient les hommes dans des recherches continuelles et laborieuses, qui n'aboutissaient jamais qu'à augmenter leurs inquiétudes et leurs doutes. Chaque chef de secte se glorifiait d'avoir trouvé la vérité : ils se la disputaient les uns aux autres, et leurs disputes elles-mêmes montraient assez que nul d'eux ne l'avait trouvée. Ainsi , ce n'est pas aux efforts orgueilleux de l'esprit qu'elle était promise; plus les hommes ont travaillé à sa recherche par cette voie, plus ils s'en sont éloignés. La loi seule du Seigneur pouvait éclairer tous les esprits. La vérité, si longtemps inutilement recherchée, s'y montre au premier coup d'œil ; il ne faut que l'aimer pour la connaître. {Paraphrase de psaume XVIII. )

Il n'y a de désirable sur la terre, que la docilité humble et constante aux oracles de la loi de Dieu. La fausse gloire où l'on peut parvenir en les combattant, se change tôt ou tard en opprobre. Tous les trésors de la terre deviendraient le prix de notre indocilité et de nos prévarications, que ce ne seraient que des monceaux de boue que nous amasserions sur nos têtes , et qui saliraient tout l'éclat de nos talents. L'or et les pierres précieuses peuvent embellir le corps, mais elles n'enrichissent pas l'âme ; les plaisirs des sens peuvent nous surprendre, mais ils ne sauraient nous satisfaire : ils laissent toujours un vide et un aiguillon dans le cœur. Il n'est que la douceur qui accompagne l'innocence, qui mette dans notre âme une paix et une joie supérieure à tous les plaisirs et à toutes les vaines félicités de la terre.

Les doctrines humaines varient sans cesse; les disciples ajoutent aux découvertes de leurs maîtres : mais la loi du Seigneur est toujours la même Le ciel et la terre passeront; les siècles et les mœurs changeront; les monuments de l'orgueil seront détruits ; on en élèvera d'autres sur leurs ruines ; la révolution des temps effacera les titres et les inscriptions les plus superbes, mais elle n'effacera jamais un seul point de la divine loi. C'est le caractère de la seule vérité, de demeurer toujours le même. Cette immutabilité l'a toujours justifiée , et la défend contre toutes les entreprises de l'erreur et de la nouveauté : elle rend toujours inexcusables les enfants de rébellion et d'indocilité qui ont abandonné la stabilité de sa doctrine, et se sont laissé entraîner à tout vent des doctrines flottantes et étrangères. (Paraphrase de psaume XVIII.)

En vain nous plongeons-nous dans les voluptés brutalles et sensuelles , et cherchons-nous avec fureur tout ce qui peut satisfaire des penchants insatiables de plaisir, nous sentons bientôt que ledé-

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