DU BONHEUR
fantôme de Donheur qui , au moment que nous croyons le tenir, nous échappe et s'évanouit, ne nous laissant que la honte et le désespoir de nous être laissé tromper tant de fois, sans pouvoir jamais nous détromper. Si nous obtenons ce que nous avons désiré avec le plus d'ardeur, le dégoût suit de près la jouissance, soit parce qu'il s'élève quelque nouveau désir dans notre cœur, soit parce que nous n'y trouvons pas ce que nous espérions , ou bien que la crainte de le perdre nous cause plus de chagrin et d'inquiétude que la joie de le posséder ne nous cause de plaisir. Nous paraissons quelquefois nager dans l'abondance de toutes choses, et n'avoir rien à souhaiter; et nous nous trouvons misérables, parce que nous ne pouvons pas réunir tous les plaisirs en même temps, et que nous ne jouissons d'un plaisir qu'aux dépens d'un autre ; et notre cœur est déchiré par une basse jalousie , de voir que d'autres jouissent de ce don : par une sotte vanité, nous voudrions jouir tout seuls. Il ne faut que la moindre altération dans la santé , pour nous jeter dans la mélancolie la plus noire : ah! que nous sentons alors l'incertitude et le néant de tous les biens de la terre ! Cependant nous craignons de les perdre , parce que notre cœur s'y est attaché, et que nous n'avons rien à mettre à leur place pour remplir le vide qu'ils y laissent. ( Paraphrase du psaume XXXI. )
Chacun dans son état, quelque heureuse qu'en paraisse la destinée, trouve des amertumes qui en balancent toujours les plaisirs. L'élévation a ses assujettissements et ses inquiétudes; l'obscurité, ses humiliations et ses mépris ; le mariage, ses antipathies et ses fureurs ; l'amitié, ses pertes et ses perfidies. Le trône est le siège des chagrins, comme la dernière place : les palais superbes cachent des soucis cruels , comme le toit du pauvre et du laboureur ; et de peur que notre exil ne nous devienne trop aimable, nous sentons toujours par mille endroits qu'il manque quelque chose à notre bonheur. {Avait, sermon du deuxième dimanche. )
Toutes les créatures que l'homme veut faire servir à ses plaisirs, deviennent l'instrument de ses peines : tous les désirs les plus flatteurs, et qu'il ne forme que pour soulager son cœur, en deviennent les tyrans et le supplice; tous ses projets les plus spécieux, que l'imagination n'enfante et n'embellit que pour endormir ses peines, les réveillent et les aigrissent; tous les plaisirs les plus vifs, et qui auraient dû, ce semble, satisfaire son cœur, n'y portent que la satiété, et en augmentent le dégoût, le vide et l'inquiétude. En vain se forme-t-il un plan de félicité dans le crime : son cœur dément bientôt cette espérance; et il ne lui reste rien de plus réel
dans cette vaine idée de bonheur, que le chagrin de se l'être en vain formée. En vain, par une vaine philosophie, détache-t-il des passions ce qu'elles ont d'extrême et de fatigant, pour se ménager des plaisirs modérés et tranquilles; les plaisirs modérés par la raison ne sont pas loin de l'ennui , et ceux qu'elle ne conduit plus ne sont plus que des fureurs et des gouffres. {Premier sermon d'une Pi-ofession religieuse.)
C'est un désordre d'aimer pour lui-même ce qui ne peut être ni notre bonheur ni notre fortune, ni par conséquent notre repos. Car aimer, c'est chercher sa félicité dans ce qu'on aime; c'est vouloir trouver dans l'objet aimé tout ce qui manque à notre cœur; c'est l'appeler au secours de ce vide affreux que nous sentons en nous-mêmes, et nous flatter qu'il sera capable de le remplir; c'est le regarder comme la ressource de nos besoins, le remède à nos maux, l'auteur de nos biens. C'est un désordre et un avilissement de notre cœur, de chercher tout cela dans la créature. Nous sentons bien nous-mêmes l'injustice de cet amour. Quelque emporté qu'il puisse être, nous découvrons bientôt, dans les créatures qui nous l'inspirent, des défauts et des faiblesses qui les en rendent indignes : plus nous les approfondissons, plus nous nous disons à nous-mêmes que notre cœur s'est trompé, et que ce n'est pas là ce qu'il cherchait. Notre raison rougit tout bas de la faiblesse de nos penchants; nous ne portons plus nos liens qu'avec peine; notre passion devient notre ennui et notre supplice. Mais, punis de notre erreur sans en être détrompés, nous cherchons dans le changement le remède de notre méprise : nous errons d'objet en objet; et s'il en est enfin quelqu'un qui nous fixe, ce n'est pas que nous soyons contents de notre choix, c'est que nous sommes lassés de notre inconstance. {Carême, sermon du lundi de la Passion.)
Pour être heureux, il faut que l'homme ne pense point; qu'il se laisse mener comme les animaux muets, par l'attrait des objets présents, et qu'il éteigne et abrutisse sa raison, s'il veut conserver sa tranquillité : et telle est sa destinée. Ce n'est que l'ivresse, l'emportement, l'extinction de toute raison qui le rend heureux; et, comme cette situation n'est que d'un instant; dès que l'esprit se calme et revient à lui, le charme cesse, le bonheur s'enfuit, et l'homme se trouve seul avec ses passions et ses inquiétudes. {Avent, sermon de la Toussaint.)
Nous sentons tout le vide du plaisir; il est des moments de réflexion qui nous tuent, Le cœur, fait pour une félicité plus solide, s'amuse, mais ne saurait se satisfaire : il voltige autour des créatures, mais
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H ne peut s'y fixer; il porte partout un fonds d'inquiétude et d'ennui qui le réveille même au milieu des joies et des amusements. Enfin , l'on trouve son remède dans le mal même, le dégoût dans la jouissance; et l'on ne sent de vivacité pour le plaisir que dans le moment qui le précède {Mystères, sermon de la Visitation.)
Les hommes avec toute leur puissance, ne sauraient nous faire à nous-mêmes une félicité plus entière que celle dont ils jouissent , et, comme ils ne sont jamais qu'à demi heureux, nous ne devons pas nous attendre qu'ils rendent notre condition meilleure que la leur, ni qu'ils fassent pour nous ce qu'ils ne peuvent pour eux-mêmes. Ils cherchent souvent à nous nuire, en faisant semblant de nous favoriser; nous ne leur sommes chers, qu'autant que nous leur sommes utiles; et ils veulent plutôt nous faire servir à leur bonheur, que nous rendre heureux nous-mêmes. {Mystères, premier sermon de la Purification.)
Le bonheur que nous cherchons n'est qu'un poids qui nous accable dès que nous y sommes parvenus. Nous sentons multiplier nos soucis, à mesure que le monde nous multiplie ses faveurs. De nouveaux désirs naissent de ceux que nous venons de voir accomplis. Le monde nous croit heureux; mais la jalousie, mais laprospéritéd'autrui, mais ce qui manque encore à notre ambition , mais le vide même de tout ce que nous possédons , mais le dégoût même qui suit toujours la possession de ce qu'on avait le plus désiré, mais la pensée même que tout s'enfuit et que la vie la plus longue n'est qu'un instant rapide, mais tout cela ensemble empoisonne toute cette vaine félicité qui trompe les spectateurs, tandis qu'elle ne peut nous rendre heureux et nous séduire nous-mêmes , lorsque nous y faisons attention. {Paraphrase dupsaume IV.)
Nous nous promettons tous ici-bas une injuste félicité; nous courons tous après un bonheur et un repos que nous r.e saurions trouver. A peine détrompés , parla possession d'un objet, du bonheur qui semblait nous y attendre, un nouveau désir nous jette dans la même illusion ; et, passant sans cesse de l'espérance du bonheur au dégoût , et du dégoût à l'espérance, tout ce qui fait sentir notre méprise devient lui-même l'attrait qui la perpétue. Il semble d'abord que cette erreur ne devrait être à craindre que pour le peuple : la bassesse desafortune laissant toujours un espace immense au-dessus de lui, il serait moins étonnant qu'il se figurât une félicité imaginaire dans les situations élevées où il ne peut atteindre; et qu'il crût (car tel est l'homme) que tout ce qu'il ne peut avoir, c'est cela même qui est le bonheur qu'il