DES FAUSSES VERTUS
Le mondu est plus séduisant par les charmes qu'il promet, qu'il ne l'est par les faveurs réelles qu'il accorde. Nul presque de tous ceux que le monde séduit et entraîne , n'est content de sa destinée ; et si l'espoir d'une condition plus heureuse n'adoucissait les peines de notre état présent , et ne liait encore nos cœurs au monde , il ne faudrait, pour nous en détromper, que les dégoûts et les amertumes vives que nous y trouvons. Mais nous sommes chacun en secret ingénieux à nous séduire sur l'amertume de notre condition présente. Loin de conclure que le monde ne saurait faire des heureux , et qu'il faut chercher ailleurs le bonheur où nous aspirons et que le monde ne saurait nous donner, nous nous y promettons toujours ce qui nous manque et ce que nous souhaitons. Nous charmons nos ennuis présents par l'espoir d'un avenir chimérique ; et par une illusion perpétuelle et déplorable , nous rendons toujours inutiles les dégoûts que Dieu répand sur nos passions injustes, pour nous rappeler à lui, par des espérances que l'événement dément toujours , mais où nous prenons, de notre méprise même, l'occasion de retomber dans de nouvelles. Nous remplaçons par l'erreur de notre imagination ce qui manque à nos désirs; nous ne jouissons jamais, nous espérons toujours. C'est-à-dire : ce n'est pas le monde présent que nous aimons, nous n'y sommes pas assez heureux ; c'est ce monde chimérique que nous nous formons à nous-mêmes : ce n'est pas un bonheur réel , c'est une vaine image après laquelle nous courons, sans jamais pouvoir y atteindre : c'est un prestige qui nous joue , qui ne se montre jamais que de loin, et qui s'évanouit et s'éloigne encore, lorsque nous croyons y toucher et le saisir. ( Panégyrique de saint Benoît. )
La vanité, l'ambition, la vengeance, le luxe, la volupté, le désir insatiable d'accumuler, voilà les vertus que le monde connaît et estime : voilà les vertus auxquelles il porte ses partisans. La droiture y passe pour simplicité; être double et dissimulé, est un mérite qui honore. Toutes ses sociétés sont empoisonnées par le défaut de sincérité. La parole n'y est plus l'interprète des cœurs; elle n'en est que le masque, qui le cache et qui le déguise. Les entretiens n'y. sont que des mensonges affectés sous les dehors de l'amitié et de la politesse. On se prodigue à l'envi les louanges et les adulations , et l'on porte dans le cœur la haine, la jalousie et le mépris de ceux qu'on loue. Loin de se regarder tous comme ne faisant entre eux qu'une même famille dont les intérêts doivent être communs , il semble que les hommes ne se lient ensemble que pour se tromper mutuellement et se donner le change. L'intérêt le
plus vif arme le frère contre le frère, l'ami contre l'ami, rompt tous les liens du sang et de l'amitié; et c'est un motif si bas qui décide de nos haines et de nos amours. Les besoins et les malheurs du prochain ne trouvent que de l'indifférence et de la dureté même dans les cœurs, lorsqu'on peut le négliger sans rien perdre , ou qu'on ne gagne rien à le secourir. (Paraphrase du psaume XI. )
Si nous connaissions le fond et l'intérieur du monde; si nous pouvions entrer dans le détail secret de ses soucis et de ses noires inquiétudes ; si nous pouvions percer cette première écorce qui n'offre aux yeux que joie, que plaisirs, que pompe et magnificence : que nous le trouverions différent de ce qu'il paraît! Nous n'y verrions que des malheureux : le père divisé d'avec l'enfant; l'époux d'avec l'épouse; le secret des familles ne cacher aux yeux du public- que des antipathies, des jalousies, des murmures, des dissensions éternelles. Les amitiés y sont troublées par les soupçons , par les intérêts , par les caprices. Les liaisons les plus étroites y sont refroidies par l'inconstance. Les engagements les plus tendres y finissent par la haine et la perfidie. Les fortunes les plus brillantes y perdent tout leur agrément, par les assujettissements qu'elles exigent. Les places les plus honorables n'y font sentir que le chagrin de ne pouvoir monter plus haut. Chacun s'y plaint de sa destinée. Les plus élevés n'y sont pas les plus heureux. Ils montent par leur rang et par leur fortune jusques au-dessus des nuées; on les perd de vue , si haut qu'ils sont placés. Ils paraissent audessus du reste des hommes par les hommages qu'on leur rend , par l'éclat qui les environne , par les grâces qu'ils distribuent, par les adulations éternelles dont la prospérité et la puissance sont toujours accompagnées; et par la satiété même des plaisirs , et par la gêne des assujettissements et des bienséances, et par la bizarrerie de leurs désirs, et par l'amertume de leurs jalousies , et par la bassesse qu'ils emploient pour plaire au maître, et par les dégoûts qu'ils essuient, ils sont plus bas que le peuple et plus malheureux que lui . ( Premier sermon d'une Profession religieuse. )