DES TALENTS
Que sont les grands talents , que de grands vices, si nous ne les employons que pour nous-mêmes ? Que deviennent-ils entre nos mains ? souvent les instruments des malheurs publics, toujours la source de notre condamnation et de notre perte. Qu'estce qu'un souverain né avec une valeur bouillante, et dont les éclairs brillent déjà de toutes parts dès ses plus jeunes ans, si la crainte de Dieu ne le conduit et ne le modère? un astre nouveau et malfaisant, qui n'annonce que des calamités à la terre. Plus il croîtra dans cette science funeste , plus les misères publiques croîtront avec lui. Ses entreprises les plus téméraires n'offriront qu'une faible digue à l'impétuosité de sa course; il croira effacer, par l'éclat de ses victoires , leur témérité ou leur injustice. L'espérance du succès sera le seul titre qui justifiera l'équité de ses armes ; tout ce qui lui paraîtra glorieux deviendra légitime. Il regardera les moments d'un repos sage et majestueux comme une oisiveté honteuse , et des moments qu'on dérobe à sa gloire. Ses voisins deviendront ses ennemis, dès qu'ils pourront devenir sa conquête; ses peuples eux-mêmes fourniront de leurs larmes et de leur sang la triste matière de ses triomphes. Il épuisera et renversera ses propres États , pour en conquérir de nouveaux ; il armera contre lui les peuples et les nations, il troublera la paix de l'univers, il se ren-
dra célèbre en faisant des millions de malheureux. Quel fléau pour le genre humain! et s'il y a un peuple sur la terre capable de lui donner des éloges, il n'y a qu'à lui souhaiter un tel maître. {Petit Carême , sermon du dimanche de la Passion.)
Dans une révolution d'État, c'est une conjoncture bien délicate, de se trouver pourvu de toutes les qualités qui rendent habile au gouvernement. On est tenté d'entrer sans aveu dans les affaires publiques; on aime encore mieux se rendre nécessaire à l'assemblée des méchants , que d'être inutile au parti des gens de bien. Sous prétexte de chercher à son mérite des moyens de paraître , on procure à son ambition des moyens de crime et de déshonneur; et souvent on abandonne son devoir sans autre intérêt que celui de n'avoir pu le remplir avec assez d'éclat et de dignité. La France a vu sur la scène, presque dans tous les temps, de ces hommes capables, nés pour ménager les intérêts des princes et faire mouvoir les ressorts infinis d'un État; mais, hélas! souvent chargés de la haine comme des affaires publiques, on les a regardés pendant leur vie, plutôt comme les instruments de la colère du ciel , que comme des ministres de la puissance du siècle; et ils sont morts avec la triste consolation d'avoir eu assez de mérite pour déplaire à tout un royaume. C'est que le même zèle qui nous attache au prince , nous endurcit souvent envers le public ; c'est que le même crédit qui nous rend nécessaires au reste des hommes , nous rend quelquefois le reste des hommes méprisable. ( Oraison funèbre de M. de Filkroy.)
Repassons sur tous les grands talents qui rendent les hommes illustres ; s'ils sont donnés aux impies , c'est toujours pour le malheur de leur nation et de leur siècle. Les vastes connaissances , empoisonnées par l'orgueil , ont enfanté ces chefs et ces docteurs célèbres de mensonge qui dans tous les âges ont levé l'étendard du schisme et de l'erreur, et formé dans le sein même du christianisme les sectes qui le déchirent. Ces beaux esprits si vantés , et qui , par des talents heureux , ont rapproché leur siècle du goût et de la politesse des anciens : dès que leur cœur s'est corrompu , ils n'ont laissé au monde que des ouvrages lascifs et pernicieux où le poison, préparé par des mains habiles, infecte tous les jours les mœurs publiques, et où les siècles qui nous suivront viendront encore puiser la licence et la corruption du nôtre.
Comment ont paru sur la terre ces génies supérieurs , mais ambitieux et inquiets , nés pour faire mouvoir les ressorts des États et des empires, et ébranler l'univers entier ? les peuples et les rois sont devenus le jouet de leur ambition et de leurs intri-
DES GRANDS
gués; les dissensions civiles et les malheurs domestiques ont été les théâtres lugubres où ont Drille leurs grands talents. Un seul homme obscur, avec les avantages éminents de la nature , mais sans conscience et sans probité, a pu s'élever, dans le dernier siècle, sur les débris de sa patrie; changer la face entière d'une nation voisine et belliqueuse, si jalouse de ses droits et de sa liberté; se faire rendre des hommages que ses citoyens disputent même à leurs rois ; renverser le trône, et donner à l'univers le spectacle d'un souverain dont la couronne ne put mettre la tête sacrée à couvert de l'arrêt inouï qui le condamna à la perdre.
Esprits vastes, mais inquiets et turbulents; capables de tout soutenir, hors le repos; qui tournent sans cesse autour du pivot même qui les fixe et qui les attache ; et qui aiment encore mieux ébranler l'édifice et être écrasés sous ses ruines , que de ne pas s'agiter et faire usage de leurs talents et de leurs forces : malheur au siècle qui produit de ces hommes rares et merveilleux! ( Petit Carême, sermon du dimanche de la Passion. )
DES GRANDS
Les grands ne semblent nés que pour les autres ; le même rang qui les donne en spectacle, les propose pour modèles : leurs mœurs forment bientôt les mœurs publiques. On suppose que ceux qui méritent nos hommages, ne sont pas indignes de notre imitation. La foule n'a point d'autres lois que les exemples de ceux qui commandent : leur vie se reproduit, pour ainsi dire, dans le public; et si leurs vices trouvent des censeurs, c'est d'ordinaire parmi ceux qui les imitent. Notre nation surtout, ou plus vaine ou plus frivole, comme on l'en accuse, ou, pour parler pluséquitablement et lui faire plus d'honneur, plus attachée à ses maîtres et plus respectueuse envers les grands, se fait une gloire de copier leurs mœurs comme un devoir d'aimer leur personne. On est flatté d'une ressemblance qui nous rapproche de leur rang; tout devient honorable d'après de grands modèles, et souvent l'ostentation toute seule nous jette dans des excès auxquels l'inclination se refuse. La ville croirait dégénérer, en ne copiant point les mœurs de la cour; le citoyen obscur, en imitant la licence des grands, croit mettre à ses passions le sceau de la grandeur et de la noblesse; et le désordre dont le goût lui-même se lasse bientôt , la vanité le perpétue. ( Petit Carême , sermon île la Purification. )
Le plaisir, ce premier écueil de la vie humaine, devient comme l'écueil privilégié de la vie des grands. Dans les autres hommes, cette passion déplorable
n'exerce jamais qu'à demi son empire; les obstacles la traversent, la crainte des discours publics la retient, l'amour de la fortune la partage. Dans les princes et dans les grands, ou elle ne trouve point d'obstacles; ou les obstacles eux-mêmes, facilement écartés, l'enflamment et l'irritent ( car quels obstacles a jamais trouvés là-dessus la volonté de ceux qui tiennent en leurs mains la fortune publique?) : les occasions préviennent presque leurs désirs ; leurs regards, si j'ose parler ainsi, trouvent partout des crimes qui les attendent. L'indécence du siècle et l'avilissement des cours honorent même d'éloges publics les attraits qui réussissent à les séduire ; on rend des hommages indignes à l'effronterie la plus honteuse : un bonheur si honteux est regardé avec envie, au lieu de l'être avec exécration; et l'adulation publique couvre l'infamie du crime public ! Non, les princes, dès qu'ils se livrent au vice, ne connaissent plus d'autre frein que leurs volontés, et leurs passions ne trouvent pas plus de résistance que leurs ordres. Ainsi , la facilité des passions en devient un nouvel attrait; devant eux , toutes les voies du crime s'aplanissent, et tout ce qui plaît est bientôt possible. ( Petit Carême, sermon du premier dimanche. )
Telle est la destinée des grands qui n'usent de leur prospérité que pour la félicité des sens. Ennuyés bientôt de tout, tout leur esta charge à euxmêmes. Leurs projets se détruisent les uns les autres , et il n'en résulte jamais qu'une incertitude universelle que le caprice forme et que lui seul peut fixer. Leurs ordres ne sont jamais un moment après les interprètes sûrs de leur volonté : on déplaît en obéissant; il faut les deviner, et cependant ils sont une énigme inexplicable à eux-mêmes. Toutes leurs démarches sont vagues, incertaines, incompréhensibles; on a beau s'attacher à les suivre, on les perd de vue à chaque instant : ils changent de sentier , on s'égare avec eux , et on les manque encore : ils se lassent des hommages qu'on leur rend , et ils sont piqués de ceux qu'on leur refuse. Les serviteurs les plus fidèles les importunent par leur sincérité, et ne réussissent pas mieux à plaire par leur complaisance. Maîtres bizarres et incommodes, tout ce qui les environne porte le poids de leurs caprices et de leur humeur, et ils ne peuvent le porter euxmêmes : ils ne semblent nés que pour leur malheur, et pour le malheur de ceux qui les servent. {Petit Carême, sermon du troisième dimanche.)
L'ambition et l'amour de la fortune, dans les autres hommes, partagent l'amour du plaisir; les soins qu'elle exige sont autant de moments dérobés à la volupté. Le désir de parvenir suspend du moins
DES GRANDS
des passions qui de tout temps en ont été l'obstacle. On ne saurait allier les mouvements sages et mesurés de l'ambition , avec le loisir, l'oisiveté , et presque toujours le dérangement et les extravagances du vice. En un mot , la débauche a toujours été recueil inévitable de l'élévation ; et jusques ici les plaisirs ont arrêté bien des espérances de fortune', et l'ont rarement avancée. Mais les grands, qui n'ont plus rien à désirer du côté de la fortune, ne trouvent rien aussi qui gêne leurs plaisirs : la naissance leur a tout donné; ils n'ont plus qu'à jouir, pour ainsi dire, d'eux-mêmes. Leurs ancêtres ont travaillé pour eux ; ils se reposent de leur élévation sur leurs titres , tout le reste est pour les passions. Aussi les enfants des hommes illustres sont d'ordinaire les successeurs du rang et des honneurs de leurs pères , et ne le sont pas toujours de leur gloire et de leur vertu. Héritiers d'un grand nom, il leur paraît inutile de s'en faire un à eux-mêmes. Ils goûtent les fruits d'une gloire dont ils n'ont pas goûté l'amertume : le sang et les travaux de leurs ancêtres deviennent le titre de leur mollesse et de leur oisiveté. La nature atout fait pour eux, elle ne laisse plus rien à faire au mérite ; et souvent l'époque glorieuse de l'élévation d'une race devient, un moment après, elle-même, sous un indigne héritier, le signal de sa décadence et de son opprobre. Les enfants de la gloire et de la magnificence sont rarement les enfants de la sagesse et de la vertu. Il est presque plus rare de soutenir la gloire et les honneurs auxquels on succède, que de les acquérir soimême. {Petit Carême, sermon du premier dimanche.)
Comme le premier penchant des peuples est d'imiter les grands, le premier devoir des grands est de donner de saints exemples aux peuples. Les hommes ordinaires ne semblent naître que pour eux seuls; leurs vices ouleuis vertus sont obscurs comme leur destinée. Confondus dans la foule, s'ils tombent ou s'ils demeurent fermes, c'est également à l'insu du public : leur perte ou leur salut se borne à leur personne; ou du moins leur exemple peut bien séduire et détourner quelquefois de la vertu , mais il ne saurait imposer et autoriser le vice. ( Petit Carême , sermon de la Purification.)
La crainte du public est un frein pour la licence du commun des hommes. Quelque corrompues que soient nos mœurs, le vice n'a pas encore perdu parmi nous toute sa honte ; il reste encore une sorte de pudeur publique qui nous force à le cacher; et le monde lui-même , qui semble s'en faire honneur, lui attache pourtant encore une espèce de flétrissure et d'opprobre. Il favorise les passions, et il
UASSIM.ON. — TOME II
impose pourtant des bienséances qui les gênent : ilfaitdes leçons publiques du vice et de la volupté, et il exige pourtant le seeret , et une sorte de ménagement , de ceux qui s'y livrent. Mais les princes et les grands ont secoué le joug. Ils ne font pas assez de cas des hommes, pour redouter leurs censures ; les hommages publics qu'on leur rend , les rassurent sur le mépris secret qu'on a pour eux : ils ne craignent pas un public qui les craint et qui les respecte ; et , à la honte du siècle , ils se flattent avec raison qu'on a pour eux les mêmes égards que pour leur personne. La distance qu'il y a d'eux au peuple le leur montre dans un point de vue si éloigné , qu'ils le regardent comme s'il n'était pas : ils méprisentdes traits partis de si loin , et qui ne sauraient venir jusques à eux ; et presque toujours devenus les seuls objets de la censure publique , ils sont les seuls qui l'ignorent. ( Petit Carême , sermon du premier dimanche.)
Quand l'exemple des grands ne trouverait pas dans la vanité seule des peuples une imitation toujours sûre, l'intérêt et l'envie de leur plaire leur donneraient autant d'imitateurs de leurs actions, que leur autorité forme de prétendants à leurs grâces' Ainsi l'ambition, dont les voies sont toujours longues et pénibles , est charmée de se frayer un chemin plus court et plus agréable. Le plaisir, d'ordinaire irréconciliable avec la fortune , en devient l'artisan et le ministre. Les passions, déjà si favorisées par nos penchants, trouvent encore dans l'espoir de la récompense un nouvel attrait qui les anime. Tous les motifs se réunissent contre la vertu ; et s'il est si malaisé de se défendre du vice qui plaît, qu'il est difficile de ne pas s'y livrer lorsque de plus il nous honore ! {Petit Carême, sermon de la Purification.)
Le citoyen obscur vit content dans la médiocrité de sa destinée. Héritier de la fortune de ses pères, il se borne à leur nom et à leur état : il regarde sans envie ce qu'il ne pourrait souhaiter sans extravagance. Tous ses désirs sont renfermés dans ce qu'il possède; et s'il forme quelquefois des projets d'élévation, ce sont de ces chimères agréables qui amusent le loisir d'un esprit oiseux ; mais non pas des inquiétudes qui le dévorent. Au grand , rien ne suffit , parce qu'ilpeutprétendreàtout: sesdésirs croissent avec sa fortune; tout ce qui est plus élevé que lui , le fait paraître petit à ses yeux : il est moins flatté de laisser tant d'hommes derrière lui, que rongé d'en voir qui le précèdent. Il ne croit rien avoir s'il n'a tout: son âme est toujours avide et altérée; et il ne jouit de rien , si ce n'est de ses malheurs et de ses inquiétudes. {Petit Carême, sermon du troisième dimanche.)
DU MONDE
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Ce n'est pas à leur nation seule que se borne l'impression et l'effet contagieux de l'exemple des grands. Ils sont en spectacle à tout l'univers; leurs actions passent de bouche en bouche , de province en province, de nation en nation : rien n'est privé dans leur vie; tout appartient au public : l'étranger, dans les cours les plus éloignées , a les yeux sur eux comme le citoyen; ils vont se faire des imitateurs jusque dans les lieux où leur puissance leur forme des ennemis. Le monde entier se sent de leurs vertus ou de leurs vices; ils sont, si je l'ose dire, citoyens de l'univers; au milieu de tousles peuples se passent des événements qui prennent leur source dans leurs exemples. Ils sont chargés devant Dieu de la justice ou des iniquités des nations ; et. leurs vices ou leurs vertus ont des bornes encore plus étendues que celles de leur empire. La France surtout , qui depuis longtemps fixe tous les regards de l'Europe , est encore plus en spectacle qu'aucune autre nation ; les étrangers y viennent en foule étudier nos mœurs et les porter ensuite dans les contrées les plus éloignées. Nous y voyons même les enfants des souverains s'éloigner des plaisirs et de la magnificence de leur cour, venir ici , comme des hommes privés, substituer à la langue et aux manières de leur nation la politesse de la nôtre; et comme e trône a toujours leurs premiers regards, se former sur la sagesse et la modération, ou sur l'orgueil et les excès du prince qui le remplit. {Petit Carême, sermon de la Purification.)
Parcourons toutes les passions; c'est sur le cœur des grands qui vivent dans l'oubli de Dieu , qu'elles exercent un empire plus triste et plus tyrannique. Leurs disgrâces sont plus accablantes : plus l'orgueil est excessif, plus l'humiliation est amère. Leurs haines plus violentes; comme une fausse gloire les rend plus vains, le mépris aussi les trouve plus furieux et plus inexorables. Leurs craintes plus excessives; exempts de maux réels, ils s'en forment de chimériques; et la feuille que le vent agite, est comme la montagne qui va s'écrouler sur eux. Leurs infirmités plus affligeantes; plus on tient à la vie, plus tout ce qui la menace nous alarme. Accoutumés à tout ce que les sens offrent de plus doux et de plus riant , la plus légère douleur déconcerte leur félicité, et leur est insupportable. Ils ne savent user sagement ni de la maladie, ni de la santé, ni des biens, ni des maux inséparables de la condition humaine. Les plaisirs abrègent leurs jours; et les chagrins, qui suivent toujours les plaisirs, précipitent le reste de leurs années. La santé déjà ruinée par l'intempérance, succombe sous la multitude des remèdes, et l'excès des attentions achève ce que
n'avait pu faire l'excès des plaisirs; et s'ils se sont défendu les excès, la mollesse et l'oisiveté toute seule deviennent pour eux une espèce de maladie et de langueur qui épuise toutes les précautions de l'art, et que les précautions usent et épuisent ellesmêmes. Enfin, leurs assujettissements plus tristes ; élevés à vivre d'humeur et de caprices, tout ce qui les gêne et les contraint, les accable. Loin de la cour, ils croient vivre dans un triste exil; sous les yeux du maître , ils se plaignent sans cesse de l'assujettissement des devoirs et de la contrainte des bienséances : ils ne peuvent porter ni la tranquillité d'une condition privée, ni la dignité d'une vie publique. Le repos leur est aussi insupportable que l'agitation; ou plutôt ils sont partout à charge à eux-mêmes. Tout est un joug pesant à qui veut vivre sans joug et sans règle. {Petit Carême, sermon du troisième dimanche.)
Plus on est grand, plus on est redevable au public. L'élévation, qui blesse déjà l'orgueil de ceux qui nous sont soumis, les rend des censeurs plus sévères et plus éclairés de nos vices. Il semble qu'ils veulent regagner par les censures ce qu'ils perdent par la soumission. Ils se vengent de la servitude par la liberté des discours. Les grands se croient tout permis , et on ne pardonne rien aux grands : ils vivent comme s'ils n'avaient point de spectateurs; et cependant ils sont tout seuls comme le spectacle éternel du reste de la terre. {Petit Carême, sermon du premier dimanche.)
Les exemples des grands ont un caractère de perpétuité qui intéresse tous les siècles à venir. Les vices ou les vertus des hommes du commun meurent d'ordinaire avec eux : leur mémoire périt avec leur personne, et leurs actions sont ensevelies et reposent sous l'obscurité du même tombeau que leurs cendres . Mais les grands sont de tous les siècles; leur vie, liée avec les événements publics, passe avec eux d'âge en âge. Leurs passions, ou conservées dans des monuments publics, ou immortalisées dans nos histoires, ou chantées par une poésie lascive, iront encore préparer des pièges à la dernière postérité. Le monde est encore plein d'écrits pernicieux qui ont transmis jusques à nous les désordres des cours précédentes. Les dissolutions des grands ne meurent point; leurs exemples prêcheront encore le vice ou la vertu à nos plus reculés neveux , et l'histoire de leurs mœurs aura la même durée que celle de leur siècle. {Petit Carême , sermon de la Purification.)
DU MONDE
Qu'est-ce que le monde pour les mondains euxmêmes, qui l'aiment, qui paraissent enivrés de sej
DU MONDE
plaisirs, et qui ne peuvent se passer de lui ? C'est une servitude éternelle où nul ne vit pour soi, et où, pour être heureux , il faut pouvoir baiser ses fers et aimer son esclavage. C'est une révolution journalière d'événements qui réveillent tour à tour, dans le cœur de ses partisans, les passions les plus violentes et les plus tristes, des haines cruelles, des perplexités odieuses, des craintes amères, des jalousies dévorantes, des chagrins accablants. C'est une terre de malédiction, où les plaisirs mêmes portent avec eux leurs épines et leur amertume : le jeu lasse par ses fureurs et par ses caprices; les conversations ennuient par les oppositions d'humeur et la contrariété des sentiments ; les passions et les attachements criminels ont leurs dégoûts, leurs contre-temps, leurs bruits désagréables. Les spectacles, ne trouvant presque plus dans les spectateurs que des âmes grossièrement dissolues et incapables d'être réveillées que par les excès les plus monstrueux de la débauche, deviennent fades, en ne remuant que ces passions délicates qui ne font que montrer le crime de loin, et dresser des pièges à l'innocence. Le monde, enfin, est un lieu où l'espérance même, qu'on regarde comme une passion si douce, rend tous les hommes malheureux ; où ceux qui n'espèrent rien se croient encore plus misérables ; où tout ce qui plaît ne plaît jamais longtemps , et où l'ennui est presque la destinée la plus douce et la plus supportable qu'on puisse y attendre. Voilà le monde : et ce n'est pas ce monde obscur qui ne connaît ni les grands plaisirs, ni les charmes de la prospérité , de la faveur et de l'opulence; c'est le monde dans son beau : c'est le monde de la cour. (Avent, sermon de la Toussaint.)
Si le monde n'attachait les hommes que par le bonheur de leur condition présente; comme il ne fait point d'heureux, il ne se ferait point d'adorateurs. L'avenir, qu'il nous montre toujours, est sa grande ressource et sa séduction inévitable. Il nous lie par ses espérances , ne pouvant nous satisfaire par ses dons ; et l'erreur de ses promesses nous endort toujours sur le néant de ses bienfaits.
Les hommes parlent tous les jours, sur le néant des choses humaines, le langage de la vérité, et ils n'en suivent pas moins les voies de la vanité et du mensonge. Nous disons sans cesse que le monde n'est rien , et nous ne vivons que pour le monde : sages seulement dans les discours, insensés dans les œuvres ; philosophes dans l'inutilité des conversations , peuple dans tout le cours de notre conduite ; toujours éloquents à décrier le monde, toujours plus vifs à l'aimer. Nous fléchissons le genou, avec la multitude, devant l'idole que nous venons de fouler
aux pieds , et à nos mépris succèdent bientôt de nouveaux hommages. Ce qui paraît grand aux yeux du monde, est toujours grand pour nous ; ce qu'il appelle bonheur, est la seule félicité où notre cœur aspire; ce qu'il vante, est la seule gloire qui nous touche. {Oraison funèbre de M. le Dauphin.)
Tout est danger dans le monde. Dangers dans la naissance; elle est une espèce d'engagement à toutes les passions : dangers dans l'élévation; elle nous fait une loi de tout ce que l'Évangile condamne : dangers dans les soins publics; il faut prendre sur soi les passions des grands et la misère des peuples, allier les maximes de la religion avec celles de la prudence de la chair, et opter entre sa conscience et sa fortune : dangers dans l'usage des grands biens; nous avons sans cesse à nous défendre , ou des profusions qu'inspire la vanité, ou de la dureté que produit l'avarice : dangers dans les exemples ; le vice perd son horreur par l'autorité de ceux qui nous le montrent ; et nous sommes rassurés , en trouvant dans les faiblesses d'autrui une excuse à nos faiblesses propres : dangers dans les entretiens ; on veut plaire, et l'on ne plaît que par les passions, ou qu'on reçoit, ou qu'on inspire : dangers dans les amitiés; le venin s'insinue par la conformité des humeurs, par les douceurs de la société ; on ne peut se passer de délassement, et le monde n'en fournit que de funestes à l'innocence : dangers dans les concurrences ; on veut s'élever, et il est malaisé d'aimer ceux qui nous supplantent, et qu'on nous préfère; dès que les intérêts sont divisés , les cœurs aussi ne tardent pas de l'être : dangers dans le mariage; la durée du lieu refroidit presque toujours celle de la tendresse ; il est rare que la conformité des humeurs ratifie un nœud que la conformité seule des intérêts forme presque toujours; une société sainte devient une tentation domestique ; et dès que le devoir devient un joug , le cœur sait bien former d'autres chaînes : dangers dans l'état de liberté; les passions qui n'ont point de frein s'échappent malgré nous, et l'éloignement d'un lien sacré n'est souvent que l'amour d'une servitude plus universelle : dangers dans la probité mondaine; dès que le monde est content de nous , on se persuade aussi que le Seigneur doit l'être ; on confond la réputation de la vertu avec la vertu même; et parce qu'on n'a pas de ces vices que le monde condamne , on croit avoir toutes les vertus que l'Évangile exige : enfin, dangers dans la piété même; comme elle est rare dans le monde, les louanges qu'elle s'attire en corrompent souvent le principe : on avait d'abord cherché Dieu dans la vertu , on s'y cherche bientôt soi-même.
Voilà le monde. Si on échappe d'un péril , on vient
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DU MONDE
bientôt échouer à un autre. Si l'exemple nous trouve inébranlables, l'amitié nous séduit; si l'intérêt ne nous touche pas , la gloire et la réputation nous entraînent; si nous nous défendons des grands excès, des passions plus douces et plus dangereuses ne nous trouvent pas insensibles; si l'inclination nous éloigne du dérèglement et de la débauche , la complaisance nousyjette; si nous sommes libres d'ambition pour nous-mêmes, nous la sentons revivre pour nos enfants ; si nous sommes fidèles à ne pas chercher les occasions, nous ne saurions répondre de celles qui nous cherchent. (Premier sermon d'une Professionreligieuse.)
Voyons toutes ces âmes qui ont vieilli dans le inonde , et que l'âge tout seul a retirées des plaisirs ; l'amour du monde ne meurt qu'avec elles : sous des dehors différents , et que la bienséance seule a changés, nous voyons le même goût pour le monde, les mêmes penchants, la même vivacité pour les plaisirs; un cœur jeune encore dans un corps changé et effacé. Onrappelle avec complaisance les joies des premières années; on fait revivre, par l'erreur de l'imagination, tout ce que l'âge et le temps nous ont ôté ; on regarde avec envieunejeunesse florissante et les amusements qui la suivent; on en prend tout ce qui peut encore compatir avec le sérieux de son état; on se fait des prétextes pour être encore de certains plaisirs avec bienséance , et sans s'exposer à la risée publique. Enfin, à mesure que le monde s'enfuit et nous échappe, on court après lui avec plus de goût que jamais. Le long usage qu'on en a fait, n'a servi qu'à nous le rendre plus nécessaire, et nous mettre hors d'état de nous en passer. (Avent, sermon du troisième dimanche.)
Rien n'est constant dans le monde, ni les fortunes les plus florissantes, ni les amitiés les plus vives, ni les réputations les plus brillantes , ni les faveurs les plus enviées. On y voit une sagesse souveraine qui se plaît, ce semble, à se jouer des hommes en les élevant les uns sur les ruines des autres, en dégradant ceux qui étaient au haut de la roue pour y faire monter ceux qui rampaient il n'y a qu'un moment devant eux ; en produisant tous les jours de nouveaux héros sur le théâtre, et faisant éclipser ceux qui auparavant y jouaient un rôle si brillant, en donnant sans cesse de nouvelles scènes à l'univers. Les hommes passent toute leur vie dans des agitations , des projets et des mesures : toujours attentifs à se surprendre, ou à éviter d'être surpris : toujours empressés et habiles à profiter de la retraite, de la disgrâce ou de la mort de leurs concurrents; et à se faire de ces grandes leçons de mépris du monde, de nouveaux motifs d'ambition et de cupidité : tou-
jours occupés, ou de leurs craintes ou de leurs espérances; toujours inquiets ou sur le présent, ou sur l'avenir : jamais tranquilles, travaillant tous ponr le repos et s'en éloignant toujours plus. (Avent, sermon de la Toussaint.)
Le monde tout seul est trop triste et trop dégoûtant pour nous plaire et pour nous séduire; il faut que nous nous en mêlions nous-mêmes, et que nous aidions, par nos erreurs , l'impuissance de ses attraits. Ainsi ce monde misérable que nous aimons, n'existe nulle part : c'est une chimère qui n'est qu'en nous-mêmes, c'est une divinité imaginaire qui est l'ouvrage de notre cœur tout seul. Ce sont nos désirs et nos espérances qui sont nos dieux auxquels nous sacriiions tout, et qui forment nos seuls plaisirs et nos passions les plus violentes. (Panégyrique de saint Benoît.)
Quelle ressource pour un homme, lequel, après avoir sacrifié au monde et à ses maîtres son repos, sa conscience, ses biens, sa jeunesse, sa santé ; après avoir tout dévoré , des rebuts , des fatigues , des assujettissements, pour des espérances frivoles, se voit tout d'un coup fermer les portes de l'élévation et de la fortune; arracher d'entre les mains des places qu'il avait méritées , et qu'il croyait déjà tenir; menacé, s'il se plaint, de perdre celles qu'il possède; obligé de plier devant des rivaux plus heureux , et de dépendre de ceux qu'il n'av-ait pas crus dignes autrefois de recevoir ses ordres? ira-t-il, loin du monde , se venger par des murmures éternels de l'injustice des hommes? Mais que fera-t-il dans sa retraite, que laisser plus de loisir et trouver moins de diversion à ses chagrins? Se consolera- t-il dans l'exemple de ses semblables? Mais nos malheurs, à nos yeux, ne ressemblent jamais aux malheurs d'autrui; et d'ailleurs, quelle consolation de sentir renouveler ses peines à mesure qu'on en trouve Pimage et le souvenir dans les autres ! Se retrancherat-il dans une vaine philosophie et dans la force de son esprit? Mais la raison toute seule se lasse bientôt de sa fierté : on peut être philosophe pour le public , on est toujours homme pour soi-même. Se fera-t-il une ressource , en se livant aux plaisirs et aux infâmes voluptés ? Mais le cœur, en changeant de passions, ne fait que changer de supplice. Cherchera-t-il dans l'indolence et dans la paresse un bonheur qu'il n'a pu trouver dans la vivacité des espérances et des prétentions? Une conscience criminelle peut devenir indifférente, mais elle n'en est pas plus tranquille. On peut ne plus sentir ses disgrâces et ses malheurs , on sent toujours ses infidélités et ses crimes. ( Avent, sermon de la Tous' saint. )