‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 192 sur 235 · DE L'IDOLATRIE · texte numérisé non relu

DE L'IDOLATRIE

A quels excès l'idolâtrie n'a-t-ellepas poussé son culte profane? La mort d'une personne chère l'érigeait bientôt en divinité ; et ses viles cendres , sur lesquelles son néant était écrit en caractères ineffaçables, devenaient elles-mêmes le titre de sa gloire et de son immortalité.

L'amour conjugal se fit des dieux; l'amour impur l'imita, et voulut avoir ses autels. L'épouse et l'amante, l'époux et l'amant criminels eurent des prêtres, des temples et des sacrifices. La folie, ou la corruption générale, adopta un culte si bizarre et si abominable : tout l'univers en fut infecté. La majesté des lois de l'empire l'autorisa ; la magnificence des temples; l'appareil des sacrifices, la richesse im-

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mense des simulacres rendirent cette extravagance respectable. Chaque peuple fut jaloux d'avoir ses dieux; au défaut de l'homme , il offrit de l'encens à la bête. Les hommes impurs devinrent le culte de ces divinités impures; les villes, les montagnes, les champs, les déserts, en furent souillés, et virent des édifices superbes consacrés à l'orgueil , à l'impudicité, à la vengeance. La multitude des divinités égala celledes passions ; les dieux furent presque aussi multipliés que les hommes : tout devint Dieu pour l'homme , et le Dieu véritable fut le seul que l'homme ne connut point. (A vent , sermon du jour de Noël. )

Rome, cette capitale de l'univers , qui avait trouvé le secret de réunir toute la sagesse de la philosophie et de la politique humaine avec toutes les extravagances du culte, Rome adopta tous les dieux les plus bizarres , et toutes les superstitions des nations qu'elle avait vaincues , et de toutes les folies de l'univers , forma , pour ainsi dire , la majesté de sa religion et de ses cérémonies. {Panégyr. de sainte Agnès. )

Les hommes, oubliant l'Auteur de leur être et de l'univers, adorèrent d'abord l'air qui les faisait vivre, laterrequi les nourrissait, le soleil qui les éclairait, la lune qui présidait à la nuit. C'étaient là leur Cybèle, leur Junon, leur Apollon, leur Diane. Ils adorèrent les conquérants qui les avaient délivrés de leurs ennemis , les princes bienfaisants et équitables qui avaient rendu leurs sujets heureux , et la mémoire de leur règne immortelle; et Jupiter et Hercule furent placés au rang des dieux , l'un par le nombre de ses victoires , et l'autre par le bonheur et ia tranquillité de son règne. Les hommes , dans ces siècles de superstition et de crédulité, ne connaissaient point d'autres dieux que ceux qui leur faisaient du bien. Et tel est le caractère de l'homme ; sa religion n'est souvent que son amour et sa reconnaissance. {Avent, sermon de la Circoncision.)

Les philosophes , forcés par les lumières seules de la raison de reconnaître un seul Être suprême, en défiguraient la nature par mille opinions insensées. Les uns se représentaient un dieu oisif, retiré en luimême, jouissant de son propre bonheur ; ne daignant pas s'abaisser à regarder ce qui se passe sur la terre, ne comptant pour rien les hommes qu'il avait créés, aussi peu touché de leurs vertus que de leurs vices , et laissant au hasard le cours des siècles et des saisons , les révolutions des empires , la destinée de chaque particulier, la machine entière de ce vaste univers , et toute la dispensation des choses humaines. Les autres l'assujettissaient à un enchaînement fatal d'événements; ils en faisaient un Dieu sans liberté et sans puissance ; et en le regardant comme le maî-

tre des hommes , ils le croyaient l'esclave des destinées. Les égarements de la raison étaient alors la seule règle de la religion et de la croyance de ceux qui passaient pour être les plus éclairés et les plus sages. (Avent, sermon du jour de Noël.)

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Dès que l'homme s'est livré aux passions les plus honteuses, et qu'il les a poussées jusques aux excès les plus énormes, il cherche à se lesjustiiier à lui-même, en se disant en secret qu'il n'y a point de Dieu. Ce n'est pas dans sa raison que naissent ses doutes : Dieu y a mis un rayon de lumière qui le montre partout à l'homme, et qui lui fait porter partout avec lui letémoignage intimeet ineffaçable de la Divinité : c'est dans la dépravation de son cœur. 11 désire que Dieu ne soit point; il s'efforce de se le persuader; il se fait même un honneur affreux d'en paraître convaincu; il insulte avec dédain a la crédulité de ceux qui sont effrayés de ses blasphèmes : mais c'est un imposteur, sa bouche toute seule renonce Dieu , et publie qu'il n'existe point, tandis que sa raison le reconnaît et lui rend hommage.

Les esprits forts protestent que c'est sans intérêt qu'ils ont secoué le joug de la religion , et que la vérité seule les a forcés à se défaire, des erreurs communes : mais leurs mœurs découvrent l'artifice et la fausseté de leurs, discours. Qu'on les approche de près, qu'on entre dans leur confiance ; qu'on paraisse adhérer comme eux à la doctrine de l'impiété ; alors ils se démasquent , ils se montrent au naturel : ou découvre en eux un fonds de mœurs abominables, une vie dont les dérèglements du commun des hommes rougiraient , une singularité de débauche encore plus affreuse que celle de leur doctrine ; un abandonnement qui ne connaît plus ni règle, ni pudeur, ni bienséance ; une façon de penser sur le détail de la conduite, qui fait que, ne respectant plus ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes , on ne se respecte plus soi-même.

L'impiété, dont toute l'attention devrait être de se dérober aux regards publics, se montre avec ostentation : elle a enfin accoutumé les yeux et les oreilles à voir et à entendre sans indignation ses horreurs et ses blasphèmes. Ce n'est pas assez : elle se fait des sectateurs, elle ose répandre le venin de sa doctrine : elle trouve tous les jours des cœurs qui viennent s'offrir d'eux-mêmes à la morsure contagieuse de l'aspic. Ils s'en font une supériorité de raison et une distinction , où ils ne croient pas la plupart des hommes capables d'atteindre; et la vanité toute seule fait et multiplie des incrédules, que la honte devrait cacher

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dans les ténèbres les plus profondes et les plus impénétrables.

Malheur aux maisons et aux familles qui donnent accès chez elles aux esprits forts! les troubles, les calamités , les dissensions domestiques y entrent bientôt; elles deviennent bientôt des écoles où les maximes du libertinage sont enseignées. L'épouse fidèleregardebientôtlafidélitéd'un lien sacré comme

un vain scrupule que la tyrannie des hommes sur son sexe a établi sur la terre. Il n'y a plus dans ces maisons infortunées, ni ordre, ni subordination, ni confiance. L'enfant se croit autorisé à secouer l'autorité paternelle : le père croit que laisser agir les penchants de la nature, c'est toute l'éducation qu'il doit donner à ses enfants : l'épouse se persuade que son goût doit décider de son devoir. Quelle paix et quelle union peut-il y avoir dans un lieu où le libertinage seul et le mépris de tout joug lient ceux qui l'habitent? Quel chaos! quel théâtre d'horreur et de confusion deviendrait la société générale des hommes, si les maximes du libertinage prévalaient parmi eux, et étaient érigées en lois publiques! Quelle affreuse république, s'il pouvait jamais s'en former une dans l'univers toute composée d'impies, et où les hommes ne pussent mériter que par l'impiété le titre de citoyens!

Les impies publient que les gens de bien n'ont par-dessus eux que plus d'adresse et de ménagement, pour dérober leurs désordres secrets aux yeux du public. Il faut bien, pour se calmer sur l'infamie de leurs mœurs, qu'ils tâehent de se persuader que tous les hommes , et ceux qui paraissent les plus saints , leur ressemblent. Quelle idée faut-il qu'ils se fassent du genre humain, pour n'être pas effrayés de ce qu'ils sont eux-mêmes ? Il faut que tous les hommes qui ont paru sur la terre avec le plus de dignité, de sainteté et d'édification , aient été des scélérats et des monstres, pour que l'impie puisse se justifier à lui-même ses abominations et ses crimes : c'est cependant ce qu'il ose penser. Que faudrait-il pour guérir l'incrédule de son impiété, que l'abîme d'extravagances et de contradictions où il est obligé de se jeter pour cacher l'horreur de sa doctrine ?

Les esprits forts prennent les remords et les terreurs secrètes de leur conscience pour des restes de préjugés vulgaires que l'éducation a laissés en eux, et que les réflexions ne peuvent plus effacer : et leur impiételesrend comme inutiles à leurs frères, puisqu'ils ont secoué le lien de la religion qui les unissait à eux; inutiles à la société , qu'ils regardent comme un amas de créatures que le hasard a rassemblées, et ■où ebacun n'a [ oint d'autres lois que soi-même ; inu-

tiles à la patrie, puisqu'ils envisagent l'autorité publique comme une usurpation sur la liberté des hommes: inutiles à leurs proches, puisqu'ils croient que les titres de père, d'enfant, de frère, d'époux, sont des titres qui n'engagent à rien, à moins qu'une inclination aveugle n'en ratifie les devoirs; enfin inutiles à eux-mêmes, puisque leur raison est la lumière même dont ils abusent ; hommes inutiles, et inhabiles à tout bien; hommes contagieux, l'opprobre de la religion et de la société, qui ne devraient trouver aucun asile sur la terre , et qui trouvent cependant des apologistes et des admirateurs.

En vain les impies veulent nous persuader que la force et la supériorité seule de la raison les a élevés au-dessus des préjugés vulgaires , et leur a fait prendre le parti affreux de l'incrédulité : c'est la faiblesse et la dépravation seule de leur cœur. Leur vie déshonore non-seulement la religon, mais même l'humanité. Les vices les plus infâmes ne sont pour eux que des penchants innocents , que la nature nous transmet et que la nature justifie; les désirs les plus abominables, dès que leur cœur corrompu les a formés, n'ont pas besoin d'autre titre pour être légitimes; les passions que chacun trouve en soi, sont pour eux la seule règle infaillible et immuable que la première institution de la nature a laissée aux hommes. Ils regardent les violences que l'homme juste se fait pour les réprimer, comme une contrainte injuste qu'on exerce envers l'humanité, et une tyrannie qui la prive des droits qui sont nés avec elle.

L'esprit fort voudrait anéantir l'idée de l'Être divin dans l'esprit des autres hommes , et il ne peut effacer celle qu'il porte au dedans de lui-même. Il prêche l'impiété , et il ne peut réussir à devenir luimême totalement impie : il s'érige en docteur de l'athéisme, et il n'en est pas encore un disciple bien affermi. Aussi il ne peut soutenir longtemps ce contraste, où éclatent l'extravagance et l'impiété. Il est effrayé de se révolter tout seul contre le genre humain, et de se trouver seul dans l'univers, qui ne veuille et ne reconnaisse point de Dieu. Il parle le langage de tout le reste des hommes; il confesse que Dieu est ; mais en lui laissant son être , il en ôte tout ce qui le rend souverainement sage, juste et adorable. Il se fait un Dieu de sa façon; il lui dispute la gloire d'avoir tiré le monde du néant, et le soin de le gouverner. Il le laisse comme une idole, oisif sur le trône de sa majesté, ne prenant aucune part à ce qui se passe dans l'univers, et abandonnant au hasard et au concours fortuit des causes secondes les destinées des hommes.

Toute la vertu des impies se borne à se livrer sans

DE L'HEROÏSME.

réserve à tout ce que la profonde corruption de leur cœur demande d'eux , de peur de contredire ou de contraindre la nature en ne s'y livrant pas. Ils affectent quelquefois les dehors de la sagesse et de la régularité; c'est pour s'accommoder aux préjugés communs, mais ils se moquent en secret de l'estime que la prévention des hommes attache aux dehors mêmes de l'innocence et de la vertu. On nous vante souvent leur prohité, et les maximes sévères dont ils se piquent; mais quelles vertus, même humaines, peuvent rester dans des hommes qui se croient permis tout ce qu'ils désirent ; qui regardent les crimes les plus honteux comme des penchants innocents; qui ne croient rien devoir qu'à eux-mêmes; qui sont persuadés que Dieu regarde d'un œil égal les vices et les vertus ; et qui ne connaissent point d'autres règles de leurs mœurs , que les passions mêmes qui en font tout le dérèglement et tout le désordre? Plus ils sentent que leur vie les rendrait l'opprobre des autres, si elle était connue, plus ils affectent au dehors de modération et de philosophie. Ils se piquent des vertus extérieures qui honorent la société; ils veulent passer pour amis fidèles, rigides observateurs de leurs promesses ; ils ont une vaine ostentation de droiture et de sincérité : mais il n'en est pas un seul qui ne soit en secret dévoué à tous les vices; pas un qui ne soit parjure et trompeur, quand il peut l'être sûrement, et sans que sa gloire en souffre; pas un qui soit capable de faire un bien, si son intérêt ou sa réputation ne l'exige; pas un enfin qui se refuse un crime utile ou agréable, qui ne pourra jamais être connu que de lui seul.

Un esprit fort regarde toutes les religions comme le fruit des préjugés et de la superstition des peuples. L'histoire même des merveilles que Dieu a opérées en faveur de l'ancien peuple pour conserver la connaissance de son nom, ne lui paraît qu'un récit fabuleux, inventé pour flatter la vanité ou amuser la crédulité d'une nation grossière et superstitieuse. L'établissement même de l'Évangile, les prodiges qui ont éclaté à la face de tout l'univers, les travaux des hommes apostoliques, et de tant de martyrs qui ont purgé le monde de l'idolâtrie ; tant d'événements merveilleux, où la puissance deDieuse manifeste d'une manière si visible, nesont, selon lui, que le projet insensé d'un petit nombre d'hommes, ou crédules, ou imposteurs! Des hommes crédules ou imposteurs ! qui cependant ont eu la force d'imposer silence à tout ce qu'il y avait de plus sage et de plus éclairé sur la terre; de changer la face de l'univers; de rendre témoignage par les tourments les plus affreux, et par leur mort, à la

vérité et au Dieu qui les envoyait; de corriger les hommes des vices et des dérèglements publics ; et d'annoncer la doctrine la plus sage , la plus sublime et la plus conforme aux besoins de l'homme , la plus opposée à ses passions; en un mot, la plus digne de l'Être souverain dont on eût jamais ouï parler sur la terre. Voilà la sagesse tant vantée, c'est-àdire le délire le plus méprisable de ce que le monde appelle esprits forts. (Paraphrase du ps. XIII.)

de L'héroïsme.

Le bonheur ou la témérité ont pu faire des héros, mais la vertu toute seule peut former de grands hommes. Il en coûte bien moins de remporter des victoires , que de se vaincre soi-même. Il est bien plus aisé de conquérir des provinces et de dompter des peuples , que de dompter une passion. Les combats où président la fermeté , la grandeur du courage, la science militaire, sont de ces actions rares que l'on peut compter aisément dans le cours d'une longue vie; et quand il ne faut être grand que certains moments, la nature ramasse toutes ses forces; et l'orgueil , pour un peu de temps, peut suppléer à la vertu. Mais un prince, maître de ses passions, apprenant sur lui-même à commander aux autres : ne voulant goûter de l'autorité que les soins et les peines que le devoir y attache: plus touché de ses fautes que des vaines louanges qui les lui déguisent en vertus : regardant comme l'unique privilège de son rang, l'exemple qu'il est obligé de donner aux peuples : n'ayant point d'autre frein ni d'autre règle que ses désirs , et faisant pourtant à tous ses désirs un frein de la règle même : voyant autour de lui tous les hommes prêts à servir à ses passions, et ne se croyant fait lui-même que pour servir à leurs besoins : pouvant abuser de tout , et se refusant même ce qu'il aurait eu droit de se permettre ; en un mot , entouré de tous les attraits du Vice , et ne leur montrant jamais que la vertu : un prince de ce caractère est le plus grand spectacle que Dieu puisse donner à la terre ; une seule de ses journées compte plus d'actions glorieuses que la longue carrière d'un conquérant : l'un a été le héros d'un jour, l'autre l'est de toute la vie. {Petit Carême, sermon du jour de Pâques.)

Les grands hommes, qui ne doivent ce titre qu'a certaines actions d'éclat , n'ont quelquefois de grand que le spectacle. Dans ces occasions rares, les yeux du public et la gloire du succès prêtent à l'âme une force et une grandeur étrangères : l'orgueil emprunte les sentiments de la vertu : l'homme se surmonte , et ne se montre pas tel qu'il est. Combien de conquérants fameux (fïas l'histoire, à la tête des armées,

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