DES HOMMES
la faiblesse : en un mot, partisans du plaisir, et néanmoins sectateurs de la vertu. Voilà les héros d'honneur et de probité que le monde fait tant valoir. Mais ces hommes vertueux dont il se fait tant d'honneur, n'ont au fond souvent pour eux que l'erreur publique. Amis Ddèles, je le veux; mais c'est le goût , la vanité ou l'intérêt , qui les lie , et dans leurs amis ils n'aiment qu'eux-mêmes : bons citoyens, il est vrai; mais la gloire et les honneurs qui nous reviennent en servant la patrie, sont l'unique lien et le seul devoir qui les attache : amateurs de la vérité, je l'avoue; mais ce n'est pas elle qu'ils cherchent, c'est le crédit et la conliance qu'elle leur acquiert parmi les hommes : observateurs de leur parole; mais c'est un orgueil qui trouverait de la lâcheté et de l'inconstance à se dédire ; ce n'est pas une vertu qui se fait une religion de ses promesses : vengeurs de l'injustice; mais en la punissant dans les autres , ils ne veulent que publier qu'ils n'en sont pas capables eux-mêmes : protecteurs de la faiblesse; mais ils veulent avoir des panégyristes de leur générosité, et les éloges des opprimés sont ce que leur offrent de plus touchant leur oppression et leur misère. ( Petit Carême , sermon du dimanche de la Passion. )
On aime le devoir et l'équité, lorsqu'il est utile ou glorieux de se déclarer pour eux ; qu'on peut compter sur les suffrages publics ; que notre fermeté va nous donner en spectacle au monde; et que nous devenons plus grands aux yeux des hommes par la défense héroïque de la vérité, que nous ne l'aurions été par la dissimulation et la souplesse. Nous cherchons la gloire et les applaudissements dans le devoir, et presque toujours c'est la vanité qui donne des défenseurs à la vérité. ( Petit Carême, sermon du Vendredi Saint. )
Qu'il s'offre aux vertueux du siècle une occasion sûre de décréditer un ennemi ou de supplanter un concurrent; pourvu qu'il conserve la réputation et la gloire de la modération , il sera peu touché d'en avoir le mérite. Que sa vengeance n'intéresse point son honneur, elle ne sera plus indigne de sa vertu. Plaçons-le dans une situation où il puisse accorder sa passion avec l'estime publique , il ne s'embarrassera point de l'accorder avec son devoir : en un mot , qu'il passe toujours pour un homme de bien, c'est la même chose pour lui que de l'être.
Les vertus humaines, nées le plus souvent dans l'orgueil et dans l'amour de la gloire, y trouvent, un moment après, leur tombeau. Formées par les regards publics , elles vont s'éteindre le lendemain , comme ces feux passagers, dans le secret et dans las ténèbres. Appuyées sur les circonstances , sur
\ les occasions , sur les jugements des hommes , elles tombent sans cesse avec ces appuis fragiles. Les tristes fruits de l'amour-propre, elles sont toujours sous l'inconstance de son empire. Enfin , le faible ouvrage de l'homme, elles ne sont, comme lui , à l'épreuve de rien.
C'est la religion toute seule qui assure la vertu, parce que les motifs qu'elle nous fournit sont partout les mêmes. La honte et l'opprobre en seraient le prix devant les hommes, qu'elle n'en paraîtrait que plus belle et plus glorieuse à l'homme de bien : sa vie même serait en péril, qu'il ne voudrait pas la racheter aux dépens de sa vertu. Le secret et l'impunité ne sont pas pour lui des attraits pour le vice; la gloire même et les acclamations publiques le solliciteraient à une entreprise ambitieuse et injuste, qu'il préférerait le devoir et la règle qui le condamnent, aux applaudissements de l'univers qui l'approuve. ( Petit Carême, sermon du dimancJie de la Passion. )