‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 213 sur 235 · DE L'IMMORTALITÉ DE L'AME · texte numérisé non relu

DE L'IMMORTALITÉ DE L'AME

Remontons jusques à la naissance des siècles; lisons l'histoire des royaumes et des empires; écoutons ceux qui reviennent des îles les plus éloignées : l'immortalité de l'âme a toujours été et est encore la croyance de tous les peuples de l'univers. La connaissance d'un seul Dieu a pu s'effacer sur la terre; sa gloire, sa puissance, son immensité ont pu s'anéantir, pour ainsi dire, dans le cœur et dans l'esprit des hommes; des peuples entiers et sauvages peuvent vivre encore sans culte, sans religion, sans Dieu dans ce monde : mais ils attendent tous un avenir; mais le sentiment de l'immortalité de l'âme n'a pu s'effacer dans leur cœur ; mais ils se figurent tous une région que nos âmes habiteront après notre mort ; et , en oubliant Dieu , ils n'ont pu ne pas se sentir eux-mêmes.

Si tout meurt avec le corps, qu'est-ce qui a pu persuader à tous les hommes de tous les siècles et de tous les pays , que leur âme était immortelle ? d'où a pu venir au genre humain cette idée étrange d'immortalité? Un sentiment si éloigné de la nature de l'homme, puisqu'il ne serait né que pour les fonctions des sens, aurait-il pu prévaloir sur la terre? Car, si l'homme , comme la bête , n'est fait que pour le temps, rien ne doit être incompréhensible pour lui , que la seule idée d'immortalité. Des machines pétries de boue, qui ne devraient vivre et n'avoir pour objet qu'une félicité sensuelle, auraient-elles jamais pu, ou se donner, ou trouver en elles-mêmes de si nobles sentiments , et des idées si sublimes? Cependant, cette idée si extraordinaire est devenue l'idée de tous les hommes : cette idée si opposée même aux sens, puisque l'homme comme

la bête meurt tout entier à nos yeux, s'est établie sur la terre : ce sentiment qui n'aurait pas dû même trouver un inventeur dans l'univers, a trouvé une docilité universelle parmi tous les peuples , les plus sauvages comme les plus cultivés , les plus polis comme les plus grossiers, les plus infidèles comme les plus soumis à la foi.

La société universelle des hommes , les lois qui nous unissent les uns aux autres , les devoirs les plus sacrés et les plus inviolables de la vie civile; tout cela n'est fondé que sur la certitude d'un avenir. Ainsi , si tout meurt avec le corps, il faut que l'univers prenne d'autres lois, d'autres mœurs, d'autres usages, et que tout change de face sur la terre. Les maximes de l'équité , de l'amitié , de l'honneur , de la bonne foi , de la reconnaissance, ne sont plus que des erreurs populaires , puisque nous ne devons rien à des hommes qui ne nous sont rien, auxquels aucun nœud commun de culte et d'espérance ne nous lie , qui vont demain retomber dans le néant , et qui ne sont déjà plus. Les doux noms d'enfant, de père, d'ami , d'époux, sont donc des noms de théâtre, et de vains titres qui nous abusent, puisque l'amitié , celle même qui vient de la vertu , n'est plus un lien durable ; que nos pères qui nous ont précédés, ne sont plus; que nos enfants ne seront point nos successeurs (car le néant, tel que nous devons être un jour , n'a point de suite ) ; que la société sacrée des noces n'est plus qu'une union brutale , d'où , par un assemblage bizarre et fortuit sortent des êtres qui nous ressemblent , mais qui n'ont de commun avec nous que le néant.

D'où vienrque des hommes si différents d'humeurs, de culte, de pays, de sentiments, d'intérêts , de figure même , et qui à peine paraissent entre eux de même espèce , conviennent tous pourtant de l'immortalité de l'âme , et veulent tous être immortels? Ce n'est pas ici une collusion, car comment ferez-vous convenir ensemble les hommes de tous les pays et de tous les siècles? Ce n'est pas un préjugé de l'éducation ; car les mœurs , les usages , le culte, qui d'ordinaire sont la suite des préjugés , ne sont pas les mêmes parmi tous les peuples : le sentiment de l'immortalité leur est commun à tous. Ce n'est pas une secte ; car, outre que c'est la religion universelle du monde, ce dogme n'a point eu de chef et de protecteur ; les hommes se le sont persuadé eux-mêmes, ou plutôt la nature le leur a appris sans le secours des maîtres; et seul , depuis le commencement des choses, il a passé des pères aux enfants, et s'est toujours maintenu sur la terre.

Les annales domestiques et la suite de nos ancêtres ne sont donc plus qu'une suite de chimères,

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puisque nous n'avons plus d'aïeux , et que nous n'aurons plus de neveux. Les soins du nom et de la postérité sont donc frivoles ; l'honneur qu'on rend à la mémoire des hommes illustres , une erreur puérile, puisqu'il est ridicule d'honorer ce qui n'est plus : la religion des tombeaux , une illusion vulgaire; les cendres de nos pères et de nos amis, une vile poussière qu'il faut jeter au vent, et qui n'appartient à personne; les dernières intentions des mourants, si sacrées parmi les peuples les plus barbares , le dernier son d'une machine qui se dissout. Et , pour tout dire en un mot , les lois sont donc une servitude insensée; les rois et les souverains, des fantômes que la faiblesse des peuples a élevés; la justice, une usurpation sur la liberté des hommes; la loi des mariages, un vain scrupule; la pudeur, un préjugé; l'honneur et la probité, des chimères; les incestes, les parricides, les perfidies noires, des jeux de la nature, et des noms que la politique des législateurs a inventés.

Quel monstre de Divinité , si tout linit avec l'homme , et s'il n'y a pas d'autres maux et d'autres biens à espérer que ceux de cette vie ! est-elle donc la protectrice des adultères , des sacrilèges , des crimes les plus affreux ; la persécutrice de l'innocence, de la pudeur, de la piété , des vertus les plus pures ? ses faveurs sont donc le prix du crime, et ses châtiments la seule récompense de la vertu ? Quel Dieudeténèbres, de faiblesse, de confusion et d'iniquité se forme l'impie! Quoi ! il serait de sa grandeur de laisser le inonde qu'il a créé dans un désordre si universel ! de voir l'impie prévaloir presque toujours sur le juste ; l'innocent détrôné par l'usurpateur; le père devenu la victime de l'ambition d'un fils dénaturé ; l'époux expirant sous les coups d'une épouse barbare et infidèle ! Du haut de sa grandeur , Dieu se ferait un délassement bizarre de ces tristes événements , sans y prendre part! Parce qu'il est grand, il serait ou faible , ou injuste , ou barbare. Parce que les hommes sont petits , il leur serait permis d'être ou dissolus sans crime, ou vertueux sans mérite!

S'il n'y a point d'avenir, quel dessein digne de sa sagesse Dieu aurait-il pu se proposer en créant les hommes ? Quoi ! il n'aurait point eu d'autres vues en les formant, qu'en formant la bête! L'homme, cet être si noble qui trouve en lui de si hautes pensées, de si vastes désirs , de si grands sentiments ; susceptible d'amour, de vérité, de justice; l'homme, seul de toutes les créatures, capable d'une destination sérieuse , de connaître et d'aimer l'Auteur de son être: cet homme ne serait fait que pour la terre, pour passev un petit nombre de jours , comme la bête , en des occupations frivoles ou des plaisirs sensuels ; il

remplirait sa destinée en remplissant un rôle si méprisable ! il n'aurait paru sur la terre que pour y donner un spectacle si risible et si digne de pitié : et après cela il retomberait dans le néant, sans avoir fait aucun usage de cet esprit vaste et de ce cœur élevé, que l'Auteur de son être lui avait donné! Où serait ici la sagesse du Créateur, de n'avoir fait un si grand ouvrage que pour le temps; de n'avoir montré des hommes à la terre que pour faire des essais badins de sa puissance, et délasser son loisir par cette variété de spectacles? Le Dieu des impies n'est donc grand que parce qu'il est plus injuste, plus capricieux et plus méprisable que l'homme?

Convenons des maximes des impies sur l'immortalité de l'âme , et l'univers entier retombe dans un affreux chaos; et tout est confondu sur la terre; et toutes les idées du vice et de la vertu sont renversées ; et les lois les plus inviolables de la société s'évanouissent; et la discipline des mœurs périt ; et le gouvernement des États et des empires n'a plus de règle, et toute l'harmonie du corps politique s'écroule; et le genre humain n'est plus qu'un assemblage d'insensés, de barbares, d'impudiques, de furieux, de fourbes, de dénaturés, qui n'ont plus d'autre loi que la force , plus d'autre frein que leurs passions et la crainte de l'autorité, plus d'autre bien que l'irréligion et l'indépendance, plus d'autre Dieu qu'eux-mêmes. Voilà le monde des impies ; et si ce plan affreux de république plaît à quelqu'un, il est bien digne d'y occuper une place. {Carême , sermon du lundi de la première semaine.)

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Qu'est-ce que l'honneur du sanctuaire? C'est une servitude honorable , qui , nous établissant sur tous nous rend redevables à tous : c'est une sollicitude laborieuse et universelle, qui nous met entre les mains les passions, les besoins, les faiblesses, et tout le détail des misères humaines : c'est un poids accablant, qui nous oblige de porter dans notre sein tout un peuple , comme une nourrice porterait son enfant ; d'essuyer, sans nous rebuter, ses inquiétudes et ses caprices; de souffrir, sans l'abandonner, ses ingratitudes et ses murmures ; de réunir aux devoirs et à l'observance des lois cette différence infinie d'humeurs, d'esprits, d'intérêts, de talents, de conditions qui le composent, et de redoubler nos soins à mesure qu'il s'étudie à les rendre inutiles : c'est une élévation incommode qui nous expose aux regards publics; c'est une inspection pénible, qui devient plus difficile et plus périlleuse à mesure que les mœurs des siècles se corrompent ; qui , en nous confiant le dépôt des règles, nous revêi d'une auto-

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