DES HOMMES
Les hommes, dans les commencements, n'étaient liés entre eux ni par le culte, ni par une espérance commune. Ils se regardaient presque comme d'une espèce différente. La diversité des religions, des mœurs, des pays, des langues, des intérêts, avait, ce semble , diversifié en eux la même nature. A peine se reconnaissaient-ils mutuellement à la figure de l'humanité, le seul signe d'union qui leur restait encore. Ils s'exterminaient comme des bêtes féroces ; ils faisaient consister leurgloire à dépeupler la terre de leurs semblables, et à porter en triomphe leurs têtes sanglantes, comme les monuments éclatants de leurs victoires. On aurait dit qu'ils tenaient leur êtrede différents créateurs irréconciliables, toujours occupés à se détruire, et qui ne les avaient placés ici-bas que pour venger leurs querelles et terminer leurs différends par l'extinction universelle de l'un des deux partis. Tout divisait les hommes; et rien ne les liait entre eux que les passions et les intérêts, qui étaient eux-mêmes la source unique de leurs divisions et de leurs discordes.
La guerre et la fureur semblaient avoir établi parmi les hommes une demeure éternelle. Les rois s'élèvent contre les rois, les peuples contre les peuples , les mers qui les séparent , les rejoignent pour s'entre-détruire. Un vil monceau de pierres arme leur fureur et leur vengeance ; et des nations entières vont périr et s'ensevelir sous ses murs, pour disputer à qui demeureront les ruines. La terre n'est pas assez vaste pour les contenir, et les fixer chacun dans les bornes que la nature elle-même semble avoir