‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 194 sur 235 · DE L'AFFABILITÉ · texte numérisé non relu

DE L'AFFABILITÉ

Il est des hommes enfoncés , impénétrables , sur le cœur desquels un voile fatal est toujours tiré ; qui ne s'attirent , qu'en se cachant , le respect des peuples ; qu'on ne révère que parce qu'on ne les a jamais vus ; et qui , comme ces antres qu'une vaine religion consacra jadis, n'ont rien de vénérable que leur obscurité. On les voit affecter des moments sacrés de solitude, inventés pour honorer la paresse. Leurs maisons sont des maisons d'orgueil et de faste , où ceux que les affaires y attirent , pensent presque plus aux moyens d'aborder leur juge, qu'à lui exposer leur dxoit et leur justice ; où dans un silence profond , et avec un respect qui approche du culte, on attend que la Divinité se montre , et où mille malheureux souffrent moins de leur misère que de leur ennui. Auprès d'eux, un simple oubli est un crime, qu'à peine mille soins et de longues assiduités peuvent expier : vaines idoles , qu'on ne peut aborder qu'en rampant; qu'on ne peut servir qu'avec solennité; qu'on ne peut toucher qu'avec religion; et qui, comme l'arche d'Israël , frapperaient de mort , si , pour trop penser même à les secourir, on n'avait pas assez pensé à les respecter. {Oraison funèbre de M. de Fillars.)

L'humanité et l'affabilité seraient les vertus naturelles des grands, s'ils se souvenaient qu'ils sont les pères de leurs peuples. Le dédain et la fierté loin d'être les prérogatives de leur rang , en sont l'abus et l'opprobre; et ils ne méritent plus d'être les maîtres de leurs sujets , dès qu'ils oublient qu'ils en sont les pères. {Panégyrique de saint Louis.)

Ceux qui se parent d'une antiquité douteuse, et à qui on dispute tout bas l'éclat et les prééminences de leurs ancêtres , craignent toujours qu'on n'ignore la grandeur de leur race; l'ont sans cesse dans la bouche; croient en assurer la vérité par une affectation d'orgueil et de hauteur; mettent la fierté à la place des titres; et, en exigeant au delà de ce qui leur est du, ils font qu'on leur conteste même ce qu'on devrait leur rendre. On est moins touché de son élévation, quand on est ne pour être grand. Quiconque est ébloui de ce degré éminent où la nais-

sance et la fortune l'ont placé, fait assez voir qu'il n'était pas fait pour monter si haut. Les plus hautes places sont toujours au-dessous des grandes âmes; rien ne les enfle et ne les éblouit, parce que rien n'est plus haut qu'elles. {Petit Carême, sermon du quatrième dimanche.)

Il y en a qui accompagnent la miséricorde de tant de dureté envers les malheureux; en leur tendant une main secourable , on leur montre un visage si dur et si sévère, qu'un simple refus eût été moins accablant pour eux qu'une charité si sèche et si farouche : car la pitié qui paraît touchée de nos maux, les console presque autant que la libéralité qui les soulage. {Carême, sermon du quatrième dimanche.)

Souvent on laisse à l'autorité un front si sévère et un abord si difficile, que les affligés comptent pour leur plus grand malheur la nécessité d'aborder celui duquel ils en attendent la délivrance. Cependant les places qui nous élèvent sur les peuples ne sont établies que pour eux ; ce sont les besoins publics qui ont formé les dignités publiques; et si l'autorité doit être un joug accablant, elle doit l'être pour ceux qui l'exercent et qui en sont revêtus , et non pas pour ceux qui l'implorent, et qui viennent y chercher un asile. Il est vrai que la bonté toute seule serait dangereuse dans les soins publics, si elle n'était tempérée par une juste sévérité; et que comme les princes portent le sceptre pour marquer qu'ils sont pasteurs de leurs peuples et qu'ils doivent pourvoir à leurs besoins, ils portent aussi le glaive pour se souvenir qu'ils sont établis pour en corriger ou punir les abus. {Panégyrique de saint Louis.)

Souvent c'est l'humeur toute seule, plutôt que l'orgueil, qui efface du front des grands cette sérénité qui les rend accessibles et affables. C'est une inégalité de caprices, plus que de fierté. Occupés de leurs plaisirs, et lassés des hommages, ils ne les reçoivent plus qu'avec dégoût. Il semble que l'affabilité leur devienne un devoir importun , et qui leur est à charge. A force d'être honorés , ils sont fatigués des honneurs qu'on leur rend; et ils se dérobent souvent aux hommages publics, pour se dérober à la fatigue d'y paraître sensibles. Mais qu'il faut être né dur pour se faire même une peine de paraître humain! n'est-ce pas une barbarie, nonseulement de n'être pas touché, mais de recevoir même avec ennui les marques d'amour et de respect que nous donnent ceux qui nous sont soumis? N'est-ce pas déclarer tout haut qu'on ne mérite pas l'affection des peuples , quand on en rebute les plus tendres témoignages? Peut-on alléguer là-dessus les moments d'humeur et de chagrin que les soins

DE L'AFFABILITE.

de la grandeur et de l'autorité traînent après soi ? L'humeur est-elle donc le privilège des grands, pour être l'excuse de leurs vices? S'il pouvait être quelquefois permis d'être sombre, bizarre , chagrin , à charge aux autres et à soi-même, ce devrait être à ces infortunés que la faim, la misère, les calamités , les nécessités domestiques et tous les plus noirs soucis environnent; ils seraient bien plus dignes d'excuse, si, portant déjà le deuil, l'amertume, le désespoir souvent, dans le cœur, ils en laissaient échapper quelques traits au dehors. Mais que les grands, que les heureux du monde à qui tout rit, et que les joies et les plaisirs accompagnent partout, prétendent tirer de leur félicité même un privilège qui excuse leurs chagrins bizarres et leurs caprices ; qu'il leur soit plus permis d'être fâcheux, inquiets, inabordables , parce qu'ils sont plus heureux ; qu'ils regardent comme un droit acquis à la prospérité, d'accabler encore du poids de leur humeur des malheureux qui gémissent déjà sous le joug de leur autorité et de leur puissance : serait-ce donc là le privilège des grands, ou la punition du mauvais usage qu'ils font de la grandeur? (Petit Carême, sermon du quatrième dimanche.)

Il est des hommes frivoles qui croient que les princes ne sont dignes de nos éloges que lorsque leur faste et leur fierté les rend indignes de notre amour ; qu'un cœur tendre et compatissant déshonore le rang et la naissance ; que l'humanité dégrade l'homme, et qu'il faut être né dur et bizarre pour être né grand. Quel fléau pour le genre humain, si celui qui donne les grands à la terre punissait l'erreur de ces images en nous donnant des maîtres qui leur fussent semblables! Et qu'y a-t-il de plus honorable à la grandeur que l'humanité? Les princes ne sont puissants que pour être bons ; ils doivent , si je l'ose dire , leur puissance et leur grandeur à nos besoins ; et s'il n'y avait pas des faibles et des malheureux , le ciel n'aurait pas donné des maîtres à la terre. (Oraison funèbre de Madame.)

On donne, dans un spectacle profane, des larmes aux aventures chimériques d'un personnage de théâtre ; on honore des malheurs feints d'une véritable sensibilité; on sort d'une représentation le cœur encore tout ému du récit de l'infortune d'un héros fabuleux : et un malheureux que nous rencontrons au sortir de là couvert de plaies., et qui veut nous entretenir de l'excès de ses peines, nous trouve insensibles. Avons-nous donc laissé toute notre sensibilité sur un théâtre? et faut-il faire revivre, pour nous toucher, l'ambition , la vengeance , la volupté , et toutes les horreurs des siècles païens? (Carême, sermon du quatrième dimanche.)

II y a dans l'affabilité une espèce de confiance en soi-même qui sied bien aux grands; qui fait qu'on ne craint point de s'avilir en s'abaissant , et qui est comme une espèce de valeur et de courage pacifique. C'est être faible et timide, que d'être inaccessible et fier. En quoi les princes qui n'offrent jamais aux peuples qu'un front sévère et dédaigneux sont plus inexcusables, c'est qu'il leur en coûte si peu de se concilier les cœurs ! Il ne faut pour cela ni effort ni étude ; une seule parole, un sourire gracieux, un seul regard suffit. Le peuple leur compte tout ; leur rang donne du prix à tout : et peut-on aliéner des cœurs qu'on peut gagner à si bas prix? n'est-ce pas s'avilir soi-même, que de mépriser à ce point toute l'humanité ? et mérite-t-on le nom de grand , quand on ne sait pas même sentir ce que valent les hommes? La nature n'a-t-elle pas imposé déjà une assez grande peine aux peuples et aux malheureux , de les avoir fait naître dans la dépendance et comme dans l'esclavage ? n'est-ce pas assez que la bassesse ou le malheur de leur condition leur fasse un devoir et comme une loi de ramper et de rendre des hommages; faut-il encore leur aggraver le joug par le mépris, et par une fierté qui en est si digne ellemême? Ne suffit-il pas que leur dépendance soit une peine ; faut-il encore les en faire rougir comme d'un crime ? et si quelqu'un devait être honteux de son état, serait-ce le pauvre qui le souffre, ou le grand qui en abuse ? (Petit Carême, sermon du quatrième dimanche.)

On reproche souvent aux malheureux leur force , leur paresse , leurs mœurs errantes et vagabondes ; on s'en prend à eux de leur indigence et de leur misère, et en les secourant on achète le droit de les insulter. Mais s'il était permis à ce malheureux , que l'on outrage , de nous répondre ; si l'abjection de son état n'avait pas mis le frein de la honte et du respect sur sa langue : Que me reprochez-vous , nous dirait-il, une vie oiseuse, et des mœurs inutiles et errantes ? mais quels sont les soins qui vous occupent dans votre opulence? les soucis de l'ambition, les inquiétudes de la fortune, les mouvements des passions , les raffinements de la volupté ? Je puis être un serviteur inutile, mais n'êtes-vous pas vousmême un serviteur infidèle ? Si les plus coupables étaient les plus pauvres et les plus malheureux icibas , votre destinée aurait-elle quelque chose au-dessus de la mienne? Vous me reprochez des forces dont je ne me sers pas ; mais quel usage faites-vous des vôtres? Je ne devrais pas manger, parce que je ne travaille pas; mais vous-même, ctes-vous dispensé de cette loi ? n'êtes-vous riche que pour vivre dans une indigne mollesse? et vos profusions sont-

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