DES ANCIENS PHILOSOPHES
La philosophie païenne ne détruisait les vices que par le vice; elle n'apprenait avec faste à mépriser le monde, que pour s'attirer les applaudissements du inonde. Elle cherchait plus la gloire de la sagesse que la sagesse elle-même. En détruisant les autres passions , elle en élevait toujours une plus dangereuse sur leurs ruines , je veux dire l'orgueil : semblable à ce prince de Babylone , qui n'avait renversé les autels des dieux des nations, que pour élever sur leurs débris sa statue impie et ce colosse monstrueux d'orgueil qu'il voulait faire adorer à toute la terre.
Platon, qui avait si fort approché de la vérité, anéantit néanmoins la sainte institution du mariage; et, permettant une brutale confusion parmi les hommes, il confond les noms et les droits paternels que la nature elle-même a toujours respectés le plus, jusque parmi les animaux, et donne à la terre des hommes incertains de leur origine, tous venant au monde sans parents , pour ainsi dire ; et par là , sans liens, sans tendresse, sans affection , sans humanité, tous en état de devenir incestueux ou parricides sans le savoir. ( Carême, sermon du jeudi après les Cendres. )
Il n'était pas étonnant que la morale n'eût rien de fixe dans les écoles païennes. Livrées à l'orgueil et aux variations de l'esprit humain, c'était la vanité , et non pas la vérité , qui faisait les philosophes. Les règles changeaient avec les siècles; de nouveaux temps amenaient de nouvelles lois : en un mot, la doctrine ne changeait pas les mœurs; c'était le changement des mœurs qui entraînait toujours celui de la doctrine. Comme ils ne puisaient leurs lumières que dans la corruption de leurs cœurs et danu la vanité de leurs pensées, ils qualifiaient le bien et le mal selon leurs caprices; et les vices et les vertus étaient presque parmi eux des noms arbitraires. {Carême, sermon du dimanche de la Passion. )
Il y a eu des philosophes qui vinrent annoncer aux hommes que la volupté était le souverain bien ; et, quelle que pût être l'intention du premier auteur de cette secte, il est certain que ses disciples ne cherchèrent point d'autre félicité que celle des bêtes. Les plus honteuses dissolutionsdevinrentdes maximes de philosophie. Rome, Athènes, Corinthe virent des excès où l'on cherche l'homme dans
l'homme même. C'est peu : les vices les plus abominables y furent consacrés; on leur dressa des temples et des autels. L'impudicité, l'inceste, la cruauté, la perfidie , et des crimes encore plus honteux, furent érigés en divinités. Le culte devint une débauche et une prostitution publique; et des dieux si criminels ne furent plus honorés que par des crimes. ( Carême, sermon du jeudi après les Cendres. )
Les siècles payens ont reconnu la nécessité d'une philosophie; c'est-à-dire d'une lumière supérieure aux sens, qui en réglât l'usage, et fit de la raison un frein aux passions humaines. La nature toute seule les a conduits à cette vérité, et leur a appris que l'aveugle instinct ne devait pas être le seul guide des actions de l'homme. Il faut donc que cet instinct, ou ne vienne pas de la première institution delà nature, ou qu'il en soit un dérangement, puisque toutes les lois qui ont paru dans le monde, n'ont été faites que pour le modérer; que tous ceux qui, dans tous les siècles, ont eu la réputation de sages et de vertueux , n'en ont pas suivi les impressions ; que parmi tous les peuples , on a toujours regardé comme des monstres et l'opprobre de l'humanité, ces hommes infâmes qui se livraient sans réserve et sans pudeur à la brutale sensualité; et que cette maxime une fois établie, que nos désirs ne sauraient être des crimes , la société ne peut plus subsister, les hommes doivent se séparer pour être en sûreté , aller habiter les forêts , vivre seuls comme des bêtes. ( Carême , sermon du lundi de la première semaine. )
Que de vaines disputes, que de questions sans fin , que d'opinions différentes ont partagé autrefois les écoles de la philosophie païenne! Les uns doutaient de tout; les autres croyaient tout savoir : les uns ne voulaient point de Dieu; les autres nous en donnaient un de leur façon; c'est-à-dire, quelques-uns , oisif, spectateur indolent des choses humaines, et laissant tranquillement au hasard la conduite de son propre ouvrage, comme un soin indigne de sa grandeur et incompatible avec son repos : quelques autres, esclave des destinées, et soumis à des lois qu'il ne s'était pas imposées luimême : ceux-ci, incorporé avec tout l'univers, l'âme de ce vaste corps , et faisant comme une partie d'un monde qui tout entier est son ouvrage. Autant d'écoles, autant de sentiments sur un point si essentiel : autant de siècles, autant de nouvelles extravagances sur l'immortalité et la nature de l'âme. Ici, c'était un assemblage d'atomes; là un feu subtil; ailleurs, un air délié : dans une autre école,