DEUXIÈME PARTIE
Il règne dans le siècle deux erreurs fort opposées, mais également dangereuses , sur la difficulté du salut; et c'est à ces deux erreurs qu'il faut rapporter les vices et les fausses vertus des chrétiens.
La première erreur, et celle que je combats maintenant , est de ceux qui , vivement frappés de l'idée qu'ils se font de la perfection chrétienne , effrayés au seul aspectdelamontagneévangélique, en croient la route inaccessible ; et sans se souvenir que ce qui est impossible aux hommes, ne l'est pas à Dieu, ils ne veillissent dans l'iniquité , que parce qu'ils ne comptent pas pouvoir jamais atteindre à la véritable justice : illusion dangereuse qui outrage la grâce du Sauveur.
Or, la conduite de Marie nous fournit aujourd'hui de quoi détromper le siècle sur cette première illusion. Inspirée d'en haut sur la route qu'elle doit tenir, les montagnes les plus inaccessibles n'alarment pas sa faiblesse. Abiit in montana. Hé ! dit saint Ambroise, quelle autre route pouvait-elle choisir? la grâce approche toujours le cœur de ces montagnes éternelles où se trouve notre trésor : Quo enimjam Deo plena, nisi ad superiora conscenderet? Voilà l'instruction qui s'adresse à ceux qui comptant trop peu sur la grâce, désespèrent de pouvoir jamais atteindre à cette sainte cité située sur la montagne.
Je sens toute ma faiblesse , me dites-vous ; j'ai de l'horreur pour le crime; et je ne voudrais pas avoir fait tort à mon prochain : mais il y a mille
DE LA SAINTE VIERGE
choses que le prédicateur foudroie tous les jours en chaire, et sur quoi je ne saurais me gagner. Je conviens qu'à vivre sur le pied de l'Évangile, il faudrait s'y prendre d'une tout autre manière : je sais que Jésus-Christ menace d'une éternité de peines, ceux qui n'en souffrent point ici-bas ; que ceux qui cherchent trop à ménager leur âme, la perdent; qu'il faut porter sa croix , et se renoncer soi-même, pour être son disciple ; que la vie chrétienne est une profession publique de pénitence ; et que comme on ne peut avoir accès auprès de Dieu , sans être incorporé en Jésus-Christ , on ne peut être incorporé en Jésus-Christ , sans être crucilié avec lui : je le sais , et c'est justement ce qui me fait désespérer d'être jamais homme de bien. Aussi je suis de bonne foi ; je ne m'abuse point là-dessus. Je connais toute l'étendue de mes obligations : et si j'embrassais le parti de la vertu , je ne l'embrasserais pas à demi ; je n'imiterais pas tant d'autres qui voulent allier Dieu et le monde, l'Évangile et les plaisirs ; et qui pour pouvoir être , et au siècle et à Jésus-Christ, ne sont au goût ni de l'un ni de l'autre.
Mais , ô homme! quel est ici ton égarement ! Tu sens ta faiblesse et ton impuissance, mais ignorestu que la grâce est le remède de ta faiblesse ? n'entends-tu pas ces paroles consolantes du Sauveur des hommes : Venez à moi, vous tous qui êtes faibles et fatigués , et je vous soulagerai? Il nous déclare, il est vrai, que sans lui nous ne pouvons rien faire : mais n'est-ce pas nous assurer en même temps qu'avec lui, il n'est rien que nous ne puissions, et qu'il n'est point d'obstacles que sa grâce ne surmonte, et point de faiblesse qu'elle ne guérisse? Voilà! ô homme! où tu dois chercher la force qui te manque. Que penserait-on d'un malade, qui, atteint d'une langueur dangereuse , ne voudrait plus prendre de mesures pour sa santé; seulement parce qu'il se serait aperçu qu'il est malade? Eh! c'est la maladie ellemême qui vous avertit qu'il faut avoir recours à l'art et aux remèdes.
La difficulté de l'entreprise vous arrête, mon frère? Ah! s'il fallait, comme autrefois, vous exposer à la fureur des tyrans ; souffrir la perte des biens, de l'honneur, de la vie pour la foi de Jésus- Christ, vous auriez quelque sujet de trembler à la vue de votre faiblesse; quoique vous dussiez dire alors avec l'Apôtre: Je puis tout en celui qui me fortifie : mais Dieu n'en exige pas tant. Tranquille au milieu de vos proches et de vos amis ; ne craignant , ni pour votre fortune, ni pour votre vie ; que vous demandet-on ? le seul sacrifice de vos passions , l'éloignement du vice , la haine du monde et de ses maximes , la pratique des vertus évangéliques; un peu plus d'ha-
bitude avec la prière, plus d'amour pour la retraite, plus de ferveur dans la fréquentation de nos sacrements ; un usage plus chrétien de votre temps ; plus d'attention sur vous-même; moins d'horreur pour la croix de Jésus-Christ : et rebuté, alarmé, décourgé, vous n'osez tenter cette entreprise? et vous sacrifiez follement l'espérance d'une éternité de bonheur, à votre mollesse et à votre lâcheté ?
Généreux fidèles des premiers temps , hélas ! les plus cruels supplices ne pouvaient vous séparer de la charité de Jésus-Christ : vous auriez tremblé pour votre vertu , et vous auriez douté de votre amour pour lui, si cet amour ne vous eût coûté tout votre sang : on vous regardait comme ce qu'il y a de plus infâme sur la terre; et votre plus douce consolation était de n'en avoir point ici-bas, et d'être jugés dignes de souffrir des opprobres pour le nom du Sauveur. Et en ces derniers temps on croit qu'il en coûte trop pour être chrétien , quand il en coûte un seul plaisir : le ciel, à ce prix-là paraît trop cher. Sommes-nous les successeurs de votre foi ? avonsnous une espérance différente de la vôtre? et le Dieu que nous adorons , est-il devenu moins digne de nos empressements?
Et d'ailleurs , chrétiens , vous vous figurez des amertumes dans le parti de la vertu : mais sans parler des divines consolations, que Dieu prépare ici-bas même à ceux qui l'aiment ; sans parler de cette paix intérieure, fruit de la bonne conscience, qu'on peut appeler en même temps , et un avant-goût et le gage de la fidélité qui est réservée dans le ciel aux âmes fidèles ; sans vous dire , avec l'Apôtre , que tout ce qu'on peut souffrir sur la terre n'est pas digne d'être comparé avec la récompense qui nous attend : si vous étiez de bonne foi, et que vous voulussiez nous exposer ici naïvement tous les désagréments qui accompagnent la vie du siècle ; que ne diriez-vous pas , et que ne dit-on pas tous les jours là-dessus dans le siècle même ? Beata quœ credidisli! s'écriet-on , comme autrefois Elisabeth , quand on voit une âme désabusée du monde : Qu'un tel est heureux ! il sait se passer de ce que la religion nous oblige de haïr; il est sage; il pense à une autre vie ; il choisit la meilleure part; que n'avons-nous le courage de taire comme lui ! c'est bien là ce qu'il y a de plus solide; tout le reste n'est qu'amusement; et on n'y trouve point de plaisir qui ne se fasse acheter par mille chagrins.
En effet, quelles sont les fureurs d'un mariage mal assorti , d'une passion méprisée, d'un jeu malheureux, d'un établissement manqué, d'une amitié trahie, d'un rang perdu, d'une réputation flétrie, d'un procès douteux, d'une saison cruelle, d'une
LA VISITATION
taxe qui vous abîme, d'une alliance qui vous déshonore, d'un nom qui va s'éteindre, d'une mort qui vous enlève une personne, ou chère, ou nécessaire; d'une famille mal élevée, d'une disgrâce encourue, d'une préférence injuste?
Avez-vous évité tous ces contre-temps ? ah! vous ne sauriez vous éviter vous-mêmes. Car enfin , ô mon Dieu, le pécheur a beau s'étourdir : un reste d'éducation chrétienne plaide longtemps pour vous dans le fond de son cœur, et empoisonne ses plus douces joies : on sent le vide du plaisir; il est des moments de réflexion qui vous tuent : le cœur, fait pour une félicité plus solide , s'amuse , mais ne saurait se satisfaire; il voltige autour des créatures, mais il ne peut s'y fixer; il porte partout un fonds d'inquiétude et d'ennui, qui le réveille même au milieu des joies et des amusements ; enfin , on trouve son remède dans le mal même , le dégoût dans la jouissance ; et l'on ne sent de vivacité pour le plaisir, que dans le moment qui le précède.
C'est là-dessus que roule le siècle ; on le sent , on s'en plaint, et on s'y aime : on se familiarise avec des. chagrins que rien ne partage, dont rien ne dédommage : et on frémit au seul souvenir des saintes rigueurs de l'Évangile, que la foi console, que l'espérance soutient, que la charité adoucit. Eh! que ne puis-je à mon tour vous exposer ici le cœur d'un juste , et vous y faire remarquer cette chaste volupté, cette paisible félicité qui suit l'innocence! Quelles secrètes délices ne trouve-t-il pas à vivre de la foi, à se regarder comme étranger sur la terre, à soupirer sans cesse après sa patrie! quels transports durant le cours de ces prières ferventes, où les vues de la foi plus vives lui rapprochent l'éternité , et ne lui laissent plus voir qu'en éloignement le siècle et sa figure! Quel dégoût au sortir de là pour les vaines joies des mondains! il les plaint, il déplore leur égarement, il les regarde comme des frénétiques qui rient au lit de la mort, ou comme des coupables destinés au supplice, et qui, sans le savoir, se réjouissent tandis qu'on les y conduit.
Riais que ne pouvez-vous le dire ici à ma place, vierges saintes qui m'écoutez! Instruites sur ces chastes délices qui accompagnent l'innocence et la piété, que de merveilles de la grâce nous découvririez-vous? eh! que pourrait opposer le siècle à un exemple si consolant? L'âge, le sexe, le naissance, prétextes si frivoles et si souvent allégués, seraient ici confondus, puisqu'on y voit l'âge le plus tendre, le sexe le plus délicat, la naissance la plus distinguée , ajouter même aux rigueurs de l'Évangile des rigueurs de surcroît, et trouver dans la sainte pratique des vertus religieuses plus de véritables
douceurs, que le siècle tout entier n'en peut offrir à ses plus déclarés partisans.
Et c'est ici où je veux confondre l'iniquité par l'iniquité même. Un homme livré à l'ambition se laisse-t-il rebuter par les difficultés qu'il trouve sur son chemin? Il se refond, il se métamorphose, il force son naturel , et l'assujettit à sa passion. Né fier et orgueilleux, on le voit, d'un air timide et soumis, essuyer les caprices d'un ministre, mériter par mille bassesses la protection d'un subalterne en crédit, et se dégrader jusqu'à vouloir être redevable de sa fortune à la vanité d'un commis, ou à l'avarice d'un esclave : vif et ardent pour le plaisir, il consume ennuyeusement dans des antichambres, et à la suite des grands, des moments qui lui promettaient ailleurs mille agréments : ennemi du travail et de l'embarras, il remplit des emplois pénibles, prend non-seulement sur ses aises, mais encore sur son sommeil et sur sa santé, de quoi y fournir : enfin d'une humeur serrée et épargnante, il devient libéral , prodigue même; tout est inondé de ses dons; et il n'est pas jusqu'à l'affabilité et aux égards d'un domestique, qui ne soient le prix de ses largesses.
A-t-on un engagement profane? vous le savez, ah! on ne connaît plus d'obstacles : rien ne coûte, quand il s'agit de satisfaire une passion : les difficultés même ragoûtent, piquent, réveillent. Ce n'est que dans l'affaire du salut, où l'on se souvient que l'on est faible , et où l'on trouve des montagnes inaccessibles.
Ah! mes frères, le voluptueux, l'ambitieux s'élèveront contre nous au jour du Seigneur; et par le souvenir de toutes les peines qu'ils ont essuyées pour satisfaire leur cupidité, ils nous confondront devant le tribunal de Jésus-Christ, sur les excuses que nous alléguons pour justifier notre faiblesse.
Eh! disons-nous donc à nous-mêmes dès à présent ce que cette voix du ciel disait autrefois à saint Augustin effrayé, comme nous, de la difficulté du salut : Tunonpoteris quod isti et istx? et pourquoi ne pourrais-je pas faire ce que tant d'autres ont fait avant moi, et font encore tous les jours? Faut-il que je me traîne , ô mon Dieu , dans le siècle, et que je me laisse emporter au torrent, tandis qu'à mes yeux tel et telle échappent au naufrage, et marchent heureusement vers le port? n'êtes-vous pas mon Dieu comme le 1-aur? mon âme n'est-elle pas sortie de vos mains, et lavée dans le sang de votre Fils? n'ai-jepas la même espérance? ne suisje pas appelé au même héritage? Ah! il n'est que ma lâcheté qui m'empêche de suivre : mille fois votre grâce m'a fait faire le premier pas; mais, rebuté
DE LA SAINTE VIERGE
par les plus petits obstacles , je suis rentré dans mes voies. Ordonnez-moi, Seigneur, encore une fois, d'aller à vous ; mais ordonnez-le-moi de cette voix forte et pu/ssante à laquelle un cœur dur ne résiste pas; et, comme Pierre, me dépouillant de tous ces vêtements qui m'embarrassent et m'arrêtent , libre et dégagé, j'irai vous joindre, même à travers les flots de la mer : oui, Seigneur, j'irai à vous à travers les orages du siècle, où les écueils sont si glissants, les naufrages si ordinaires, et le salut si difficile.