‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 210 sur 235 · GG · texte numérisé non relu

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DU TEMPS

tendresse. Les hommes croient être libres quand ils ne sont gouvernés que par les lois : leur soumission fait alors tout leur bonheur, parce qu'elle fait toute leur tranquillité et toute leur confiance. Les passions, les volontés injustes, les désirs excessifs et ambitieux que les princes méchants mêlent à l'usage de l'autorité, loin de l'éteindre, l'affaiblissent. Ils deviennent moins puissants dès qu'ils veulent l'être plus que les lois, ils perdent, en croyant gagner. Tout ce qui rend l'autorité injuste et odieuse, l'énervé et la diminue. La source de leur puissance est dans le cœur de leurs sujets ; et , quelque absolus qu'ils paraissent, on peut dire qu'ils perdent leur véritable pouvoir, dès qu'ils perdent l'amour de ceux qui les servent. {Petit Carême, sermon de l'Incarnation.)

La religion souffre toujours de la faiblesse des lois, et l'Église ne doit compter sur rien dans un empire où le gouvernement n'a rien de fixe. Aussi les États où la multitude gouverne, et ceux où elle partage la puissance avec le souverain , sont sans cesse exposés à des révolutions , se départant aussi facilement des lois, que du culte de leurs pères : les soulèvements y sont aussi impunis que les erreurs; et c'est là où l'hérésie a toujours trouvé son premier asile. Elle se fortifie au milieu de la confusion des lois et de la faiblesse de l'autorité. Elle doit toujours sa naissance ou son progrès aux troubles et aux dissensions publiques. Les règnes les plus faibles et les plus agités ont toujours été parmi nous , comme partout ailleurs , les règnes funestes de son accroissement et de sa puissance; et dès que l'harmonie civile se dément, toute la religion elle-même chancelle. [Petit Carême, sermon du dimanche des Rameaux.)

Il n'y a point de bonheur pour les peuples , que dans l'ordre et dans la soumission. Pour peu qu'ils s'écartent du point fixe de l'obéissance , le gouvernement n'a plus de règle. Chacun veut être à luimême sa loi : la confusion, les troubles, les dissensions, les attentats, l'impunité naissent bientôt de l'indépendance ; et les souverains ne sauraient rendre leurs sujets heureux, qu'en les tenant soumis à l'autorité, et leur rendant en même temps l'assujettissement doux et aimable. {Petit Carême , sermon de l'Incarnation.)

Les hommes sont trop légers, trop inconstants, trop faibles, pour se conduire tout seuls. Il leur a fallu des lois pour les fixer dans la société ; il leur en faudrait pour les fixer avec eux-mêmes. Ce que nous regardons comme la souveraine félicité, cette liberté , cette indépendance que nous vantons tant , c'est précisément la source de cet ennui qui empoisonne tous nos plaisirs. C'est un supplice continuel de vivre sans

règle et au hasard ; de ne consulter que le goût et les inégalités de l'imagination ; d'être incapable de suite et d'uniformité ; de mener une vie qui ne se ressemble jamais à elle-même; où chaque jour amène de nouveaux goûts et de nouvelles occupations ; où presque jamais rien n'est à sa place ; où l'on se porte soimême partout, et où partout on est à charge à soimême ; une vie incertaine , inégale , oiseuse dans son agitation; une vie qu'on nomme libre, mais d'une liberté qui nous pèse, qui nous embarrasse, dont nous ne savons quel usage faire; où l'on essaye de tout, et où l'on s'ennuie de tout. {Deuxième sermon d'une Profession religieuse. )

La liberté que les princes doivent à leurs peuples, c'est la liberté des lois. Us sont les maîtres de la vie et de la fortune de leurs sujets , mais ils ne peuvent en disposer que selon les lois. Ils ne connaissent que Dieu seul au-dessus d' eux , mais les lois doivent avoir plus d'autorité qu'eux-mêmes. Nos rois ne commandent pas à des esclaves : ils commandent à une nation libre et belliqueuse, aussi jalouse de sa liberté que de sa fidélité ; et dont la soumission est d'autant plus sûre , qu'elle est fondée sur l'amour qu'elle a pour ses maîtres. Ses rois peuvent tout sur elle, parce que sa tendresse et sa fidélité ne mettent point de bornes à son obéissance : mais il faut que ses rois en mettent eux-mêmes à leur autorité ; et que plus son amour ne connaît point d'autre loi qu'une soumission aveugle, plus ses rois n'exigent de sa soumission que ce que les lois leur permettent d'en exiger : autrement, ils ne sont plus les pères et les protecteurs de leurs peuples ; ils en sont les ennemis et les oppresseurs; ils ne régnent pas sur leurs sujets, ils les subjuguent. {Petit Carême, sermon de l'Incarnation.)

Les empires ne peuvent se soutenir que par l'équité des mêmes lois qui les ont formés. L'injustice a bien pu détrôner des souverains, mais elle n'a jamais affermi les trônes. Les ministres qui ont outré la puissance des rois, l'ont toujours affaiblie : ils n'ont élevé leurs maîtres que sur la ruine de leurs États ; et leur zèle n'a été utile aux césars, qu'autant qu'il a respecté les lois de l'empire. {Petit Carême , sermon du Vendredi Saint.)

DU TEMPS

La source de tous les désordres qui régnent parmi les hommes , c'est l'usage injuste qu'ils font du temps. Les uns passent toute leur vie dans l'obscurité et dans la paresse , inutiles à la patrie, à leurs citoyens, à eux-mêmes ; les autres, dans le tumulte des affaires et des occupations humaines. Les uns ne semblent être nés sur la terre, que pour y jouir

DU TEMPS

d'un indigne repos ; et se dérober, par la diversité des plaisirs , à l'ennui qui les suit partout , à mesure qu'ils le fuient : les autres n'y sont que pour chercher sans cesse dans les soins d'ici-bas des agitations qui les dérobent à eux-mêmes. Il semble que le temps soit un ennemi commun, contre lequel tous les hommes sont convenus de conjurer. Toute leur vie n'est qu'une attention déplorable à s'en défaire. Les plus heureux sont ceux qui réussissent le mieux à ne pas sentir le poids de sa durée : et ce qu'on trouve de plus doux , ou dans les plaisirs frivoles, ou dans les occupations sérieuses , c'est qu'ils abrègent la longueur des jours et des moments, et nous en débarrassent sans que nous nous apercevions presque qu'ils sont passés. {Carême, sermon du lundi de la semaine de la Passion.)

Où sont nos premières années? que laissent-elles de réel dans notre souvenir? Pas plus qu'un songe de la nuit : nous rêvons que nous avons vécu , voilà tout ce qui nous en reste. Tout cet intervalle qui s'est écoulé depuis notre naissance jusques aujourd'hui, ce n'est qu'un trait rapide qu'à peine nous avons vu passer. Quand nous aurions commencé à vivre avec le monde , le passé ne nous paraîtrait pas plus long , ni plus réel : tous les siècles qui ont coulé jusques à nous, nous les regarderions commedes instants fugitifs; tous les peuples qui ont paru et disparu dans l'univers, toutes les révolutions d'empires et de royaumes, tous les grands événements qui embellissent nos histoires, ne seraient pour nous que les différentes scènes d'un spectacle que nous aurions vu Cnir en un jour. Rappelons seulement les victoires, les prises de places, les traités glorieux, les magnificences, les événements pompeux du dernier règne : nous y touchons encore , nous en avons été la plupart les spectateurs; ils passeront dans nos annales, jusques à nos derniers neveux ; mais pour nous ce n'est déjà plus qu'un songe , qu'un éclair qui a disparu , et que chaque jour efface même de notre souvenir. {Carême, sermon du jeudi de la quatrième semaine. )

Le temps , ce dépôt précieux qui nous a été confié , est devenu pour nous un fardeau qui nous pèse et nous fatigue. Nous craignons y comme le dernier des malheurs , qu'on ne nous en prive pour toujours ; et nous craignons presque comme un malheur égal, d'en porter l'ennui et la durée. C'est un trésor que nous voudrions éternellement retenir, et que nous ne pouvons souffrir entre nos mains. Toute notre vie n'est qu'un art continuel de le perdre; et, malgré toutes nos attentions à le dissiper, il nous en reste toujours assez pour ne savoir encore qu'en

faire. {Carême, sermon du lundi de la semaine de la Passion. )

Les années paraissent longues , quand elles sont encore loin de nous : arrivées , elles disparaissent ; elles nous échappent en un instant : et nous n'avons pas tourné la tête , que nous nous trouvons comme par un enchantement , au terme fatal qui nous paraissait encore si loin, et ne devait jamais arriver. Regardons le monde tel que nous l'avons vu dans nos premières années , et tel que nous le voyons aujourd'hui. Une nouvelle cour a succédé à celle que nos premiers ans ont vue; de nouveaux personnages sont montés sur la scène; les grands rôies sont remplis par de nouveaux acteurs; ce sont de nouveaux événements , de nouvelles intrigues, de nouvelles passions , de nouveaux héros dans la vertu comme dans le vice, qui font le sujet des louanges , des dérisions , des censures publiques. Un nouveau monde s'est élevé insensiblement, et sans que nous nous en soyons aperçus, sur les débris du premier. {Carême, sermon du jeudi de la quatrième semaine.)

Notre temps est la chose dont nous faisons le moins de cas. Nos offices, nous les réservons pour nos amis; nos bienfaits, pour nos créatures; nos biens , pour nos proches et pour nos enfants ; notre crédit et notre faveur, pour nous-mêmes ; nos louanges, pour ceux qui nous en paraissent dignes : notre temps, nous le donnons à tout le monde; nous l'exposons, pour ainsi dire, en proie à tous les hommes; on nous fait même plaisir de nous en décharger. C'est un poids que nous portons au milieu du monde, cherchant sans cesse quelqu'un qui nous en soulage ; il fait tout l'ennui et tout l'embarras et le fardeau le plus pesant de notre vie. {Carême, sermon du jeudi de la semaine de la Passion.)

Tout passe avec nous, et comme nous : une rapidité que rien n'arrête entraîne tout dans les abîmes de l'éternité. Nos ancêtres nous en frayèrent hier le chemin, et nous allons le frayer demain à ceux qui viendront après nous. Les âges se renouvellent, les morts et les vivants se remplacent et se succèdent continuellement. Rien ne demeure ; tout change, tout s'use, tout s'éteint. Nousnoushâtonsde profiter des débris les uns des autres. Nous ressemblons à ces soldats insensés, qui, au fort de la mêlée, et dans le temps que leurs compagnons tombent de toutes parts à leurs côtés sous le fer des ennemis , se chargent avidement de leurs habits : et à peine en sont-ils revêtus , qu'un coup mortel leur ôte, a vec la vie, cette folle décoration dont ils venaient de se parer. Loin de nous détromper par l'exemple de

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